LES SÉPULCRES ROYAUX ET LE CULTE DES MORTS
usage, plus de deux mille ans encore après son fondateur. Les chroniques notent pieusement le lieu où chacun d'eux alla reposer, son règne fini1 : ils y recevaient un culte comme en Egypte, et ils échappaient ainsi à l'oubli qui frappait les plus illustres de leurs sujets*.
Le mort ou plutôt ce qui survit de lui, son ékimmou*, habite le tombeau, et c'est pour lui en rendre le séjour supportable qu'on y enfouit, à l'heure de l'enterrement ou de la crémation, la nourriture, l'habillement, la parure, les armes dont on pense qu'il a besoin. Ainsi équipé par ses enfants et par ses héritiers, il leur conserve l'affection qu'il ressentait au temps qu'il habitait sur cette terre, et il la leur témoigne par tous les moyens en son pouvoir: il veille sur eux, il écarte d'eux les influences mauvaises. S'ils le délaissent et l'oublient, il se venge en revenant les tourmenter dans leur demeure, il déchaîne la maladie contre eux et il les écrase de sa malédiction : il ne vaut pas mieux alors que le Lumineux égyptien, et si par hasard on le prive de sépulture, il devient un danger non seulement pour les siens, mais pour la cité entière4. Les morts, incapables de gagner eux-mêmes ce qui leur est nécessaire à subsister honnêtement, sont impitoyables l'un envers l'autre : qui leur arrive sans prières, sans libations, sans offrandes, ils ne l'accueillent pas chez eux, et ils ne lui feraient pas l'aumône d'un pain sur leurs maigres provisions. L'esprit du corps qu'on n'ensevelit pas, n'ayant ni gîte ni moyens d'existence, erre par les villes et par les campagnes, et ne se soutient que de rapines et de crimes qu'il commet contre les vivants5. C'est lui qui, se glissant dans les maisons pendant la nuit, s'y révèle aux habitants sous
1. Cf. à ce sujet les renseignements contenus dans le fragment de liste royale découvert et publié pur G. Smith, On fragments of an Inscription giving part of the Chronology front which thc Canon of Berosus was copied, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. III, p. 361-379. Sayce, T/ie Dynastie Tablets and Chronicles of the Uabylonians (Becords of the Paslt 2"' Ser., t. I, p. 21), traduit les passages où d'autres reconnaissent la mention d'un ensevelissement, par brûlé dans le palais de Sargon, brûlé dans le palais de Kar-Merodach.
2. Amiacd, Matériaux pour le Dictionnaire Assyrien, dans le Journal Asiatique, 1881, t. XVIII, p. 236-237; dans le texte publié par Poches, Texts in the Babylonian Wcdge-W'riting, autographed front the Original Documents, t. I, p. 17, Assourbanabal se représente vêtu d'un habit déchiré, versant une libation aux Mânes des rois, ses prédécesseurs, et répandant à cette occasion ses bienfaits sur les dieux et sur les hommes, sur les morts et sur les vivants.
3. Le sens du mot ékimmou, ikimmou, méconnu par les premiers assyriologues, a été découvert par Asuacd, Matériaux pour le Dictionnaire Assyrien, publiés dans le Journal Asiatique, 7a série, 1881, t. XVIII, p. 237. Vckimmou équivaut au ka des Égyptiens, et représente probablement la même conception, bien qu'on ne le voie jamais représenté comme le ka l'est sur les monuments des diverses époques; cf. p. 108-lOil de cette Histoire.
4. Parmi les êtres mauvais dont on se défend au moyen de certaines conjurations, figure « l'homme qui n'est pas enseveli dans la terre » (Sayce, The Religion of the Ancient Uabylonians, p. 441).
5. Il devient alors • Yrkimmou qui attaque et saisit les vivants » (Kawlinsos, Cun. Ins. W. As., t. IV, pi. 16, n° 2, 1. 7 sqq.; Haitpt, Akkadische und Sumerische'Keilschrift texte, p. 82, l. 7-8). Il ne faut pas le confondre avec * Voutoukkou de la tombe » (Rawmnson, Cun. Ins. H\ As., t. II, pi. 17, col. i, 1. 3), c'est-à-dire avec le mauvais génie qui « entre dans le creux de la tombe » (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. Il, pi. 18, col. m, 1. 25) ou « dans ses chambres voûtées » (/</., ibid., 1. 40).
H1ST. ANC. DE l/ORIKNT. — T. I. 87
filKI LES TEMPLES ET LES DIEUX »E LA C1IALDÉE,
des masques horribles et les affole de terreur. Toujours à l'affût, dès qu'il
a surpris une de ses victimes, il fond sur elle » la tête contre sa tète, la main
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estit de la sorte, homme ou bête, succomberait à coup sur, si la magie ne fournissait des armes toutespuissantes pour résister à ses étreintes*. Cette survivance humaine, qu'on se représentait si forte pour le mal comme pour le bien, n'était pourtant qu'une sorte d'être fluide et sans consistance, un double analogue pour l'apparence au double des Egyptiens. Avec la faculté qu'elle possédait de sortir et de rentrer à son gré, de se mouvoir librement et de voyager à travers l'espace, elle ne pouvait demeurer toujours enchaînée au réduit de terre cuite où son corps pourrissait : on la transporta, ou elle se transporta elle-même, dans une contrée ténébreuse, l'Aralou, située bien loin de nous, les uns disaient sous le sol, les autres aux extrémités orientales ou septentrionales de l'univers*. Une rivière y aboutit et la sépare de la terre ensoleillée, qui dérive des eaux primordiales au sein desquelles
i. IUwluisos, '.'un. lui. H". A*., 1. Il, pi. 17, col. ni, 1. 65-00; c
'. Vu. I.EMJimM, ta Magie ches In
Utnlileeas, n. S, Kludes Aceudiemiet, 1. Il, p. IHt-IHl,. t. III,
i. et; S*n:t, The lleligioa of Iht
Aitritnt Babulanintu, p. iill.
t. La plupart des conjurations dirigées contre les maladies en
limèrent parmi les esprits qu'elles
combattant • Yi'bimiiiou mauvais <|ui oppresse l'homme pendant la
nuit • (Rawi.issos, ('.un. Int. II'. Ai..
1. V, pi. 511, col. i, 1. il; cf. S.iv.:e, Oh Ihe Religion of Iht Aueit
I liobytoniiin*, p. ;ilU) ou simple-
ï. Driim de Futi-hrr-l'.tidiii. it'upi-e-* In pliiyur m bi-time publire par Ci iRnim-GveiEU ". l.'ori, i|iii appartenait à M. l'é relie, est fiitiscnr jurjuiu-il'li ni <l:iiu la en I ici-lion do M. de ("lercq.
4. Sur celle contrée ténébreuse, cf. .V. JmmiAs, Die llabyluniteh-Aiiyriichen Vontcltungcn l.iben tiarh dem Todc, |i. iiSMie, 75-Kd, et Ii-sks, Die Kofmnlogif der llabj/hmrr. p. *I5-*M.
L'HADES ET SES SOUVERAINS, NERliAL, ALLAT. 6(11
notre monde est plongé1. Elle est entourée de sept hautes murailles, et fermée de sept portes que garde un geôlier impitoyable. Deux divinités y régnent, * Nergal, le maitrede I et Beltis-Allat, * la dame du gr tout ce qui a respiré icibas descend après la mort.
La nature même de Nergal le prédisposait à ce rôle de prince des trépassés : il était le soleil destructeur de l'été, le génie de la peste et des combats. Toutefois ses fonctions le retenaient au ciel ou sur la terre et ne lui laissaient guère le loisir de visiter son royaume : il se contentait d'en être le pourvoyeur le plus actif, et d'y dépêcher par milliers les sujets qu'il recrutait chaque jour ici-bas, dans les villes ou sur les champs de bataille. Allât était la souveraine véritable.
On lui attribuait un corps de femme, mais velu et mal
proportionné, un mufle grimaçant de lionne, les ailes et les pattes d'un oiseau de proie. Elle brandit de chaque main un gros serpent, véritable javelot animé qui mord et empoisonne l'ennemi. Elle a pour enfants deux lions qu'elle allaite, et elle court sans cesse à travers son empire, non pas à cheval, mais debout ou agenouillée sur le dos d'un cheval qu'elle écrase de son poids. Parfois elle explore en personne la rivière qui communique avec les contrées lumineuses, et va reconnaître les convois d'âmes novices qu'on lu! expédie sans relâche; elle s'embarque alors avec sa monture sur un bateau-