LES SOLDATS ET LES SEIGNEURS, LE SCRIBE
royaumes, une féodalité riche et puissante, dont les rapports avec le prince rappelaient sans doute ceux qui reliaient les sires des nomes avec Pharaon. Leur existence n'était pas moins instable que celle des dynasties sous lesquelles elles vivaient : tandis que certaines d'entre elles s'agrandissaient par des mariages ou par des acquisitions réitérées, certaines autres tombaient dans la disgrâce et se ruinaient. Comme le sol appartenait aux dieux1, peutêtre étaient-elles censées ne dépendre que des dieux en théorie; maïs comme les rois étaient les vicaires des dieux, îci-bas, c'étaient aux rois qu'elles obéissaient dans la réalité. Chaque État comprenait donc deux portions soumises à un régime distinct : le domaine propre du suzerain qu'il gérait lui-même et dont il touchait les revenus, puis des fiefs dont les seigneurs lui devaient
un tribut et s'acquitatent envers lui d'obligations diverses encore mal définies. Le scribe était, comme chez les Egyptiens, le rouage essentiel de cette double administration royale et seigneuriale. 11 paraît ne pas avoir joui d'autant de considération que ses confrères des bords du Nil : les princes, les nobles, les prêtres, les soldats, les officiers des temples et de la couronne ne se targuaient pas volontiers de son titre, et ne l'énonçaient pas à côté de leurs autres dignités, ainsi qu'ils faisaient dans l'Egypte contemporaine'. Le rôle du scribe n'en était pas moins fort considérable. On le rencontrait assidûment à tous les étages de la société, dans les palais, dans les
pi. 55-57, traduite par Hilpbkcht, Freibriéf Sebukadneiar's I. Kônigt von babylonien, 1883, cl par Pncarc-HuDGB, On an Edicl of Hebuchadncsiar /., dan» le« Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1883-1884, t. VI, p. 144-170; cf. Peise», Inteltriften Nrbtikadnewtr t t., dans la Keilsehriflliche Bibliothek, l. III', p. 164-171. Une autre charte du même roi, traitant d'une donation analogue, a clé publiée par Alden-Siith, Assyrian Letlert, IV, pi. VII1-IX, et traduite par Dmino Meiss»er, £ih Freibriéf Nebukadneiafi IL, dans la Zeittchrift fur Attyriologie, L IV, p. Î5'J-Î67 (où elle cal attribuée par erreur à Nabuchodorosor II), el par Prise», InscAriften Hebukadnciar's I., dans la Keitschrifttiche Hibtioihek, 1. III, 1™ partie, p. 174-173. Dca donation» du même genre, mais un peu moins étendues ce semble, sont consignées aur pierre, cl nous ramènent au lemps de Nardouknàdinakhé (Opi>nar- Hekamt, Document! juridiques de CAssyrie et de la V.haldée, p. US sqq.).
I. Cf. ce qui csl dit 1res brièvement sur ce sujet p. H78-679 de cctlc Histoire.
t. bénin de Fancher-Gudin, d'après t'inlaitte chaldéenne du BritUh Muséum (McjUKT, fleekerehes sur ta glyptique orientale, t. I, pi. III, a' 1 el p. 1114-103],
3. Le nom du scribe, doubthar, assyrianisé en tipthar, signifie à proprement parler écrivain des tablettes, el il est passé en hébreu au moment des grands rapports de la Judée avec l'Assyrie, vers le VIII" siècle avant notre ère. Sdiradcr en a donné le premier la signilicalion réelle; on l'avait interprété d'abord chef militait», capitaine, satrape (Ofpebt. Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 361).
724 LA CIVILISATION CHALDËENNE.
sanctuaires, dans les bureaux, dans la maison des particuliers, et partout, à la cour, à la ville, à la campagne, aux armées, il était là qui s'ingérait aux affaires petites ou grandes, et qui en rendait la marche régulière. Son éducation ne devait guère différer de celle qu'on donnait à l'Égyptien : il apprenait par la routine les rubriques administratives ou juridiques, les formules pour correspondre avec les nobles ou avec le peuple, Fart d'écrire, de calculer vite et de dresser des comptes correctement. Employait-il parfois le papyrus ou les peaux préparées? Il serait étrange en vérité que le commerce des caravanes n'eût jamais apporté, pendant des siècles, l'une quelconque des substances réservées en Afrique aux usages littéraires1, et pourtant l'argile, qui prodiguait aux architectes l'étoffe de leurs constructions, assurait encore aux scribes les moyens d'enregistrer le langage. Ils étaient toujours pourvus de pains d'une terre fine et ductile, corroyée avec soin, encore assez molle pour contracter aisément l'empreinte d'un objet, déjà assez ferme pour ne pas la déformer ni la perdre une fois qu'elle l'avait subie. Lorsqu'ils avaient un texte à transcrire ou une pièce à rédiger, ils choisissaient une de leurs galettes, qu'ils posaient à plat sur la paume de la main gauche, et, saisissant de la main droite un stylet triangulaire en silex, en cuivre, en bronze, en os5, ils se mettaient à la besogne. Au début, l'instrument se terminait en pointe effilée, et les traits qu'il creusait quand on l'appuyait légèrement sur la pâte étaient grêles et d'épaisseur uniforme; plus tard, on tailla l'extrémité en biseau et les traces affectèrent l'aspect d'un clou métallique ou d'un coin. On commençait à gauche, le long du bord supérieur, et l'on couvrait les deux faces de lignes pressées qui parfois débordaient sur les tranches8. La gravure terminée, l'écrivain envoyait son œuvre au potier, qui l'enfournait et la chauffait à point, ou peut-être avait-il à sa disposition un four toujours prêt, comme un employé a chez nous sa table ou son pupitre. La forme des documents variait et nous semble parfois singulière : on trouve, à côté des tablettes et
1. Sur les monuments assyriens on voit fréquemment des scribes enregistrant le butin ou écrivant des lettres sur des tablettes et sur une matière souple, papyrus ou peau préparée (cf. Layard, The Monuments ofNineveh, iBi Ser., pi. 19, 26, 29, 35, 37, etc.). Sayce a indiqué de bonnes raisons de croire que les Chaldéens des vieilles dynasties connurent le papyrus, soit qu'ils le fabriquassent eux-mêmes, soit qu'ils le flsHcnt venir de l'Egypte (Sayck, The Use of Papyrus as a wriling mater ta l among the Accadians, dans les Transactions of the Society of Biblical Archmology, t. I, p. 343-345).
2. Cf. le stylet triangulaire en cuivre ou en bronze qui est reproduit à côté de la règle graduée et du plan sur la tablette de Goudéa, p. 710 de cette Histoire. Le Musée assyrien du Louvre possède plusieurs poinçons en os, plats et larges, taillés en pointe à l'extrémité, et qui paraissent avoir appartenu à des scribes assyriens (A. dk Longpérier, Notice des Antiquités Assyriennes, 3* éd., p. 82, n°* 414-417; cf. Oppkrt, Expédition en Mésopotamie, t. I, p. 63). Taylor a découvert dans une tombe d'ftridou un outil en silex, qui a pu servir au même usage que les stylets en métal ou en os (Notes on Abu-Shahrein and Tel el-Lahm, dans le J. As. Soc., t. XV, p. 410, et m de la plancbc 11).