LES FILS DU ROI ET L'OKDRE DE SUCCESSION
issu d'une esclave1. Dès qu'il avait annoncé sa volonté, il n'y avait droit de primogéniture qui tint devant elle : elle faisait loi. On conçoit quelles intrigues subtiles les infants et leurs mères nouaient pour gagner la bienveillance du père et pour fixer son choix, quelle vigilance jalouse ils déployaient à s'épier mutuellement, quelles haines furieuses la faveur accordée à l'un d'eux allumait au cœur de tous les autres. Souvent les frères trompés dans leur attente se coalisaient sourdement contre l'héritier désigné ou présumé tel; un complot éclatait, le peuple apprenait brusquement que son vieux chef était mort sous le poignard d'un assassin et qu'il en avait un nouveau. Ou bien le mécontentement se propageait hors du palais, l'armée se scindait en deux camps, les villes prenaient parti pour l'un ou pour l'autre des prétendants, et la guerre civile sévissait pendant de longues années avant qu'on en arrivât à l'action décisive. Cependant les tribus vassales profitaient du désordre et s'affranchissaient, les cités voisines ou les El ami tes intervenaient dans la querelle et se rangeaient du côté où il leur semblait qu'il y eût le plus à gagner : le vainqueur payait toujours cher cet appui équivoque et se tirait affaibli de la lutte. C'était souvent la ruine de la dynastie, parfois celle de l'État*.
Le palais des rois Chaldéens présentait, comme celui des Égyptiens, l'aspect d'une citadelle véritable : les murailles devaient être assez solides pour braver indéfiniment l'effort d'une armée et pour mettre la garnison à l'abri de tout, sauf de la trahison et de la famine. Une des statues de Telloh a sur les genoux le plan d'une de ces résidences : le contour extérieur en est seul indiqué, mais on y devine sans difficulté une place forte avec ses tours, ses redans, ses portes, ménagées entre deux saillants3. C'est l'ancien palais de Lagash, plus tard retouché et agrandi par Goudéa ou par l'un des vicaires ses successeurs, et dans lequel beaucoup des seigneurs de l'endroit ont habité jusqu'aux premiers temps de l'ère chrétienne*. Le site qu'il occupe au quartier
1. Akourgal parait avoir eu un frère plus âgé, Lidda, qui ne régna pas (Hkizky, Nouveaux Monuments du roi Ournina découverts par M. de Sarzec, dans la Revue a' Assyriologie, t. III, p. 15-16).
2. Tout ceci est certain pour les derniers temps de l'Assyrie et de la Chaldée : il est à peine besoin de rappeler les meurtres de Sargon II et de Sennachérib, la révolte d'Assourdanfnpal contre son père Salmanasar III. Pour l'époque archaïque, nous n'avons guère que des indices; la succession du roi Ourninà de Lagash parait avoir été troublée de la sorte (Heuzey, Généalogies de Sirpourla, d'après les découvertes de M. de Sarzec, dans la Revue d' Assyriologie, t. II, p. 82-83), et il est certain que son successeur Akourgal n'était pas l'aîné de ses fils (Hei/.ky, Nouveaux Monuments du roi Our-Nina, dans les Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, 1892, p. 34-4, et dans la Hernie d'Assyriologie, t. III, p. 16, 18, 19), mais nous ne savons pas encore à quels événements Akourgal dut son élévation.
3. Heuzey-Sarzec, Découvertes en Chaldée, p. 138-139, qui préfère y reconnaître une forteresse plutôt qu'un palais (cf. Un Palais chaldéen, p. 15); en Orient, un palais est toujours plus ou moins fortifié.
4. Ce palais a été découvert par M. de Sarzec, dans ses premières fouilles, et décrit par lui en grand détail (IIeizky-Sarzec, Découvertes en Chaldée, p. 13-54); on trouvera un résumé de la description et un essai de reconstitution de l'édifice dans Heuzey, Un Palais chaldéen, d'après les découvertes de
de Ghirsou' n'était déjà plus entièrement nu, au moment de la fondation.
" ' — "' -'-- : — mrat et tracé, quelques siècles
auparavant, des murs qui tombaient en ruines. Goudéa ne détruisit point l'œuvre de son prédécesseur antique :
il se contenta de ia noyer dans >structi< d édifici u pl»n h'oh pai.a]s i». LUAji*. sans plus s'inquié-
ter d'elle que les Pharaons ne se souciaient des monuments qui appartenaient à une dynastie antérieure9. Les palais, ainsi que les temples, ne posaient jamais directement sur le sol; on les bâtissait sans faute au sommet d'une butte factice en briques sèches. A Lagash, le soubassement massif surplombe la plaine de douze mètres, et ne communique avec elle que par un seul escalier étroit, raide, aisé à couper et à défendre*. Le château qui surmonte cette motte artificielle dessine une façon d rectangle irrégulier, long de cinquante-trois mètres large de vingt et un, orienté sur les quatre points car naux par les angles, au contraire de ce qui se passe en WM mum.ii
Egypte. Les deux côtés principaux ne sont point parallèles; "' ™" €l"" '
ils se renflent un peu vers le milieu, et la flexion de leurs lignes esquisse une
M. de Sancc, Purin, 1888. Il fut restauré à l'époque part ho par un petit souverain local, vassal des rais de Nésène. et qui s'appelait lladadundinakhés (IUi-iey-Sahuc, Découverte! en Chaldëe. p. 17-18, 3Ï).
t. Cette identification du nom de Ghirsou avec le site sur lequel le palais de Coudéa n'élève ■ été proposée dès le début par Aïiaiid, Sirpourla, d'aprèt Ici interiptiam de la collection de Sarser, p. 8, et adoptée par Heihet-SaiiiC, Découverte* en Chaldëe, p. 33.
t. Dri'în de r'aucher-Gudin, d'aprèt Hfiiiki-Sabiix, Découvertes en Chaldëe, pi. f.î, H' I. I.e plan est tracé sur la tablette que la Statue E du Louvre porte sur ses genoux (iUi'iky-Saiiik. Découvertes eu Chaldëe, pi. 1G sqq.). En avant du plan, on aperçoit la règle divisée dont l'architecte se servait pour iiicltre ses dessins à l'échelle voulue; le stylet du scribe est posé a plat du crtté gauche.
3. Bmuet-SjMK, Découverte* en Chaldëe, p. 13-11, Ï9-30, 511-53 ; Neizky, Un Patait ehaldccit, p. 30-34. I.e petit massif carré, marqué /"sur le plan reproduit à la page 711 de cette Hittoire, est une du ces constructions antérieures que Goudca enterra sous les briques de sa plateforme.
4. Sur le soubassement, voir Hki/ey-Sabiei:, Découverte) en Chaldëe, p. 13-l.i; dans une partie du tell, le socle construit pour l'édifice d'Ourbaoïi parait avoir atteint déjà dil mètres de haut (llmu- Sahzei:, Découvertes eu Chaldëe, p. 53, note). Il n'est pas question de l'escalier dans le récit des Touilles de M. de Sarîec; peut-être a-t-il été détruit dès l'antiquité.
b. Dessin de l'auihtr-ùudiu, d'après le fac-similé de Pl.uik, Maire et l'Atiyrie. pi. 7S, n" 2.
LE PALAIS DE GOUDÊA À I.AGASR, 711
silhouette assez semblable à celle de ces barillets d'argile sur lesquels les rois consignaient leurs inscriptions dédicatoires ou leurs annales'. Il n'y a là probablement aucun parti pris d'architecte, mais la difficulté était grande de mener droit d'un bout à l'autre des murailles aussi étendues, et, Chaldéens ou Égyptiens, les peuples orientaux tenaient d'autant moins à la justesse des alignements que les défauts de ce genre s'effacent presque toujours dans la
réalité visible; ils ne se révèlent nettement que sur les plans dressés et cotés avec la rigueur moderne*. La façade se déploie de l'est au sud, et se divise en trois corps de dimensions inégales. Celui du centre projette en son milieu une sorte d'avancée complètement lisse, saillante d'un mètre, longue de cinq et demi, qui masque ingénument l'angle très ouvert sous lequel se raccordent les deux parties du mur. Elle est flanquée à droite et à gauche de cannelures
1. C'est l'expression même que H. de Sarzce emploie (Hei;iki-S.uiec. Découvertes en Chaldée. p. I!i), et ilonl l'exactitude relative frappe dès qu'on jette un eoup d'ici! sur le plan de l'édifice.
t. Datiii de Fauchcr-Gndin, d'apret Htuitï-Stmti:, liémMerte* en Cfiald/e, plan À.
3. M. Heuicy pense que le rendement dea lignes eut • tout simplement un procédé primitif pour obtenir une solidité plus grande, pour donner plus d'assietle 1 ces longues façades, posées sur des [errasses artificiel la* de briques crues, où des tassements et des rrevasses pouvaient facilement se produire • (HuizIt, Un Palaix chatdeen, p. 35). Je crois que l'explication des faits, (elle que je la donne dans le texte, est plus simple que celle que JH. Heuzey a proposée 1res ingénieusement : les maçons, ajani commencé la construction des murs par les deux extrémités à la fois, n'ont pas su
dans un massif de briques, dont la saillie a dissimulé leur maladresse.
742 LA CIVILISATION CHALDÊENNE.
rectangulaires, analogues à celles qui sillonnent les forteresses et les maisons privées de l'Ancien Empire Égyptien' : l'alternance méthodique des reliefs et des creux détermine des jeux d'ombre qui rompent la monotonie des parements. Au delà, tes rainures prismatiques cèdent la place à des demicolonnes de cinquante centimètres de diamètre, accolées sans base, sans chapiteau, sans corniche, comme autant de troncs d'arbres ou de pieux plantés l'un contre l'autre pour former une palissade1. Les motifs se succèdent ici selon une progression voulue, moins amples et moins espacés à mesure qu'on s'éloigne du panneau centra! pour se rapprocher des extrémités. Ils s'arrêtent à l'angle sud, et les deux fronts qui se développent du sud à l'ouest, puis de l'ouest au nord, ne constituent que des surfaces plates et froides, sans
ressauts ni rentrants, sans aucun effet de lumière qui en dissimule la maigreur et la banalité. Ils reparaissent sur le côté nord-ouest, où l'on retrouve en partie les dispositions de la façade. Les compartiments de rayures commencent aux angles mêmes et les demi-colonnes manquent, ou plutôt elles se reportent sur le saillant du milieu et simulent de loin un buffet d'orgues gigantesque*. Cet ensemble lourd et trapu de bâtiments, qu'on apercevait forcément de tous les points de la ville, conservait-il les tons mornes et ternes de la brique? On ne saurait guère en douter, mais ailleurs on avait essayé d'atténuer par des crépis de couleurs la tristesse des masses architecturales. A Ourouk, des cônes en terre cuite, engagés jusqu'à la tète dans un enduit solide et teintés jaune, rouge ou noir, dessinaient sur les murailles du palais des chevrons, des spirales, des losanges, des triangles entrelacés ou juxtaposés tant bien que mal : cette mosaïque d'argile peinte habillait toutes les sur-
t. Cf. p. SIC, ISO de celte Histoire ce qui est dit des maisons et des forteresses égj plie n nos.
ï. L'origine de ce Heure de décoration a été signalée dès le début par Loms, TraveUt and Hetearche» in C.haldira and Suiiana, p. 1"!i. puis par Plice, Native et CAmyrie, t. Il, p. WI-5Ï. L'en-léle du présent chapitre (cf. p. 703 de celte Histoire) donne, d'après l'ouvrage de Loftus, «n bon eiemple de l'aspect qu'avaient a Ourouk les édiliecs décorée de la sorte.
3. Deiêiu de Faucher-Gttdin, d'après le croi/ui» de Louis, Travelt and Heicarcltet in C/taidra and Suiiana. p. 18$.
i. La description des façades, d'après lin (SV-S.imf.c. Découverte» en Chaldée, p. li-P ; rf. Pehuoi- CmnE(, lliitoire de l'Art dam [Antiquité, 1. tl, p. ÏSÏ-2(i3, et Hsr.iF.i, Un Palaii chatdéen. p. ii «,
LES FAÇADES, LA ZMCiOURAT DU PALAIS. 7*3
faces courbes ou plates et leur prêtait un air de gaieté que le monument de Lagash était loin de posséder1.
Une auge, étroite et longue, en calcaire jaunâtre, se dressait devant le palais, sur un socle de deu\ marches : des figures de femme d'un travail assez fin s'enlèvent en relief sur les faces extérieures, debout, les mains tendues, et se pas-
sent des vases d'où deux filets d'eau s'échappent à gros bouillons*. C'est un réservoir qu'on remplissait chaque matin à l'usage des hommes et des animaux; ceux qu'une affaire ou un ordre attirait là-haut s'y rafraîchissaient en attendant d'être reçus par le maître*. Les portes par lesquelles on accède à l'intérieur sont percées assez irrégulièrement : deux s'ouvrent sur le front
I. La décoration du palais d'Ourouk, découverte et décrite par Lorrvs, Traveti and tteicatxhes in Clialdsea and Sutiauu, p. 188-189, se retrouvait dan» un certain nombre des palais chaldécns de très ancienne date, s'il faut on juger par la quantité de cônes en terre colorés qu'on a trouvée dans les ruines d'Anou-Shaliréln (Tiïum, Noie» oh Abu-Shehrcin end Tet-cl-Lakm, dans le Journal of the Royal Atiatie Society, I. XV, p. 411) et de diverses autres cités; cf. PtFnuii-CmpiKi, Biliaire de l'Art daiiti ': Antiquité, t. II. p. i'J3-«M. M. de Sarrec déclare n'avoir observé, dans les ruines de Telloh, sur les parois extérieures du mur d'enceinte, aucune trace de revêtement de ce genre, de crépi ou de peinture lllmiti, Un Valait ehaléétti, p. 17-îll).
t. Dénia de Faueher-liadia. itapri-s llfim:ï-Siuin:, l)t'rtiitccrtrs.rn C.haldéc. }>l. $0, ir 1.
3. four l'explication probable de ces figures de femme, du vase qu'elles se passent de main en main et du double jet d'eau qui a' an édiappc, cf l'ingénieux mémoire de Itnutr, le Battin sculpté cl le Symbole du vote jailtiutaut, dans les Origine» orientale* de l'Art, t. I, p. 119-171.
i. IlEUisï-SmiEc, Découverte! en Clialdér. p. 16; lUuiv, Un Palais chaldèen, p. 5'J sqn.
principal, les autres façades n'en ont qu'une seule. Elles sont cintrées, basses, et semblent ne s'entre-bâiller qu'à regret; on les fermait de battants en bois de cèdre ou de cyprès, garnis de pentures en bronze, et leurs pivots roulaient sur deux galets, encastrés solidement à droite et à gauche, gravés d'ordinaire au nom du fondateur ou du souverain régnant. Deux d'entre elles sont accompagnées d'une sorte de réduit en boyau, où les soldats du guet extérieur s'abritaient, le jour contre les ardeurs du soleil, la nuit contre le froid et contre les rosées de l'aube1. Le seuil franchi, on filait à travers un couloir flanqué de deux petites pièces, où se tenaient les portiers et les hommes de la garde intérieure, puis on débouchait sur une cour entourée de bâtiments, dont l'ensemble couvrait la moitié au moins de l'espace compris entre les murs. C'était encore un endroit à demi public, et les fournisseurs, les marchands, les suppliants, les fonctionnaires de tout grade y entraient sans trop de difficultés. Une enfilade de trois chambres reléguées dans l'angle nord-ouest tenait lieu d'entrepôt et d'arsenal. Le corps sud était occupé par des salles d'apparat dont la plus vaste mesure au moins douze mètres : Goudéa et ses successeurs y donnaient audience à leurs nobles et y rendaient la justice. Les services généraux de l'administration et le personnel chargé d'y pourvoir logeaient probablement dans le reste des bâtiments. La toiture était plate et courait tout autour du mur d'enceinte, comme une courtine où l'on montait par un escalier ménagé entre la porte principale et les magasins*. Une ziggourat s'élevait à l'angle nord. La coutume exigeait que le souverain possédât dans sa demeure un temple, où il pût pratiquer ses devoirs religieux, sans descendre dans la ville ni se mêler à la foule. A Lagash, la tour sacrée était antérieure au palais et remontait peut-être jusqu'au vieil Ourbaou. Elle se composait à l'origine de trois étages, mais le premier fut remanié par Goudéa et disparut tout entier dans l'épaisseur du soubassement. Le second, devenu le premier de la sorte, s'élargit, s'exhaussa légèrement au-dessus des toits voisins : une chapelle dédiée probablement à Ninghirsou terminait l'édifice. C'était en vérité un monument de proportions médiocres, et la plupart des temples réels le dominaient sans doute de leur tête ; mais, si modeste qu'il fût, on apercevait du sommet la ville entière avec ses quartiers épars et sa ceinture de jardins, la
1. Helzey-Sarzec, Découvertes en Chaldée, p. 18-19; Hkizkv, Un Palais chaldéen, p. 26-27. Le plus important de ces réduits est marqué d sur le plan reproduit à la p. 711 de cette Histoire.
2. Toute cette partie demi-publique du palais est décrite longuement dans Helzey-Sar/.kc, Découvertes en Chaldée, p. 30 sqq. La suite des fouilles modifiera sans doute quelques-unes des attributions de détail proposées; il est probable toutefois que nous connaissons dès à présent la disposition générale des grandes divisions de l'édifice et les emplois auxquels chacune d'elles était affectée.