LES CORPORATIONS, LA FABRICATION DE LA BRIQUE
n'aurait pas été réputé complet dans un acte public ou privé, si Ton n'avait inséré la mention de sa tribu derrière son nom, à côté de sa filiation paternelle1. C'était la même organisation qu'en Egypte, mais développée plus complètement1 : d'ailleurs les métiers ne différaient guère chez les deux peuples, à quelques exceptions près dont la nature du sol et sa constitution physique rendent un compte suffisant. On ne rencontrait pas aux bords de l'Euphrate ces corporations de tailleurs de pierre et de marbriers, si nombreuses dans la vallée du Nil. L'immense plaine chaldéenne n'aurait pu les occuper, faute de montagnes et de carrières prochaines : on allait chercher fort loin le peu de calcaire, d'albâtre ou de diorite indispensable, et on le réservait à des détails de décoration monumentale, pour lesquels un petit nombre d'artisans et de sculpteurs suffisaient amplement. L'industrie des briquetiers s'en était accrue d'autant : ils faisaient la brique sèche plus grande que celle des Égyptiens, plus résistante, plus fine de terre, plus soignée d'exécution, et ils avaient poussé la fabrication de la brique cuite à un degré de perfection qu'elle n'atteignit jamais à Memphis ou à Thèbes. Une légende antique en rattachait l'invention, et par suite la construction des premières villes, à Sin, le fils aîné de Bel, ainsi qu'à son frère Ninib3; cet événement avait eu lieu en mai-juin, et depuis lors le troisième mois de l'année, celui auquel les Gémeaux présidaient, s'appelait Mourga en sumérien, et dans l'idiome des Sémites, Simanou, le mois de la brique*. C'était le temps qu'on choisissait pour se livrer aux manipulations que le métier exige : la crue des fleuves, très forte pendant les mois précédents, diminue alors, et l'argile qu'elle découvre, lavée, pénétrée, retournée par les eaux depuis des semaines, se laisse travailler sans difficulté. Le soleil, de son côté, chauffe hissez dur pour dessécher la pâte de façon égale et douce; plus tard, en juillet et en août, elle craquellerait à l'intensité de ses feux et se changerait en une masse trop friable à l'extérieur, trop humide au centre, pour qu'il fût prudent d'en user dans des constructions soignées.
1. L'existence de ces corporations ou tribus est prouvée, à Babylone par exemple, par les actes du Second Empire Chaldéen, qui donnent presque toujours le nom de la tribu, à côté de la filiation des individus engagés dans une affaire à un titre quelconque. Elle a été signalée par Oppert, Babylone et les Babyloniens (dans t Encyclopédie des Gens du monde, 2* éd., t. I, p. 658), où le sens de caste était indiqué; cf. les Tablettes juridiques de Babylone, dans le Journal Asiatique, t. XV, 1880, p. 543-544.
î. Sur les corporations et sur les gens de métier en Egypte, cf. p. 310-311 de cette Histoire.
3. Les faits qui se rapportent à l'origine légendaire et à la fabrication de la brique ont été discutés tout au long par Fr. Lenormant, les Origines de l'Histoire, t. I, p. 141 sqq.
4. Cette synonymie a été fournie par une tablette du British Muséum, qui a été publiée d'abord par Kdwin Norris, Assyrian Dictionary, P' I, p. 50, puis par Fr. Delitzsch, Assyrische Lesestûcke, 2* éd.. p. 70, n* 3. La preuve que Simanou, le Siwàn des Juifs, était le mois consacré à la fabrication des briques, s'est rencontrée tout d'abord dans l'inscription dite des Borils de Sargon, étudiée en premier lieu par Oppert, Expédition scientifique en Mésopotamie, t. I, p. 355-356, et les Inscriptions de Dour- Sarkayan, dans Place, Xiniveet l'Assyrie, t. H, p. 290.
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La mise en train était précédée de fêtes et de sacrifices à Sin, à Mardouk, à Nébo, à toutes les divinités qui s'intéressaient aux arts de la bâtisse ; d'autres cérémonies religieuses s'échelonnaient le long du mois et sanctifiaient l'œuvre qui s'exécutait. Elle ne finissait pas au dernier jour, mais on la continuait jusqu'au retour de l'inondation, avec plus ou moins d'activité selon la chaleur qu'il faisait ou selon l'importance des commandes : seule la brique destinée aux édifices publics, temples ou palais, ne pouvait être moulée en un autre temps1. Les teintes que la cuisson engendre naturellement dans les terres, rouge ou jaune, grise ou noirâtre, n'ont rien d'agréable pour l'œil : on les dissimula sous des couches d'émail coloré plaisantes à voir, indestructibles au soleil et à la pluie1. La glaçure, étendue sur les tranches ou sur les plats de la brique encore crue, s'y vitrifiait au four et s'y incorporait tout entière. L'Egypte avait connu le procédé de bonne heure, mais elle l'avait rarement utilisé à la décoration des monuments5 : la Ghaldée fit des plaques émaillées un usage considérable. Elle laissa nus le soubassement de ses palais et les murailles extérieures de ses temples, mais elle habilla de ses carreaux multicolores les édicules qui couronnaient les ziggourat, les salles de réception, le dessus des portes. On en recueille les débris dans les ruines de ses villes, et l'analyse à laquelle on les a soumis montre l'habileté prodigieuse de ses vieux émailleurs : les tons en sont doux et francs, l'étoffe homogène, la couverte égale partout, et si solide que ni des siècles d'ensevelissement dans un sol détrempé, ni le transport et l'exposition dans l'atmosphère humide de nos musées n'en ont altéré la fraîcheur et l'éclat*.
Il faudrait, pour juger ce qu'était l'outillage industriel, pouvoir surprendre les diverses corporations au travail, comme nous faisons les ouvriers égyptiens dans les mastabas de Saqqarah ou dans les hypogées de Béni-Hassan. La pierre en fournissait encore une bonne part, et l'équipement des morts se réduirait à peu de chose parmi les tombes d'Ourou, si l'on en retranchait les objets en silex, les couteaux, les couperets, les grattoirs, les herminettes, les
1. Tous ces faits résultent du passage de Y Inscription des Barils (1. 57-61) où Sargon, roi d'Assyrie, raconte la fondation de la ville de Dour-Sharroukin.
2. Sur la brique émaillée, et sur le rôle de l'email en général dans la décoration chaldéenne, voir Perrot-Chipiez, Histoire de l'Art dans V Antiquité, t. H, p. 295 sqq.
3. Le seul exemple qu'on en connaisse pour les époques anciennes serait la chambre funéraire de la Pyramide à degrés de Saqqarah, si, comme je le crois, les briques émaillées qui la revêtaient remontent, en partie au moins, aux temps de l'Empire Memphite; cf. p. 243 de cette Histoire, note t.
4. Taylor en trouva de nombreux fragments, d'un ton bleu pour la plupart, à Moughéir, dans les ruines d'Ourou (Notes on the ruins of Muqeyer, dans le J. As. Soc., t. XV, p. 262); Loftus (Travels and Hesearches in Chaldxa and Sus i an a, p. 185) en signale autant dans celles d'Ourouk. 11 est possible qu'il faille attribuer ces restes de décoration émaillée, non pas aux constructions primitives, mais aux travaux de restauration entrepris dans ces temples par les rois du Second Empire Chaldécn.