‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 333 sur 374 · LE SCRIBE ET LES LIVRES D'ARGILE · texte numérisé non relu

LE SCRIBE ET LES LIVRES D'ARGILE

des briques, des barillets pleins ou des cylindres creux de grande dimension, sur lesquels les rois racontaient leurs exploits ou consignaient l'histoire de leurs guerres et la dédicace de leurs constructions. Ce procédé présente beaucoup d'inconvénients et beaucoup d'avantages Les livres de terre sont incommodes à tenir, lourds à manier, le caractère se détache mal sur le fond brun ou jaune ou blanchâtre de la matière; mais d'autre part, un poème durci et incorporé à la page court moins de danger que s'il était griffonné à l'encre sur des feuillets de papyrus. Le feu ne peut rien contre lui, l'eau ne l'attaque qu'à la longue, et, même quand on le casse, les morceaux en sont bons : pourvu qu'on ne les réduise pas en poudre, on réussit toujours à en reconstituer l'ensemble, moins quelques signes ou quelques membres de phrase. Les inscriptions qu'on recueille dans les fondations des temples les plus anciens, et dont plusieurs sont âgées de quarante ou de cinquante siècles, restent pour la plupart nettes et lisibles, comme au moment où elles sortirent des mains du lettré qui les grava, ou de l'artisan qui les cuisit. C'est à la substance sur laquelle on les recopiait que les œuvres principales de la littérature chaldéenne ont dû d'arriver jusqu'à nous, poèmes, annales, hymnes, incantations magiques; combien en posséderions-nous de fragments, si les auteurs ou les libraires les avaient confiées au parchemin ou au papier comme faisaient les scribes égyptiens? Le danger le plus grand qu'elles courussent était de demeurer oubliées dans le coin de la chambre où on les avait serrées, ou ensevelies sous les éboulis d'un édifice, un jour d'incendie ou de destruction violente; encore les débris les préservent-ils en tombant sur elles et en les recouvrant. Protégées par les ruines, elles sommeillent pour ainsi dire pendant des siècles, jusqu'au jour où la fortune des fouilles les ramène à la lumière et les livre à la curiosité patiente des savants1.

L'écriture cunéiforme n'a rien de pittoresque ou de décoratif en soi. Elle n'étale pas à la vue ce pêle-mêle réjouissant de poissons, d'oiseaux et de serpents, d'hommes et de quadrupèdes entiers ou débités par morceaux, d'outils, d'armes, d'étoiles, d'arbres, de bateaux, qui se poursuivent et se heurtent sur les monuments égyptiens, pour célébrer la gloire de Pharaon et pour chanter la splendeur de ses dieux. Elle consiste avant tout de lignes grêles et courtes, juxtaposées, entre-croisées de façon maladroite : on dirait des paquets de clous semés au hasard, et leur agencement anguleux, leur

1. Les Assyriens et les Babyloniens modernes recherchaient déjà les vieux documents pour les copier de nouveau; cf. p. 5tM, note I. et p. 597 de cette Histoire quelques exemples de textes recopiés.

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tournure gauche et hérissée, prête aux inscriptions une physionomie maussade et rebutante, que nul artifice de gravure ne réussit à atténuer. Et pourtant leurs amas de traits cachent de véritables hiéroglyphes1. Comme à l'origine des écritures égyptiennes, le peuple qui les imagina avait commencé par imiter sur la pierre ou sur l'argile la silhouette des objets dont il désirait rendre l'idée. Mais, tandis qu'en Egypte le tempérament artistique de la race et Thabileté croissante des sculpteurs avaient perfectionné progressivement le dessin des signes, au point d'en faire le portrait en miniature de l'être ou de la chose à reproduire, en Chaldée les figures se dénaturèrent l'une après l'autre, par la difficulté qu'on éprouvait à les copier au stylet sur la terre des tablettes; elles passèrent de la position verticale où on les avait placées tout d'abord à l'horizontale*, et finirent par ne plus conserver que des rapports presque insaisissables avec le modèle. On avait conçu le ciel comme une voûte partagée en huit segments, par les diamètres des quatre points cardinaux et de leurs subdivisions principales ^; le cercle extérieur s'effaça, les lignes transversales persistèrent seules »$fc et se simplifièrent en une sorte de croix irrégulière *~f-3. La statue d'un homme debout, indiquée par l'ensemble des lignes qui en cernaient le contour, se coucha ^fl^4, puis se réduisit de proche en proche à n'être plus qu'une enfilade de traits mal équilibrés B^^Ç^jfi ou *gE|ÊJrîr4' On reconnaît encore dans .JU, „E[ les cinq doigts d'une main humaine alignés sur la paume 1 ■■ il ; mais qui devinerait au

premier moment que 7T~"T es* l'abrégé d'un pied humain 1 / ? On compila par la suite des recueils, où l'on essaya de classer, à côté de chaque caractère, l'hiéroglyphe spécial duquel il dérivait. Divers fragments en subsistent, dont l'étude semble montrer que les scribes assyriens de l'époque récente étaient parfois aussi embarrassés que nous, lorsqu'ils voulaient remonter au principe de leur écriture8 : ils n'apercevaient plus en elle qu'un système

1. L'origine hiéroglyphique des caractères cunéiformes a été indiquée par les premiers assyriologues, surtout par Oppert, Expédition scientifique en Mésopotamie, t. II, p. 63-69.

2. Ce fait, soupçonné d'abord par Oppert, a été mis hors de doute par la découverte des inscriptions de Lagash (Oppert, Die Framôsischen Ausgrabungen in Chaldxa, dans les Abhandlungen des 5"* Intcmationalcn Orienlalisten-Congresses, z*er Theil, 1, p. 230-241; cf. Hoxmel, Die Semitischen Vôtker und Sprachen, p. 270-273, et Gcschichle Babyloniens und Assyriens, p. 35-37).

3. On rattache d'ordinaire ce signe au signe de Vétoilc. Oppert, qui avait d'abord admis cette dérivation, a pensé depuis qu'il devait représenter une image conventionnelle du ciel chaldéen, et son opinion a été confirmée par une observation de Jf.nsen, Die Kosmologie der Babylonicr, p. 4.

4. Hoxmkl, Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 35-36. Le signe est emprunté à la Statue B de Goudéa (IIklzey-Sarzkc, Découvertes en Chaldée, pi. XVI, col. vu, 1. 50, 61).

5. Le fragment qui nous fournit ces renseignements a été signalé et interprété en partie par Oppert, Expédition scientifique en Mésopotamie, t. II, p. 65. Il provient de kojoundjik et est conservé au British Muséum. Il a été publié par Menant, Leçons d'épigraphic assyrienne, p. 51-52, puis par

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