LA MÉDECINE
disposée pour lui, — la voix s'est étalée sur lui comme un vêtement et l'a troublé! » Le mal que le magicien a fait est terrible, mais les dieux peuvent le réparer encore, et déjà Mardouk s'émeut, Mardouk abaisse ses regards sur le patient, Mardouk est entré dans la maison de son père Éa, disant : « Mon père, l'imprécation mauvaise s'est abattue sur l'homme comme un démon ! » Par deux fois il lui parle, puis il ajoute : « Ce que doit faire cet homme, je ne le sais; comment se guérira-t-il? » Ëa répond à son fils Mardouk : « Mon fils, que ne sais-tu et que t'ajouterai-je? — Mardouk, que ne sais-tu et que t'ajouterai-je? — Ce que moi je sais, toi tu le sais : — va donc, mon fils, Mardouk, — mène-le à la maison de purification du dieu qui prépare les remèdes, — et romps le charme qui est sur lui, rejette le charme qui est sur lui, — le mal qui trouble son corps, — qu'il ait pour cause la malédiction de son père, — ou la malédiction de sa mère, — ou la malédiction de son frère aîné, — ou la malédiction pernicieuse d'un inconnu. — La malédiction, qu'elle soit enlevée par le charme d'Éa, — comme une gousse d'ail qu'on défait peau à peau, — comme un régime de dattes soit-elle tranchée, — comme une grappe de fleurs soit-elle arrachée! Le sortilège, ô double du ciel, conjure-le, — double de la terre, conjure-le! » Le dieu daignait lui-même prescrire le remède : le malade devait prendre une gousse d'ail, des dattes, un rameau chargé de fleurs, puis les jeter au feu morceau à morceau, en murmurant des oraisons appropriées à chaque moment de l'opération. « De même que cet ail pelé et jeté au feu, — la flamme ardente le consume, — il ne sera point planté au jardin potager, il ne s'abreuvera pas à l'étang ou à la rigole, — sa racine ne s'implantera pas en terre, — sa tige ne percera pas et ne verra pas le soleil, — il ne servira pas à la nourriture des dieux ou du roi, — de même puisse-t-il emporter l'incantation mauvaise, puisse-t-il dénouer le lien — de la maladie, du péché, de la faute, de la perversité, du crime! — La maladie qui est en mon corps, en ma chair, en mes muscles, — ainsi que cet ail soit-elle pelée, — et qu'en ce jour la flamme ardente la consume; — sorte le sortilège, que je voie la lumière! » La cérémonie se prolongeait autant qu'on le désirait : le malade mettait en pièces et le feu dévorait tour à tour le régime de dattes, le bouquet de fleurs, un flocon de laine, du poil de chèvre, un écheveau de fil teint, une fève. A chaque fois il répétait la formule en y introduisant deux ou trois des traits qui caractérisent le mieux la nature de l'offrande : les dattes ne s'emmancheront plus sur leurs tiges, les feuilles du rameau ne seront jamais réunies à l'arbre, la laine et le poil ne remonteront plus au dos de la
bêle qui les portait et ne serviront plus à tisser des vêtements1. Des remèdes accompagnaient souvent remploi des paroles magiques, remèdes baroques et de composition fâcheuse, pour la plupart : c'étaient des copeaux de bois amers ou puants, de la viande crue, de la chair de serpent, du vin, de l'huile, le tout réduit en pulpe ou façonné en boulette et qu'on avalait à l'aventure*. La médecine égyptienne en admettait de pareils, auxquels elle attribuait des effets considérables, mais ils ne paraissaient chez elle qu'à l'état d'exception. La médecine chaldéenne les préconisait avant tous les autres, et leur étrangeté même rassurait le patient sur leur efficacité : ils répugnaient aux esprits, et délivraient le possédé rien que par l'horreur invincible dont ils remplissaient les persécuteurs. Elle n'ignorait pas cependant les vertus naturelles des simples et elle les utilisait à l'occasion8; mais elle ne les tenait qu'en estime médiocre et elle leur préférait les recettes qui flattaient le goût du peuple pour le surnaturel. Des amulettes confirmaient ensuite l'effet obtenu et empêchaient l'ennemi de rentrer dans un corps, une fois qu'il en était sorti, nœuds de corde, coquillages percés, figurines en bronze ou en terre cuite, plaques attachées au bras ou pendues au cou. On y dessinait tant bien que mal une image, la plus terrible qu'on pût imaginer, on y griffonnait une incantation en abrégé, ou l'on y gravait des caractères extraordinaires : les esprits se sauvaient dès qu'ils les apercevaient, et la maladie épargnait le maître du talisman4.
Si risible à la fois et si déplorable que cet amalgame disproportionné de notions exactes et de superstitions nous paraisse aujourd'hui, il aida la fortune des cités chaldéennes autant et plus qu'un bagage considérable de science vraie ne l'aurait pu faire. Les peuples encore barbares qui les serraient de toute part étaient imbus des mêmes idées qu'elles, sur la constitution du monde et sur le jeu des lois qui le gouvernent. Ils vivaient eux aussi dans la terreur continuelle des invisibles, dont la volonté arbitraire et changeante émet tous les phénomènes visibles; ils attribuaient à l'action directe d'êtres
1. Le texte de cette conjuration a été publié dans Rawljnson, Cun. Ins. W. As., t. IV, pi. 7, et couvrait la VI" Tablette de la série intitulée Shourbou. Elle a été traduite entièrement par Fr. I.enorinant (Études Accadiennes, t. II, p. 225-238, t. III, p. 83-93), Halévy (Documents religieux de t Assyrie et de la Rabylonie, p. 135-1-44, 30-34) et Jenaen [De Incantamentorum sumerico-assyriorum seriei qux dicitur Shurbu tabula VI, dans la Zeitschrift f>ir Keilforschuny, t. 1, p. 479-322, t. II, p. 15-61, 306-311,416-125).
2. On trouvera des exemples de ces formules incohérentes chez Sayce, Ah ancien t Babylonian work on Medicine, dans la Zeitschrift fur Keilforschung, t. Il, p. 1-14. Pour les recettes égyptiennes du même genre, cf. ce qui est dit à la p. 219 de cette Histoire.
3. Voir par exemple les simples énumérés sur une tablette du British Muséum que vient de publier A. Boissier, Liste de plantes médicinales, dans la Revue sémitique d'Épigraphie et d'Histoire Ancienne, t. N,p. 135-145.
4. Talbot, On the Religious Relief of the Assyrians, n° 3, § 5-8, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. 11, p. 54-57, 65 73; Fr. Luiormamt, ta Magie chez les Chaldéens, p. 38-52.