L'ASTROLOGIE
assez fréquents pour les consoler de leurs mécomptes et pour maintenir leur science en haute estime dans l'esprit du peuple et des nobles. Leurs années étaient des années vagues de trois cent soixante jours. Les douze mois égaux dont elles se composaient portaient des noms relatifs soit aux événements de la vie civile qui s'y accomplissaient, la fabrication de la brique en Simanou, ou les semailles en Addarou, soit à des faits mythologiques encore obscurs, Nisanou à l'autel d'Éa, Éloul à un message d'Ishtar1. On les complétait tous les six ans d'un mois supplémentaire, qui tantôt s'appelait un second Adar, tantôt un second Éloul, ou un second Nisanou, selon l'endroit où on l'intercalait*. Les heures et les minutes négligées dans cette opération devenaient, ainsi qu'en Egypte, une cause d'embarras sérieux, mais nous ignorons à quels moyens on recourait pour y remédier. Les mois étaient en rapport avec les signes du zodiaque ; les jours se partageaient en douze heures doubles chacune. On avait inventé deux machines à mesurer le temps, l'une et l'autre assez simples, une clepsydre et une horloge solaire, que les Grecs empruntèrent plus tard aux Babyloniens et qu'ils appelèrent polos : le gnomon servait à déterminer un certain nombre de faits élémentaires indispensables aux calculs astronomiques, la place des quatre points cardinaux, le midi vrai, l'époque des solstices et des équinoxes, la hauteur du pôle pour l'endroit où l'instrument est dressé. La construction du gnomon et de la clepsydre, sinon du polos, est évidemment fort ancienne, mais aucun des textes publiés jusqu'à présent ne mentionne l'usage de ces instruments3.
Toutes ces découvertes, qui représentent à nos yeux le véritable patrimoine scientifique des Chaldéens, ils les regardaient eux-mêmes comme le résultat
d'Archéologie Biblique, t. 1, p. 15; Oppert, dans le Journal Asiatique, 1871, t. XV11I, p. 67; Sayce, The Astronomy and Aslrology of tke Baby loti tans, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. 111, p. 233-234; Smith, Assyrian Discoveries, p. 409).
1. Cf. la liste bilingue publiée pour la première fois par ÏSorris, Assyrian Dictionary, t. 1, p. 50, ainsi que les explications de Sayce, The Astronomy and Astrology of the Babylonians, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. 111, p. 160 sqq., et de Fr. Lenorvant. les Origines de l'Histoire, t. I, pi. CXL sqq., 598 sqq.
î. Sur les mois intercalaires, voir Sayce, The Astronomy and Astrology of the Babylonians, dans les Transactions, t. III, p. 160 : nous avons eu l'occasion de citer, p. 676 de cette Histoire, les indications de fêtes ou de cérémonies à exécuter par le roi pendant le second mois d'Êloul. Un fragment de calendrier indiquant une triple intercalation est publié dans Rawlinson, Cun. Ins. W. A., t. III, pi. 56, n* 5. La dernière tentative faite pour fixer les époques d'intercalation, et la mieux réussie au moins pour l'époque du Second Empire Chaldéen, est celle d'ED. Mahler, Der Schaltcyclus der Babylonier, dans la Zeitschrifl fur Assyriologie, t. IX, p. 42-61.
3. Hérodote (II, cix) attribue formellement l'invention du gnomon et du polos aux Babyloniens : it6Xov uiv yàp xa\ yvtofxova xa\ xà SajSexa uipsa rrj; Tjuipa; irapà Ba6vXci>vui>v Ëu,ot6ov ol "EXXtjveç. Le polos était une horloge solaire. Il consistait en une demi-sphère concave au centre de laquelle un style se dressait : l'ombre du style décrivait chaque jour un arc de cercle parallèle à l'équateur, et l'on divisait les parallèles journaliers en douze ou vingt-quatre parties égales. Smith a découvert à Koyoundjtk, dans le palais de Sennachérib, un fragment d'astrolabe, qui est conservé aujourd'hui au British Muséum (Assyrian Discoveries, p. 407-408).
778 LA CIVILISATION CHALDËENNE.
le moins important de leurs études1. Ne savaient-ils pas grâce à elles que les astres ne brillent pas seulement pour éclairer les nuits, mais qu'ils régissent les destinées des hommes et des rois, et par celles des rois la fortune des empires? Les plus anciens de leurs astronomes, à force de contempler chaque nuit l'armée des étoiles, crurent discerner qu'à chacune de leurs évolutions correspondait sur terre un ensemble de phénomènes et d'événements toujours les mêmes. Si Mercure, par exemple, s'allumait à son lever d'un éclat semblable à celui du jour, et que son disque simulât une lame d'épée à double tranchant, grâce à la disposition du halo lumineux qui l'enveloppait, la richesse et l'abondance se répandaient sur la Chaldée, les discordes se taisaient et la justice l'emportait sur l'iniquité8. Le premier qui releva pareille coïncidence en fut étonné et la nota; ceux qui vinrent ensuite constatèrent que son observation était exacte, et finirent par déduire une loi générale des antécédents accumulés pendant des années. Désormais, chaque fois que Mercure se montra sous le même aspect, ce fut un augure favorable, qui porta bonheur aux souverains et à toute la terre qui dépend d'eux. Dans le temps qu'il s'était produit de la sorte, aucun maître étranger ne pouvait s'installer en Chaldée, mais la tyrannie était divisée contre elle-même, l'équité prévalait, un monarque fort gouvernait; les propriétaires et le roi demeuraient fermement assis dans leurs droits; l'obéissance et la tranquillité régnaient au pays. Le nombre de ces observations se multiplia tellement qu'on dut les classer méthodiquement pour éviter de s'y tromper. On en rédigea des tables où l'on lisait, à côté d'indications donnant l'état du ciel telle nuit à telle ou telle heure, la mention des événements survenus au moment même ou peu après, en Chaldée, en Syrie, en Phénicie, dans quelque autre région étrangère*. Si la lune offre exactement la même apparence le 1er et le 27 du mois, l'Élam est menacé; mais ce si le soleil, à son coucher, parait double de sa dimension
1. Le classement des œuvres astrologiques, dont l'ensemble est conservé au British Muséum, a été Tait pour la première fois par Fr. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 25-30; les restes en ont été en partie analysés, en partie traduits par Sayce, The Astronomy and Aslrology of the Babylonians, with Translations of the Tablets relating to thèse subjects, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. III, p. 145-339, et le tableau des résuiats auxquels les astrologues chaldéens étaient parvenus a été tracé par Fr. Lesormant, la Divination et la Science des Présages chez les Chaldéens, p. 1-15.
3. Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. III, pi. Si, n° 1, 1. 1-7; cf. Sayce, The Astronomy and Astrology of the Babylonians, p. 193-194, où le nom de la planète, Gouttam, est rendu Jupiter, contre l'opinion d'Oppert (Tablettes Assyriennes traduites, dans le Journal Asiatique, 1871, t. VIII, p. 445, et Un Annuaire Astronomique Babylonien, dans le Journal Asiatique, 1890, t. XVI, p. 519-540). M. Jensen (Die Kosmologic der Babylonier, p. 131-132) identifiait Gouttam à Mars.
3. Présages tirés de la conjonction de la Lune et du Soleil à différentes dates, favorables (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. III, pi. 58, n° 11, 1. 9-14) ou défavorables pour Akkad (Id., t. III, pi. 58, n° lî, I. 3-11), mais favorables pour l'Élam et pour la Phénicie.