‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 341 sur 374 · LES FEMMES ET LE MARIAGE DANS LES CLASSES PAUVRES · texte numérisé non relu

LES FEMMES ET LE MARIAGE DANS LES CLASSES PAUVRES

d'une classe inférieure : mais la loi se refusait à voir en elle autre chose qu'une concubine, et lui imposait une marque distinctive, peut-être celle du servage, une olive en pierre fine ou en terre cuite portant son nom, le nom de l'homme, la date du mariage, et qu'elle gardait pendue à son cou par un cordonnet1. Épouses légitimes ou non, les femmes du peuple et de la petite bourgeoisie jouissaient d'autant d'indépendance que les Égyptiennes d'un degré semblable. Gomme tous les soucis du ménage retombaient sur elles, il fallait bien les laisser libres à toute heure et partout : on les rencontrait aux marchés et dans les rues, les pieds nus, la tête et la face découvertes, avec leur pagne en toile ou leur longue draperie d'étoffe velue*. Leur vie était un labeur sans trêve entre le mari et les enfants : elles allaient chercher l'eau soir et matin, au puits public ou à la rivière, broyaient le blé, fabriquaient le pain, filaient, tissaient, habillaient la maisonnée entière, malgré les grossesses fréquentes et les allaitements prolongés3. Les Chaldéennes riches ou de sang noble, à qui leur état civil garantissait une situation plus relevée, n'avaient pas une allure aussi franche. Les soucis de l'existence journalière les effleuraient à peine, et si elles travaillaient dans leur intérieur, c'était instinct d'activité, sentiment du devoir ou envie de se distraire, non contrainte ou nécessité; mais leur rang les tenait prisonnières. Tout le luxe et tout le confort que l'argent procure, on le leur prodiguait ou elles le prenaient d'elles-mêmes, mais il leur fallait rester chez elles, dans le harem; quand elles sortaient, c'était pour se rendre chez leurs amies, chez leurs parents, à quelque temple ou à quelque fête, et elles s'entouraient de servantes, d'eunuques et de pages, dont les rangs épais leur barraient la vue du monde extérieur*.

Les enfants ne manquaient pas dans ces maisons où plusieurs maîtresses se

1. Voir le cas cité dans Kohler-Peiser, Aus dem Babylonischen Hechtsleben, t. I, p. 7-9; on y parle de la marque remise publiquement par le magistrat aux femmes qui acceptaient ce genre d'union libre. Les olives en terre cuite, appartenant à des femmes babyloniennes et découvertes à Khorsabad par Place (Oppert, les Inscriptions de Dour-Sarkayan, dans Place, Ninive et t Assyrie, t H, p. 307- 308), nous en donnent probablement la forme et, à quelques variantes près, la teneur.

2. Pour la robe longue des femmes, voir la statue figurée p. 721 de cette Histoire', pour le pagne qui leur laissait la poitrine et le buste nus, cf. la figurine en bronze de la p. 720. C'était sans doute le vêtement d'intérieur des femmes de bonne maison; on voit par le châtiment infligé aux épouses adultères (cf. p. 737) que c'était un vêtement de dehors pour les courtisanes, sans doute aussi pour les esclaves et pour les femmes du peuple.

3. Les occupations de la femme sont indiquées dans plusieurs textes ou sur plusieurs monuments anciens. Sur le cachet dont l'empreinte est reproduite à la p. 699 de cette Histoire, on voit en haut, à gauche, une femme agencfuillée broyant le grain, et, devant elle, une série de petits disques figurant sans doute les pains préparés pour la cuisson. La longueur de l'allaitement est fixée à trois ans par la tablette suméro-assyrienne qui raconte l'histoire de l'enfant trouvé (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. II, pi. 9, col. il, I. 45-50; cf. Oppert-Menaxt, Documents juridiques de V Assyrie et de la Chaldée, p. 43); c'était le même délai qu'en Egypte (Chabas, VÊgyptologie, t. II, p. 44-45).

4. Au sujet du cortège qui entourait les femmes nobles, cf. ce que dit Hérodote des Chaldéennes de son temps, orsqu'elles allaient acquitter leur dette au temple de Mylitta (I, cxcix; cf. p. 039-040).

partageaient le même homme ou se succédaient à ses bonnes grâces. La fécondité était en effet le premier devoir de la femme : si elle tardait à devenir mère ou si elle n'y réussissait pas, on la considérait comme une maudite ou comme une possédée, et l'on se débarrassait d'elle afin d'écarter les dangers que sa présence attirait sur la famille*. Beaucoup de ménages finissaient néanmoins par demeurer sans postérité, soit qu'une clause insérée au contrat empêchât l'expulsion de l'épouse stérile, soit que les enfants fussent morts quand le père avait déjà passé l'âge de réparer ses pertes*. L'adoption suppléait alors aux trahisons de la nature, et fournissait à la race les héritiers qu'elle réclamait. On pouvait ramasser quelque orphelin de hasard, un de ces petits malheureux que leur mère abandonnait sur les eaux, ainsi que celle de Shargani avait fait, dit-on, en son temps8, ou qu'elle exposait au coin d'un carrefour à la pitié des passants4, comme l'inconnu dont une vieille chanson nous conte l'histoire. « Celui qui n'avait ni père, ni mère, — celui qui ignorait son père et sa mère, mais dont le souvenir est au puits — et dont l'entrée au monde s'est produite dans la rue », son bienfaiteur « l'a arraché à la gueule des chiens — et l'a soustrait au bec des corbeaux. — Il a saisi le sceau devant témoins, — et il l'a marqué sous la plante des pieds avec le sceau du témoin, — puis il l'a confié à une nourrice, — et pendant trois ans il a garanti à la nourrice la farine, l'huile, le vêtement. » Le sevrage achevé, « il l'a institué son enfant, — il l'a élevé pour être son enfant, — il l'a inscrit comme son fils, — et il lui a donné l'éducation du scribe8 ». Les rites de l'adoption ne différaient pas alors de ceux qui accompagnaient la naissance. Dans les deux cas on exhibait le nouveau-né devant témoins, et on le marquait à la plante des pieds pour bien constater son identité'; l'enregistrement aux archives de la famille ne s'accomplissait qu'après ces précautions prises, et les enfants recueillis de la sorte passaient désormais aux yeux du monde

1. Le divorce pour stérilité était en usage de très bonne heure. On considérait la stérilité complète ou l'incapacité pour la femme de mener sa grossesse à terme comme étant produite par les mauvais esprits; la femme possédée de la sorte par un démon devenait elle-même un être redoutable, qu'il était nécessaire d'exorciser (Fr. Le.normant, Études Accadiennes, t. III, p. 57, 68).

2. Plusieurs actes de toutes les époques nous font connaître des femmes qui, ayant des enfants d'un premier mari, n'en avaient pas d'un second, sans que pour cela le divorce fût intervenu.

3. Cf. p. 597-598 de cette Histoire la légende complète de Sargon l'Ancien, roi d'Agadé.

4. Beaucoup de ces enfants étaient des enfants de courtisanes ou de femmes répudiées, comme le dit la tablette suméro-assyrienne de Kawu.nson, Cun. 1ns. W. As., t. V, pi. 24, 1. 11-15 (cf. Fa. Lenormant, Choix de Textes Cunéiformes, p. 36) : • Elle exposera son enfant seul dans la rue, où les serpents du chemin pourront le mordre, et son père et sa mère ne le connaîtront plus. »

5. Rawunson, Cun. Ins. W. As., t. II, pi. 9, col. u, 1. 28-66. Cette curieuse histoire fut traduite une première fois en français par Oppert-Mknant, Documents juridiques de t Assyrie et de la Chaldée, p. 42-44, et plus complètement par Fr. Lenormant, Études Accadiennes, t. III, p. 164-168.

6. Meissner, Beitrâge zum altbaby Ionise hen Privalrecht, p. 15.

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