‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 323 sur 374 · LE RÔLE SACERDOTAL DES ROIS · texte numérisé non relu

LE RÔLE SACERDOTAL DES ROIS

Basse-Chaldée. Le roi, dès qu'il montait sur le trône, allait chercher au temple une investiture solennelle, dont la forme variait selon les dieux qu'il adorait : à Babylone, il s'adressait à la statue de Bel-Mardouk, dans les premiers jours du mois de Nisan qui suivait son avènement, et il lui « prenait les mains » afin de lui prêter hommage1. Dès lors, il suppléait Mardouk ici-bas, et les dévotions minutieuses où ses heures se consumaient étaient autant d'actes d'allégeance, auxquels sa féauté de vassal l'astreignait envers le suzerain. Telles, les audiences que l'intendant d'un grand seigneur demande journellement à son maître pour lui rendre ses comptes ou pour l'entretenir des affaires courantes : toute interruption non justifiée par un cas de force majeure risquait d'être interprétée comme un manque de respect ou comme une velléité de révolte. À négliger le moindre détail de son service, il soulevait promptement les soupçons des dieux ou leur colère, contre lui d'abord, puis contre ses sujets : le peuple avait donc un intérêt direct à ce qu'il s'acquittât exactement des fonctions sacerdotales, et la piété n'était pas celle de ses vertus qu'on prisait le moins*. Toutes les autres découlaient de celle-là et ne valaient que par l'appui divin qu'elle leur assurait, la bravoure, l'équité, la justice. Les dieux et les héros des premiers âges s'étaient assigné la tâche de protéger leurs fidèles contre tous les ennemis, hommes ou bêtes. Qu'un lion décimât les troupeaux, ou qu'un urus de taille gigantesque dévastât les récoltes, le roi devait l'aller vaincre, à l'exemple de ses prédécesseurs fabuleux5. L'aventure exigeait d'autant plus de courage et d'appui surhumain qu'à dire vrai les monstres passaient pour n'être pas des animaux ordinaires; on les considérait comme les instruments d'une vengeance céleste, dont on ignorait le plus souvent la cause, et qui les assaillait, il ne les affrontait pas seulement, mais encore le dieu qui les poussait. La piété et la confiance au patron de la cité soutenaient le roi, au moment de relancer la bête dans son repaire; il l'abordait corps à corps, et dès qu'il l'avait percée de ses flèches

1. La découverte du sens qu'il convient d'attacher à cette cérémonie est due à Winckler, qui, après l'avoir indiqué sommairement à la fin de sa dissertation inaugurale, de Inscriptione Sargonis régis Assyrix quse vocatur Annalium, th. 4, fournit la preuve de son opinion dans ses Sludien und Beitrâge zur babylonisch-assyrischen Geschichte (dans la Zeitschrift fur Assyriologie, t. II, p. 302-304); cf. les faits apportés depuis lors, à l'appui de l'hypothèse de Winckler, par Lehnann, Schamaschschumukin, Kônig von Babylonien, p. 44 sqq.

t. Le cylindre de Cyrus (Hawlinson, Cun. Ins. W. As., t. V, pi. 35; cf. Rawlinson, Notes on a newly discovered Clay-cylinder of Cyrus the Great, dans le Journal of B. As. Society, New Ser.t t. XII, p. 70-97) montre de la manière la plus frappante l'influence que cette façon d'envisager le rôle religieux du roi peut exercer sur la politique : les prêtres et le peuple y considèrent le triomphe de Cyrus comme une vengeance des dieux chaldécns que Nabonàld avait offensés.

3. Cf. les luttes de Gilgamès contre le taureau et contre les lions, aux pages 581-582, 583 de cette Histoire : le poème reflète très fidèlement, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, l'idée qu'on se faisait en Chaldée des devoirs d'un roi, pendant le troisième millénaire avant notre ère.

et de sa lance ou abattue de sa hache et de son poignard, il répandait une libation sur elle et il consacrait la dépouille dans un temple1. Sa grandeur lui imposait à la guerre un rôle non moins périlleux; s'il ne dirigeait pas lui-même la première colonne d'attaque, il se mettait à la tête de la petite troupe d'élite dont le choc au moment opportun décidait du succès. Que lui aurait profité sa vaillance, si la crainte des dieux n'avait marché devant lui, et si l'éclat de leur face n'avait jeté le trouble dans les bataillons ennemis1? Dès qu'il avait triomphé par leur ordre, il s'efforçait avant toute autre chose de les payer largement de l'appui qu'ils lui avaient concédé. Il versait la dîme du butin dans leur trésor, il annexait à leur domaine une partie des terres conquises, il leur allouait des prisonniers pour cultiver leurs champs ou pour travailler à leurs constructions, et les idoles des vaincus suivaient la destinée du peuple : il les arrachait aux sanctuaires qui les avaient abritées jusqu'alors, et il les entraînait captives avec lui pour faire à son dieu une cour de dieux esclaves8. Shamash, le haut juge du ciel, inspirait sa justice, et la prospérité dont sa bonne administration gratifiait son peuple était moins son œuvre que celle des immortels*.

Nous savons trop peu comment les rois se conduisaient dans l'intimité de la famille, pour nous figurer la manière dont ils conciliaient les obligations rigoureuses de leur rôle pontifical avec les routines de la vie courante. Nous voyons seulement qu'aux jours de fêtes et de sacrifices, lorsqu'ils officiaient eux-mêmes, ils abdiquaient tous les insignes du rang suprême pendant la cérémonie, et revêtaient le costume du prêtre. On les rencontrait alors, le

1. Gilgamès consacre de la sorte, dans le temple de Shamash, la dépouille de l'unis d'ishtar qu'il a vaincu ; voir plus haut à la p. 582 de cette Histoire.

2. Indinghiranaghin, fils d'Akourgal et roi de Lagash comme son père, attribue ses victoires à la protection de Ninghirsou (Heuzey-Sarzec, Découvertes en C ha Idée, pi. 31, 2; cf. Oppert, Inscriptions archaïques de trois briques chaldéennes, dans la Revue d'Assyriologiet t. II, p. 86-87). Goudéa est conduit à l'attaque par le dieu ISinghishzida (Statue B de Goudéa, dans Heuzey-Sarzec, Découvertes en Chaldée, pi. XVI, col. m, I. 3-5; cf. Amiadd, The Inscriptions of Telloh, dans les Records of the Past, 2"4 Ser., t. II, p. 77). Les expressions employées dans le texte sont empruntées aux inscriptions assyriennes.

3. C'est ainsi que Mardouknâdinakhé, roi de Babylone, avait enlevé au roi d'Assyrie Téglathphalasar I°r les statues de Ramman et de la déesse Shala (Inscription de Bavian, dans Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. III, pi. 14, 1. 48-50). D'autre part, Assourbanabal ramena de Susc à Ourouk la statue de la déesse Nanà que le roi d'Élam Koudournakhounti avait prise seize cent trente-cinq ans auparavant (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. III, pi. 38, nM, I. 12-18, et t. V, pi. 6, 1. 107-124); il conduisait dans le même temps les dieux ftlamitcs et leurs prêtres prisonniers en Assyrie (Rawmnsox, Cun. Ins. W. As.,i. V, pi. G, 1. 30-47).

4. Cf. ce qui est dit plus haut du rôle de Shamash comme dieu de la justice, p. 658 de cette Histoire. Un fragment d'inscription bilingue du temps de Hammourabi, étudié à deux reprises par Amiaud, Vue inscription bilingue de Hammourabi, roi de Babylone, dans le Recueil de Travaux, t. 1, p. 181-190, et Inscription bilingue de Hammourabi, dans la Revue d'Assyriologie, t. II, p. 4-19 (cf. Jensen, Inschriften aus der Regierungszeit Hammurabi's, dans la Keilschriftliche Bibliothek, t. III >, p. 110-117), montre comment les rois s'en référaient aux dieux et prenaient modèle sur eux pour tout ce qui touche leur conduite. Le caractère sacerdotal de la royauté assyro-babylonienne a été indiqué très fortement par Tiklk, Babylonisch-Assyrische Geschichte. p. 491-492.

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