LA PLÈBE DIVINE ET SES VARIETES
demi-heure les uns à l'Orient, pour saluer le Soleil à son lever, les autres à l'Occident, pour l'acclamer à son entrée dans la nuit1. Certains génies recevaient pour consigne d'ouvrir une des portes de l'Hadès ou de garder un des chemins sur lesquels le Soleil circulait journellement'; ils restaient éternellement à leur poste, sans liberté de s'en éloigner jamais, et sans autre faculté que de remplir à heure fixe l'office auquel ils étaient préposés. Leur existence, inaperçue à l'ordinaire, se révélait brusquement à la minute où l'acte unique de leur vie allait s'accomplir : accompli, ils retombaient dans leur inertie, et leur fonction les résorbait pour ainsi dire jusqu'à l'occasion pro-
QL'ELQVES-UNS BES ANISIALX FABULEUX QUI HABITAIENT LE DÉSERT d'éGYPTE-'.
chaîne'. Ces êtres à peine entrevus, il n'était pas facile de les dépeindre, et l'on ignorait souvent leur figure réelle : on s'ingéniait alors à ia conjecturer d'après le métier qu'ils exerçaient. Ceux d'entre eux qui cheminaient à travers l'Hadès pour percer les morts d'une flèche ou d'un javelot, on leur prêtait les traits et le costume d'un archer ou d'un piquier; ceux qui rodaient autour des âmes pour les égorger et les dépecer, on en faisait des femmes armées d'un couteau, des trancheuses, donît — ou des déehireuses — nokit*. Plusieurs mouvaient un corps d'homme; d'autres étaient des animaux, taureaux ou lions, béliers ou singes, serpents, poissons, ibis, êperviers; d'autres se
1. C'est le sujet d'une vigne tic du Livre de» Mort», eh. XV[ (édit. "Saulle, pt. XXI, Ai et la, pi. XXII, Da). où l'on voit ies cynocéphales échelonne» en file», sur les pcnlca de la montagne d'horizon, i la droite et a la gauche du disque solaire rayonnant qu'ils adorent en gesticulant.
1. M.spKiio, Étude* de Mythologie et d' Archéologie Égyptienne», I. Il, p. 34-35.
3. Detiiii de Faucher-Gudin, U'aprea let copies de Champoition. Ce «ont dea tableaux des tombes de Boni-Hassan : on voit ii droite le i/ia, l'un des animaux de SU et qui a la figure exacte du dieu, ; compris laqueueraideen forme de hois de flèche, puis le eafir, le griffon, enfin ]aia;o à léte de serpent.
4. I.cs Égyptiens employaient pour rendre colle idée une expression plus énergique encore que notre mot résorber; ils disaient des objets où ces génies se tenaient cachés, et d'où ils sortaient pour y rentrer aussitôt, que leur forme le* mangeait ou qu'ils mangeaient leur propre forme (Mmhm, F.tudet de Mythologie et d'Arcliéologie Égyptienne*, I. Il, p. «04-105. I0G, 1Î4, etc.).
5. Maspebo, Etude* de Mythologie et d'Archéologie F.gyptiem.e$, t. Il, p. 34-36. Les dont! et les nokit sont figurées, entre autres, sur les murs du tombeau de Séli 1" {Leffiihe, le Tombeau de Siiti I-, dans les Mémoire! tir In H ii.it ou Frauçaite, t. Il, 4' partie, pi. XLIV, *• registre).
logeaient dans des objets inanimés, un arbre1, un sistre*, un pieu fiché en terre8; beaucoup enfin trahissent une origine mêlée par l'alliance des formes de l'homme à celles de la bête. Ceux-ci, qui seraient des monstres pour nous, étaient pour les anciens des êtres plus rares peut-être que les autres, mais non moins réels et dont on rencontrait les pareils au voisinage de l'Egypte*. Comment douter qu'il y eût des divinités à buste d'homme et à tête de taureau ou d'épervier, quand on connaissait autour de soi des sphinx et des griffons en chair et en os? Nombre d'observations authentiques constataient l'existence de ces créatures paradoxales : plus d'un chasseur les avait vues courir distinctement sur les plans lointains de l'horizon, par delà les bandes de gazelles qu'il poursuivait, et les bergers ne les redoutaient pas moins pour leurs troupeaux que les lions ou les grands félins du désert5.
Comme les peuples des hommes, ce peuple des dieux renfermait des éléments étrangers dont les Égyptiens eux-mêmes connaissaient l'origine. Ils savaient qu'Hâthor, la vache nourricière, s'était établie chez eux en des temps très anciens, et ils l'appelaient la dame de Pouanît, selon le nom de sa patrie première6. Bîsou l'avait rejointe par la suite des siècles et leur avait réclamé sa part d'honneurs et de culte à côté d'elle. Il s'était manifesté d'abord comme un léopard, puis comme un homme vêtu d'une peau de léopard, mais un
1. Ainsi les sycomore» plantés isolément à la lisière du désert et qu'on croyait habités par Hàthor, Noutt, Sclkit, Nît ou quelque autre déesse (Maspero, Etudes de Mythologie et d Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 28-29). Dans les vignettes qui représentent le mort arrêté de\ant l'un de ces arbres et y recevant de l'eau et des pains, on voit d'ordinaire la déesse sortant en buste du feuillage qui l'abrite (Lanzone, Dizionario di Mitologia, pi. CLI, 2). Quelquefois pourtant, comme sur le sarcophage de Pétosiris (Maspkro, Catalogue du Musée Égyptien de Marseille, p. 52), la transformation est complète, et le corps même du dieu ou de la déesse figure le tronc d'où les branches du sycomore s'échappent (cf. Rochemonteix, Edfou, pi. XXIX a, Isis et Nephthys dans le Sycomore). Souvent enfin, le corps est caché tout entier, et l'on n'aperçoit qu'un bras ou même une main de la déesse émergeant du milieu de l'arbre, l'hydrie débordante à la main (INaville, Todtenbuch, pi. LXXUI, CUI).
2. On trouvera, dessinée dans Mariette, Dendérah, t. II, pi. 55 c, l'image du grand sistre consacré par Thoulmosis III et qui était le fétiche de la déesse Hàthor pour le temple de Dendérah.
3. Le tronc d'un arbre, ébranché, puis planté en terre, me parait être l'origine de l'emblème osirien qu'on appelle tat ou didou (Maspkro, Catalogue du Musée Egyptien de Marseille, p. 164, uQ 878). Le symbole fut régularisé plus tard de manière à figurer quatre colonnes vues en perspective, chacun des chapiteaux dépassant l'autre; il devint ainsi l'image des quatre piliers qui soutiennent le monde (Pktrie, Medum, p. 31 ; Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. Il, p. 359, note 3).
4. La croyance à l'existence réelle des animaux fantastiques a été signalée pour la première fois par Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 117-H8, 132, et t. II, p. 213. Jusqu'alors les savants ne voulaient reconnaître dans le sphinx et dans les monstres égyptiens que des combinaisons allégoriques, par lesquelles les prêtres avaient prétendu exprimer visiblement Ja réunion chez un même être composite de qualités physiques ou morales appartenant à plusieurs êtres différents. L'idée a été adoptée depuis lors par M. Wiedemann (le Culte des animaux en Egypte, p. 14-15), et par la plupart des égyptologues contemporains.
b. Plusieurs des quadrupèdes fantastiques dont il est parlé dans le texte, griffons, hiéracosphinx, lions à tête de serpent, sont mêlés à Boni-Hassan et à Thèbes parmi les animaux que les princes de la localité étaient exposés à rencontrer pendant leurs chasses au désert (Champollion, Monuments de l'Egypte et de la Nubie, pi. CfXLXXXIl, 3, 4, CCIXXVIII bit, et t. II, p. 330, 360; Bosellini, Monumenti civili, pi. XXXIII ; Wilkinson, Mann ers and Customs, cf. the Ancient Egyptians, 2« édit., t. II, p. 93).
fi. Sur Hàthor, dame de Pouanît, sur son importation en figypte et sur les liens de parenté qui l'unissent à Bisou, voir Plkytk, Chapitres supplémentaires du Livre des Morts, p. 134 sqq.