LA CREMATION DES CADAVRES
llTliniH [ir TOMBEAU
Beaucoup préféraient le bûcher à la simple mise au caveau. (In les brûlait à quelque distance de la ville, sur un terrain réservé au milieu des marais. Un entortillait le corps dans une natte grossière, on le déposait sur un amas de roseaux et de joncs arrosés largement de bitume, puis on élevait tout autour un écran de briques qui circonscrivait l'action de la flamme, et on l'enduisait d'argile humide; les prières récitées, on empilait sur lui, pêlemêle avec le viatique ordinaire et les pièces du mobilier funèbre, des relais nouveaux de matières combustibles. Quand on jugeait que le feu avait à peu près terminé son oeuvre, on éteignait le foyer et l'on constatait quel était l'état des résidus. Le plus souvent, la combustion n'avait entamé que la portion des chairs la plus facile à détruire : le reste était carbonisé à peine et le cadavre semblait une masse noircie et défigurée. La couche terreuse dont on avait pris soin de le charger au commencement lui formait alors une gaine de poterie, qui masquait le résultat de l'opération et qu'on se gardait de briser, pour ne point étaler aux veux de la famille et des assistants l'horreur navrante du spectacle. Parfois cependant la fournaise avait dévoré tout, et l'on n'apercevait plus qu'un peu de cendre grasse et des éclats d'ossements calcinés. Souvent, on n'éloignait pas ces débris d'humanité de la place où ils gisaient, et leur bûcher devenait leur tombeau. Souvent aussi on les
I. bénin de Fauclur-Guiin, dnptèi le cror/uit de Taylor {fiole* on Ihe ruint of Muqeyer. dans le Journal of the Houal Atialic Society, 1. XV. p. Ï71). l/objcl placé sous la lêlc du morl est la brique sèche dont il est question dans le telle ; le vase sur lequel In main porte. est en cuivre, les autres sonl en terre euile et renfermaient de l'eau ou des dalles, dont dro» épars le long des rdle* sonl en [lierre; les dem grands et le» vases en terre, sonl des picees de bambou dont on n
recueillait soigneusement, et l'on disposait d'eux, selon le degré de destruction qu'ils manifestaient. On enfermait les corps consumés insuffisamment dans des fosses ou dans des chapelles communes; on versait les cendres dans des urnes oblongues avec les fragments d'os et ce qui avait échappé des offrandes. Le feu avait tordu les armes, fondu à demi les ustensiles de cuivre : le mort n'emportait guère au delà que les morceaux de ce qui lui avait été attribué. Cela lui suffisait, et son bagage, une fois éprouvé par les flammes, l'accompagnait où il allait : l'eau seule lui manquait, mais on lui préparait sur le lieu même de sa sépulture des citernes où elle s'accumulait. On enfonçait en terre à des profondeurs de trois ou quatre mètres plusieurs manchons de poterie, larges de cinquante centimètres environ, qu'on superposait exactement, et dont le dernier se resserre de manière à venir affleurer au niveau du sol en un goulot étroit : la pluie les remplissait, ou les lentes infiltrations des rivières, et on les multipliait dans une même chambre1, si bien que l'âme trouvait toujours de quoi s'abreuver à l'un quand l'autre se desséchait8. Les tombes, serrées mur contre mur, puis envahies peu à peu par le sable ou par les décombres et surchargées de tombes nouvelles, forment de véritables tertres à Ourouk. Dans les villes où l'espace leur était moins parcimonieusement mesuré, elles disparaissaient vite sans laisser de vestiges audessus du sol, et il faudra sans doute remuer beaucoup de décombres avant de retrouver ce qui subsiste d'elles. La Chaldée presque entière nous offre aujourd'hui le spectacle assez extraordinaire d'un pays où les cimetières sont si rares, qu'on dirait que les habitants anciens ont pris à tâche de les dissimuler3. Les rois seuls avaient leurs monuments dont on connaissait le site. À Babylone, on les enterrait dans des palais antiques où les vivants ne voulaient plus demeurer : celui de Shargina était comme une nécropole à leur
1. L'expédition allemande de 1886-1887 a trouvé quatre de ces ré se noirs dans une seule chambre, et neuf qui étaient répandus dans les chambres d'une même maison affectée tout entière à la réception des corps (R. Koldewey, Die Altbabylonischen Grâben in Surghul und el-Hibba dans la Zeitichrift fur Assyriologie, t. II, p. 413).
2. Les procédés de la crémation et les deux nécropoles de la Chaldée méridionale où on les observe ont été découverts par l'expédition allemande de 1886-1887 et décrits assez longuement par R. Koldewky, Die Altbabylonischen Grâber in Surghul und el-Hibba, dans la Zeilschrift fur Assyriologie, t. Il, p. 403-430.
3. On a essa\é d'expliquer de manières fort diverses cette absence de tombeaux. Sans parler de l'hypothèse désespérée d'après laquelle on aurait jeté les morts au fleuve (Place, Ninivc et t Assyrie, t. II, p. 184), Loflus pensait que les Chaldécns et les Assyriens avaient coutume de les expédier dans quelqu'un des sanctuaires de la Chaldée méridionale, à Ourou de préférence et à Ourouk, dont les vastes cimetières auraient absorbé pendant des siècles la plus grande partie des populations euphratéennes (Travels and Besearches in Chaldsea and Susiana, p. 198 sqq.); son opinion a été adoptée par un certain nombre d'historiens (Delitzsch-MPiidter, Geschichte Babyloniens und Assyriens, 2* éd., p. 59-60, Ed. Meyer, Geschichte des Alterthums, t. I, p. 181, et, seulement pour les basses époques, par Hommel, Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 210).