LA SCIENCE DES PRÉSAGES
normale, avec trois faisceaux de rayons bleuâtres, le roi de la Chaldée est perdu1 ». Aux présages tirés des astres, on joignit ceux qui se manifestaient dans l'atmosphère * : s'il tonnait le 27 de Tammouz, la récolte du blé devait être belle et le rendement des épis magnifique; si c'était le 2 Abou, six jours plus tard, il fallait craindre des inondations ou des pluies à bref délai, la mort prochaine du souverain et la division de son empire8. Ce n'était pas sans raison que le soleil et la lune s'entouraient le soir de vapeurs sanglantes ou se voilaient de nuées noires, qu'ils pâlissaient ou rougissaient soudain d'une splendeur insupportable, que des feux imprévus s'enflammaient aux confins de l'air et qu'à certaines nuits les étoiles semblaient se détacher de la voûte et pleuvoir sur la terre. Ces prodiges étaient autant d'avertissements que les dieux accordaient aux peuples et aux rois avant les grandes crises : l'astronome les cherchait, les interprétait, et ses pronostics influaient plus qu'on ne saurait croire sur la fortune des particuliers ou des Etats. Les princes le consultaient, et se déchargeaient parfois sur lui du soin d'indiquer les moments les plus favorables à l'exécution de leurs projets. Les temples possédaient d'ancienne date toute une bibliothèque d'écrits astrologiques, où les gens du métier trouvaient rassemblés comme en un code les signes qui annoncent les destinées4. L'un d'eux, qui ne comprenait pas moins de soixante-dix tablettes d'argile, passait pour avoir été rédigé sous le règne de Sargon d'Agadé5, mais on l'avait remanié à plusieurs reprises et enrichi d'exemples nouveaux, sous lesquels le fond primitif avait disparu peu à peu. C'était le livre classique sur la matière, vers le vnc siècle avant notre ère, et les astronomes royaux auxquels on réclamait l'explication d'un phénomène naturel ou merveilleux en extrayaient le plus souvent leurs réponses toutes prêtes0. L'astronomie ainsi entendue n'était pas seulement la reine des
1. Rawlinson, Cvn. Ins. W. As., t. III, pi. 64, n° 7, I. 57 ; cf. Fr. Lenormant, la Divination et la Science des Présages chez les Chaldéens, p. 8, u. 1 ; et pour le présage du soleil, Rawlinson, Cvn. Ins. W. As., t. III, pi. 69, 15 recto, I. i; cf. Sayce, The Astronomy and Astrotogy of Ihe liabylonians, p. 221, Fr. Le.nokma.nt, la Divination et La Science des Présages citez les Chaldéens, p. 8, n. 1.
2. Fr. Lenormant, la Divination et la Science des Présages chez les Chaldéens, p. 63 sqq.
3. Fr. Lenormant, la Divination et la Science des Présages, p. 73-74.
4. Fr. Lenormant, la Divination et la Science des Présages chez les Chaldéens, p. 33 sqq. Aucun de ces ouvrages n'est parvenu en entier jusqu'à nous, mais nous possédons la table des matières de l'un d'eux, qui ne comprenait pas moins de vingt-cinq tablettes, et qui était déposé dans la bibliothèque d'Assourbanabal à Ninive (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. III, pi. 52, 3; cf. Sayce, The Astronomy and Astrology of the Babylonians, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. III, p. 151-160). On peut juger, par le sommaire qu'elle nous a conservé, la somme de travail et d'observations que les astronomes de la Chaldée, puis de l'Assyrie, avaient dû accumuler pendant des siècles pour réunir les matériaux de leur science.
5. Du moins il prenait ses exemples dans la vie de ce prince et dans celle de son fils et successeur Naramsin; cf. p. 598-599 de cette Histoire.
6. Fr. Lenormant pense même que cet ouvrage, ainsi modifié, fut celui que Bérose traduisit en
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sciences, elle était la maîtresse du monde : on renseignait mystérieusement dans les sanctuaires, et ses adeptes formaient presque une classe à part de la société, ceux du moins qui avaient suivi le cours régulier d'études qu'elle exigeait. Leur métier était de ceux qui rapportent, et il suscitait aux savants nourris dans les bonnes méthodes des quantités de concurrents douteux, instruits on ne sait où, qui exploitaient à l'envi la crédulité populaire. Us s'en allaient par les chemins, tirant des horoscopes et dressant des thèmes généthliaques, dont la plupart n'offraient aucune garantie d'authenticité. La loi s'avisait parfois qu'ils faisaient concurrence aux docteurs officiels, et les troublait dans leur commerce; quand par hasard elle les avait exilés d'une cité, ils trouvaient un asile assuré dans les voisines.
La Chaldée regorgeait d'astrologues non moins que de devins et de nécromants; elle ne possédait point, comme l'Egypte, une véritable école de médecine, où l'on enseignait les moyens rationnels de diagnostiquer les maladies, et de les guérir par l'emploi des simples1. Elle se contentait pour soigner les corps de sorciers ou d'exorcistes, habiles à dépister les démons ou les esprits dont la présence dans un vivant détermine les désordres auxquels l'humanité est sujette. Le faciès général du patient pendant les crises, les paroles qui lui échappaient dans le délire, étaient pour ces rusés personnages autant d'indices qui leur dévoilaient la nature et parfois même le nom de l'ennemi à combattre, le dieu Fièvre, le dieu Peste, le dieu Mal-de-Tête*. Les consultations et le traitement étaient donc des offices religieux, qui impliquaient des purifications, des offrandes, tout un rituel de paroles et de gestes mystérieux. Le magicien allumait devant son sujet un feu d'herbes et de plantes odoriférantes, dont la flamme claire écartait les spectres et dissipait les influences malignes, puis il récitait une oraison destinée à décrire le mal ou l'enchantement. « L'imprécation malfaisante comme un démon s'est abattue sur l'homme; — la voix du magicien comme un joug s'est appesantie sur lui, — l'imprécation malfaisante, le sortilège, le mal de tète! — Cet homme, l'imprécation malfaisante l'égorgé comme un agneau, — car son dieu s'est retiré de son corps, sa déesse s'est mise à l'écart, mal
grec, et qui devint un des principaux textes classiques de l'astrologie gréco-romaine (la Divination et la Science des Présage» chez les (Jtaldéens, p. 46-i").
1. Cf. p. 2U-220 de cette Histoire ce qui est dit de la médecine égyptienne. Encore à l'époque perse, c'étaient des médecins égyptiens ou grecs que les rois achéménides entretenaient auprès d'eux, non des médecins babyloniens; cf. dans Hérodote (III, 1) la légende de l'oculiste envoyé par Amasis à Cyrus, et dont la rancune amena la ruine de l'Egypte.
2. Pour les mauvais génies, et pour les maladies qu'ils pouvaient causer en pénétrant dans le corps des hommes, voir p. 683 de cette Histoire; la même doctrine était enseignée en Egypte, cf. p. 312 sqq.