LA MORT ET LES DESTINÉES DE L'ÀME
d'une déesse dont il est le serviteur ou plutôt le fils, et qu'il n'appelle jamais que son dieu et sa déesse, sans les désigner autrement. Us l'escortent nuit et jour, moins pour le défendre contre les périls visibles, q\ie pour le garder des êtres impalpables, qui vaguent sans relâche autour de lui et qui l'assiègent de tout côté1. S'il est pieux, dévot envers eux et envers les divinités de son pays, s'il observe les rites prescrits, récite les prières, accomplit les sacrifices, en un mot s'il fait le bien, leur aide ne lui manque jamais : ils lui accordent une nombreuse postérité, une vieillesse heureuse, de longues années, jusqu'au terme fixé par la fatalité, où il devra se résigner à clore ses yeux à la lumière. Si au contraire il est impie, violent, de mauvaise foi, « son dieu le coupe comme un roseau », extirpe sa race, abrège ses jours, le livre aux démons qui s'emparent de son corps et le tourmentent de maladie avant de le frapper mortellement. La pénitence guérissait le mal du péché et rétablissait le cours de la vie, mais elle n'agissait de manière efficace que pour un temps, et le moment arrivait enfin où la mort, prenant le dessus, emportait son homme*. Les Chaldéens n'avaient pas sur ce qui les attendait dans l'autre monde des notions aussi claires que l'étaient celles des Égyptiens : tandis qu'aux bords du Nil le tombeau, la momie, la perpétuité des revenus funéraires, le salut du double, paraissent être la grande affaire, en Chaldée les textes se taisent presque sur la condition de l'âme, et les vivants semblent ne s'être souciés de leurs morts que pour se débarrasser d'eux le plus vite et le plus complètement possible. On ne croyait pas que tout finit au dernier soupir, mais on ne pensait pas non plus que les destinées de ce qui persiste dans la personne humaine soient liées indissolublement à celles de la part qui périt, et que l'âme désincarnée s'anéantisse ou dure, selon que la chair qui la supporta s'anéantit ou dure au tombeau. Sans doute, elle ne se désintéresse pas de tout ce qui afflige la larve qu'elle a quittée : on augmente la douleur qu'elle ressent d'avoir dépouillé son enveloppe terrestre, si l'on mutile celle-ci, ou qu'on l'abandonne sans sépulture, en pâture aux oiseaux8. Néanmoins ce sentiment n'est pas poussé 'si loin que les Chaldéens éprouvent le besoin d'échapper entièrement à la corruption, et de se transformer en
1. Fr. Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 181-183, dont les idéc9 à ce sujet ont été adoptées par tous les assyriologues qui se sont occupés de la matière.
2. A. Jerexias, Die Babylonisch-Assyrischen Vorstellungen vom Leben nach dem Tode, p. 16-49, où ont été réunies pour la première fois d'une manière assez complète les notions que l'on rencontre, dans les écrits des Babyloniens et des Assyriens, sur la mort et sur l'humanité posthume.
3. Halkvy, la Croyance à l'immortalité de l'âme citez les Chaldéens, dans ses Mélanges de Critique et d'Histoire, p. 308; A. Jeremia*. Die Babylonisch-Assyrischen Darstellungen vom Leben nach dem Tode, p. 5-1-57.
momies à l'exemple des Égyptiens. Ils ne soumettent point les membres à ces injections, à ces bains répétés dans des liquides préservateurs, à cet emmatllotement laborieux qui les rend indestructibles : tandis que la famille crie et se désole, de vieilles femmes, qui exercent le triste métier de pleureuses, lavent le défunt, le parfument, l'habillent dans une robe d'apparat, lui fardent les joues et lui noir- chclul ctuntix v ™»f de jarhe1. cissent le tour des yeux, lui passent un
collier au cou, des anneaux aux doigts, lui ramènent les bras sur la poitrine, puis ('étendent sur le Ht et dressent à son chevet un petit autel où placer les
offrandes ordinaires d'eau, d'encens et de gâteaux . Les mauvais esprits rôdent sans cesse autour des cadavres, soit pour s'en repaître, soit pour les employer à leurs maléfices : un mort dans lequel ils se glissent à ce moment peut se métamorphoser eu vampire, et revenir sucer le sang des vivants. Aussi invitet-on par des prières les génies bienfaisants et les dieux à veiller sur lui.
dne io«t vntTfiK iWiM*. Deux d'entre eux s'instal-
lent invisibles à la tète et au pied de sa couche, et agitent la main pour le bénîr : ce sont des vassaux d'ha, et, de même que leur maitre, ils ont endossé la peau de poisson. D'autres se postent dans la chambre mortuaire et se tiennent prêts à frapper quiconque y voudrait pénétrer : ils ont la figure humaine, ou la tête de lion sur un corps d'homme. D'autres encore planent au-dessus de la maison, afin de repousser
I. Déifia ilr Faufkfr-Gudin, tfeprH te rrnoui* lit T.iium, Sain on thr runis of Abu-Shahrein and Tel el-Lahm, dans lo Journal of the Hoijal Asialie Society, t. XV, p. 414.
i, Deitin de Faucher-liudiii, d'a/irei te cnn/uii de Touja, Sotet on the ruint of Muqeycr, dans le Journal of the Itoual Aiiatic Society, t. XV, |>. i73.