LA LITTÉRATURE ARCHAÏQUE
duire et de comprendre les textes rédigés en sumérien ou ceux dont l'écriture présentait des difficultés de déchiffrement plus qu'ordinaires1. C'était, comme en Egypte, une littérature entière dont quelques épaves seulement ont surnagé. Le peu qui en subsiste produit d'ailleurs sur nos modernes une impression équivoque, où l'étonnement plus que l'admiration le dispute à l'ennui1. Ils reconnaissent çà et là, parmi ces longues suites de phrases et de noms rocailleux qu'on leur présente comme l'équivalent d'une Genèse ou d'un Véda chaldéen, un tour d'imagination hardi, une élévation soudaine de pensée, une félicité d'expression qui arrêtent leur attention et la captivent pendant, quelques instants. 11 y a de la noblesse dans le récit des aventures de Gilgamès, et le développement s'en poursuit d'un mouvement libre et grave, à travers les accidents naturels ou merveilleux de la vie héroïque : si plusieurs épisodes y provoquent le sourire ou soulèvent notre répugnance, c'est la rudesse des coutumes anciennes qu'il faut accuser, et les hommes ou les dieux de l'épopée homérique, pour être venus plus tard, ne le cèdent pas en brutalité naïve à ceux de la geste babylonienne. Le sentiment de la toutepuissance divine et les angoisses d'une âme affligée arrachèrent parfois aux psalmistes des cris d'adoration ou de douleur qui peuvent éveiller encore un écho dans nos âmes, malgré la différence des religions, et le scribe inconnu qui conta la Descente d'Ishtar aux Enfers a trouvé des accents d'une énergie sombre pour décrire les misères du Pays sans retour9. Ce ne sont là pourtant que des exceptions, et la plupart des œuvres chaldéennes produisent sur nous l'effet d'un fatras prétentieux : le lecteur le mieux disposé ou n'y comprend rien, ou ce qu'il y comprend lui parait ne pas mériter qu'on Tait dit. On ne saurait le blâmer d'en juger ainsi, car le vieil Orient n'est pas, comme l'Italie ou la Grèce, de ces morts d'hier dont l'âme flotte encore autour de nous, et dont l'héritage compte pour plus de moitié dans notre patrimoine : il est descendu au tombeau tout entier, dieux et villes, hommes et choses, et
1. Sur loe bibliothèques des temples, cf. les remarques de Sayce, Babyloninn Literalur, p. 9 sqq. L'hypothèse de Sayce, d'après laquelle elles auraient été accessibles au gros de la population comme nos bibliothèques publiques, n'a point été vérifiée jusqu'à présent et ne paratt pas vraisemblable (Tiki.e, Babylonisch-Assyrische Geschichte, p. 582).
2. L'impression d'ennui prédomine dans le jugement sévère de Gutschmid au sujet « der niederdriickenden Ode der ninevitischen Biedermaierpocsie aus Sardanapal's Bibliothek • (Nette Beitrâge sur Geschichte des Alten Orient*, p. 45, note). L'enthousiasme l'emporte au contraire chez Hommel, Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 262 sqq. Bezold (Kurzgefasster Ueberblick iiber die Babylonisch-Assyrische Literatur, p. 193) conseille sagement aux gens du métier de suspendre leur jugement jusqu'au moment où les textes poétiques auront été entièrement expliqués et interprétés au point de vue philologique.
3. Voir la légende de Gilgamès p. 575-587 de cette Histoire, la Descente d'Ishtar, p. 603-696, et p. 633-636, 0-4-4, 65-4-638, 682-683, quelques spécimens de psaumes ou d'hymnes aux dieux.
depuis tant de siècles, que les peuples mêmes qui avaient recueilli sa succession ont eu le temps de s'éteindre à leur tour. À mesure que nous le ramenons à la lumière, nous nous apercevons qu'il n'y a presque plus rien en lui qui lui reste commun avec nous. Ses lois et ses mœurs, ses moyens d'action et ses modes de pensée sont si distants des nôtres qu'ils semblent appartenir à une humanité distincte de l'humanité présente. Les noms de ses divinités ne parlent plus à notre imagination comme ceux des Olympiens, et nulle tradition de respect ne nous empêche plus de sentir ce qu'il y a de baroque dans le cliquetis de syllabes qui les compose. Ses artistes n'apercevaient pas le monde sous le même angle que nous, et ses écrivains, puisant leurs inspirations dans un milieu différent de celui où nous plongeons, en retiraient des procédés aujourd'hui inusités de peindre leurs sensations ou de coordonner leurs idées. Aussi, tandis que nous entendons souvent à demi-mot le langage des classiques grecs ou latins et que nous lisons leurs œuvres presque sans effort, les grandes littératures primitives, l'Égyptienne et la Chaldéenne, s'offrent à nous le plus souvent comme une suite de problèmes à résoudre ou d'énigmes à deviner patiemment. Combien des phrases, combien des mots auxquels nous nous heurtons, exigent une lente analyse avant de se laisser maîtriser par nous! et, quand nous en avons déterminé le sens littéral à notre satisfaction, que d'excursions ne devons-nous pas pousser dans le domaine de la religion, des mœurs ou de l'histoire politique, afin de les forcer à nous livrer leur valeur entière et de rendre nos traductions intelligibles aux autres, comme elles le sont à nous-mêmes! Où il faut tant de commentaires pour découvrir la pensée d'un homme ou celle d'un peuple, on éprouve quelque difficulté à discerner le mérite de l'expression qu'il a su lui donner. Le beau a été là certainement et peut-être y est-il encore; mais à mesure qu'on le dégage des décombres accumulés, l'amas des gloses nécessaires à l'interpréter s'écroule sur lui et l'enterre jusqu'à l'étouffer de nouveau.
Si des obstacles sérieux s'opposent à ce que nous goûtions complètement la littérature des Chaldéens, nous sommes plus à l'aise pour apprécier l'étendue et la profondeur de leur culture scientifique. Ils savaient d'arithmétique et de géométrie ce dont ils avaient besoin pour la pratique journalière de la vie, autant que les Égyptiens, mais pas plus : la différence entre l'usage des deux peuples consistait surtout en ce que les Égyptiens employaient presque exclusivement le système décimal qui a prévalu chez nous, tandis que les Chaldéens combinaient les données du système duodécimal avec celles du