‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 320 sur 374 · LA DESCENTE D'ISHTAR AUX ENFERS · texte numérisé non relu

LA DESCENTE D'ISHTAR AUX ENFERS

rendus, tout s'efface de leurs têtes légères : rien ne surnage qu'un regret immense d'avoir été exilés de notre monde, et le désir cuisant d'y remonter. Le seuil du palais d'Àllat pose sur une source, dont les eaux ressuscitent quiconque s'y baigne ou en boit : elles jaillissent, dès qu'on lève la pierre, mais les esprits de la terre veillent sur elles avec un soin jaloux, et ils en écartent tous les êtres qui voudraient en dérober quelques gouttes. Ils en ouvrent l'accès sur l'ordre d'Éa ou de l'un des dieux suprêmes : encore ne le font-ils qu'à contre-cœur, et en se désolant de la proie qu'on leur ravit. De vieilles légendes racontaient comment le berger Doumouzi naquit d'Éa et de Damkina, comment Ishtar l'amoureuse s'éprit de lui tandis qu'il paissait ses troupeaux sous l'arbre mystérieux d'Ëridou qui couvre la terre de son ombre, et comment elle l'élut entre tous pour être l'époux de sa jeunesse : un sanglier le blessa mortellement, et le précipita au royaume d'Allat1. Un moyen restait de le ramener à la lumière : il fallait laver ses plaies avec l'eau de la source merveilleuse, et Ishtar résolut d'y aller puiser8. L'entreprise était effrayante, car nul ne voyage aux enfers s'il n'a traversé les affres de la mort, et les dieux eux-mêmes ne peuvent se soustraire à cette loi fatale. « Vers la terre sans retour, vers le pays que tu connais, — Ishtar la fille de Sin a tourné sa pensée; — elle a, la fille de Sin, tourné sa pensée — vers la maison d'obscurité, demeure d'Irkalla, — vers la maison où qui entre il ne sort plus, — vers le chemin où qui va il ne revient plus,

— vers la maison où qui entre il renonce à la lumière, — le lieu où l'on se nourrit de poussière, on mange l'argile, — on ne voit point la lumière, on habite l'obscurité, — où l'on revêt, comme les oiseaux, un habit d'ailes,

— où la poussière s'entasse sur l'huis et sur le verrou. » Elle arrive au porche, elle y heurte, elle adresse la parole au gardien d'une voix impérieuse : « Gardien des eaux, ouvre ta porte, — ouvre ta porte, que j'entre,

1. Cf., aux pages 6-17-648 de cette Histoire, la légende de Doumouzi.

2. Le texte de la Descente d" Ishtar aux Enfers a été découvert par Fox Talbot (dans les Transactions of the Boyal Society of Literature, 2* sér., t. VIII, p. 214-257; cf. J. As. Soc, New Séries, t. IV, p. 25-26, 27), puis publié par Fn Lenornant, Tablette cunéiforme du Musée Britannique (K 162), dans les Mélanges d'Archéologie Égyptienne et Assyrienne, t. I, p. 31-35, traduit par lui dans Y Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 457-510 (cf. les Premières Civilisations, t. H, p. 81-93, Choix de Textes Cunéiformes, n° 30, p. 100-105), puis par Fox Talbot lui-même (The Legend of Ishtar descending to Hades, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. II, p. 179-212). Depuis lors la plupart des assyriologues se sont exercés à interpréter et à commenter ce poème : Schrader (Die Hôllenfahrl der Istar, Giessen, 1874), Oppert (t Immortalité de lame chez les Chaldéens, dans les Annales de Philosophie Chrétienne, 1874, t. VIII, p. 210-233, et Fragments mythologiques, dans Ledrain, Histoire du peuple d'Israël, t. II, p. 464-469), A. J ère mi as (Die Hôllenfahrl der Istar, eine allbabylonischc Beschworungs légende, 1889, reproduit en tête des Babylonisch-Assyrischen Vorstellungen rom Leben nach dem Tode, p. 4-45). J'ai suivi presque toujours la traduction qu'A. Jeremias nous en a donnée.

moi! — Si tu n'ouvres la porte et que je n'entre, moi, — je fendrai l'huis, je briserai les barres, — je fendrai le seuil, j'enfoncerai les vantaux, — je lèverai les morts, qu'ils mangent les vivants, — et plus que les vivants les morts seront nombreux. » — Le gardien ouvrit sa bouche, parla, — manda à la puissante Ishtar : « — Arrête-toi, ô dame, et ne renverse pas la porte.

— que j'aille et que j'annonce ton nom à la reine Allât. » Allât hésite, puis lui permet d'accueillir la déesse : « Va, gardien, ouvre-lui ta porte, — mais traite-la selon les lois antiques » .

Les mortels entrent nus dans le monde, nus ils doivent en sortir : puisque Ishtar veut partager leur sort, il faut qu'elle se défasse comme eux de tous ses vêtements. « Le gardien alla, il ouvrit sa porte : — « Entre, madame, et que Kouta se réjouisse, — que le palais de la terre sans retour exulte de ta présence !» — La première porte il lui fit passer, la déshabilla, enleva la grande couronne de sa tête : — « Pourquoi, gardien, enlèves-tu la grande couronne de ma tête? — Entre, madame, telle est la loi d'Allat. » — La seconde porte il lui fit passer, la déshabilla, enleva les anneaux de ses oreilles : — « Pourquoi, gardien, enlèves-tu les anneaux de mes oreilles? — Entre, madame, telle est la loi d'Allat. » Et de porte en porte il détache quelqu'un des bijoux de l'affligée, son collier garni d'amulettes, la tunique qui lui drapait la poitrine, sa ceinture émaillée, ses bracelets, ses anneaux de pied : à la septième, il lui retire son dernier voile. Quand elle fut enfin en présence d'Allat, elle se précipita sur elle pour lui ravir de haute lutte la vie de Doumouzi ; mais celle-ci appela Namtar, son messager de malheur, et lui ordonna de punir la rebelle. « Du mal des yeux frappe-lui les yeux,

— du mal des flancs frappe-lui les flancs, — du mal des pieds frappe-lui les pieds, — du mal de cœur frappe-lui le cœur, — du mal de tête frappe-lui la tête, — sur elle, sur elle tout entière, frappe fortement! » Or, tandis qu'elle souffrait les tourments de l'enfer, le monde des vivants menait le deuil de sa mort. En l'absence de la déesse d'amour, l'amour n'accomplit plus ses rites : « le taureau ne s'abat plus sur la génisse, l'âne ne se rue plus sur l'ânesse, — le maître ne recherche plus la servante dans les ruelles ». Si elle ne revient promptement à la lumière, les races des hommes et des bêtes s'éteindront, la terre demeurera déserte, et les dieux n'auront plus ni dévots, ni offrandes. « Papsoukal, le serviteur des dieux grands, se déchira la figure devant Shamash, — vêtu de deuil, plein de douleur. — Shamash alla, il pleura à la face de Sin, son père, — et ses larmes cou-

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rurent devant Ea, le roi : — « Ishtar est descendue en terre, elle n'est pas remontée! — Et depuis qu'lshtar est descendue en la terre sans retour — le taureau ne s'abat plus sur la génisse, l'âne ne se rue plus sur l'ânesse,

— le maître ne recherche plus la servante dans les ruelles, — le maître s'endort sur son ordre, — la servante s'endort sur son devoir. » La résurrection de la déesse est le seul remède à tant de maux, mais elle est subordonnée à celle de Doumouzi : Ishtar ne consentira à reparaître au jour que si elle ramène son mari vivant avec elle. Ea, le seigneur suprême, l'exécuteur infaillible des volontés d'en haut, qui seul peut modifier les lois imposées à la création, se

décide à lui accorder ce qu'elle exige. « Éa, dans la sagesse de son cœur, façonna un mâle, — façonna Ouddoushounâmir, le serviteur des dieux :

— « Va donc, Ouddoushounâmir, tourne ta face . , vers la porte de la terre

sans retour; — les sept portes de la terre sans retour, qu'elles s'ouvrent devant toi, — qu'Allât te voie et se réjouisse devant toi ! — Quand son cœur sera calmé et son foie apaisé, — conjure-la au nom des dieux grands, tourne ta pensée vers la source. — « Que la source, madame, me donne de son eau, afin que j'en puisse boire! » Allât entra dans une colère épouvantable, lorsqu'elle se vit obligée de céder à sa rivale; « elle se battit les flancs, elle se mordît les doigts », elle éclata en malédictions contre le messager de malheur. * Tu m'as exprimé une requête qu'on ne doit requérir! — Fuis, Ouddoushounâmir, ou je t'enfermerai dans la grande prison, — la boue des égouts de la ville y sera ton manger, — les ruisseaux de la ville seront ton boire, — l'ombre des murs sera ton séjour, les seuils seront ton habitation,

— la réclusion et l'isolement énerveront ta force*! « Elle obéit pourtant,

I. Dessin de Fau.ilier-C,udin, d'après lintaille cltatdrenue du Mutée de la Haye (cl". Mesast, Catalogue des Cylindres orientaux du Cabinet Royal de» Médailles île la liage, pi. V, n- ifi). Sur la figure dlshtar nue, voir le mémoire de Nicoi.sk Y, la Meuse des Cylindres et des Statues lahyliiniennes, dans la Rente Arehrotnyiquc, 18'JO. t. XXX, p. 3S-.tS.

ï. Il résulta de ce passage qu'lshtar ne pouvait être délivrée qu'au prix d'une autre vie : c'est pour cela sans doute qu'Anou, au lieu d'envoyer le messager ordinaire îles dieux, crée un messager spécial. Allât, furieuse du peu d'importance de la victime qu'on lui envoie, se contente de menacer Ituddoushounâmir d'un traitement ignominie"* s'il ne se sauve au plus vite.

appelle son ministre Namtar et lui commande de tout préparer pour ranimer la déesse. 11 faut briser le seuil du palais afin de mettre la source à découvert, et l'eau ne produit son plein effet qu'en présence des Ànounnas. « Namtar alla, il fendit le palais éternel, — il tordit les montants, que les pierres du seuil en tremblèrent; — il fit sortir les Anounnaki et les assit sur des trônes d'or, — il versa sur Ishtar les eaux de la vie et l'emmena. » Elle reprit à chaque porte les habits et les bijoux qu'elle avait abandonnés en traversant les cercles de l'enfer : dès qu'elle revit le jour, il lui annonça que le sort de son mari lui appartenait désormais. Elle devait chaque année le baigner d'une onde pure et l'oindre des parfums les plus précieux, le revêtir d'une robe de deuil, lui jouer des airs tristes sur une flûte de cristal, tandis que les prêtresses entonneraient leurs chants de douleur et se déchireraient la poitrine : son cœur se ranimerait et sa jeunesse refleurirait ainsi de printemps en printemps, aussi longtemps qu'elle accomplirait pour lui les cérémonies jadis prescrites par les divinités infernales.

Doumouzi était un dieu, l'amant d'une déesse, et la divinité réussissait où les humains échouent. Si Mardouk1, Éa, Nébo, Goula, Ishtar et leurs pareils possédaient vraiment la faculté de rappeler les trépassés à la vie, ils n'en usaient guère dans l'intérêt de leurs créatures, et les plus dévots avaient beau réclamer de temple en temple la résurrection de leurs morts, ils n'obtenaient jamais pour eux la grâce qu'Allât avait accordée à Doumouzi. Le cadavre, une fois couché dans la tombe, ne se relevait plus, il ne réintégrait plus la place qu'il avait perdue dans sa maison, il ne recommençait plus d'existence nouvelle. Les nécromants eux-mêmes n'arrachaient sa proie à l'Hadès que pendant quelques instants. Le sol se crevassait au bruit de leurs conjurations, l'âme en jaillissait comme un coup de vent et répondait mélancoliquement aux questions qu'on lui posait : le charme rompu, il lui fallait rebrousser sur les voies de la contrée sans retour et se replonger dans les ténèbres*. Cette perspective d'une éternité morne et sans joie n'effrayait

1. Mardouk est appelé « le miséricordieux qui se plaît à éveiller les morts », et * le maître de la libation pure, qui éveille les morts », le « miséricordieux à qui il est permis de rendre la vie • (A. Jerkxias, Die Babylonisch-Assyrischen Vorslellungen vom Leben tiach dem Iode, p. 101 ; Jensk\, Die Kosmologie der Babylonier, p. 496-297). On trouvera dans Jeremias (op. /., p. 100-101) la liste des dieux qui jusqu'à présent ont le droit de ressusciter les morts; il est probable que cette faculté appartenait à tous les dieux et à toutes les déesses du premier rang.

4. Voir, p. 588-389 de cette Histoire, les offrandes et les sacrifices que Gilgamès est obligé de faire de temple en temple, avant d'obtenir pour un moment la faveur de voir l'ombre d'Ëabani; cf. sur les nécromants et sur les évocations, Boscawen, botes on the Religion and Nylhology of the Assy riant, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. IV, p. 471, 478-486; Fa. Lesormaxt, la Divination et la Science des présages chez les Clialdéens, p. 151-167; A. Jeremias, Die Babylonisch- Assyrisc/ien Vorslellungen vom Leben nach dem Tode, p. 101-103.

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