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LES DESTINÉES APRÈS LA MORT

des marais et on y établit un cimetière1 : où cette ressource manquait, on confia bravement la momie à la terre même, mais après l'avoir enfermée dans un sarcophage en pierre dure, dont le couvercle, luté hermétiquement à la cuve avec du ciment, ne laissait point pénétrer l'humidité. L'âme, sans crainte sur ce point, suivait le corps au tombeau, et y vivait à côté de lui, comme dans une maison éternelle qu'elle possédait sur les confins du monde invisible et du monde réel.

Elle y conservait son caractère et sa figure « de dessus terre » : double en deçà des funérailles, elle demeurait double i avec la faculté d'accomplir à sa façon toutes les de la vie animale. Elle se mouvait, allait, venait respirait, parlait, accueillait l'hommage des dé vots, mais sans joie et comme par machine, pi une horreur instinctive de l'anéantissement qui désir raisonné de ne point périr. Le regret du monde lumineux qu'elle avait quitté é troublait sans trêve son existence, inerte et morne. * 0 mon frère, ne t'arrête point de

boire, de manger, de l'enivrer, d'aimer, de te donner du bon temps, de suivre ton désir nuit et jour; ne mets pas le chagrin en ton cœur, qu'est-ce en effet des années que l'on passe sur terre? L'Occident est une terre de sommeil et de ténèbres lourdes, une place où les habitants, une fois établis, dorment en leurs formes de momies, sans plus s'éveiller pour voir leurs frères, sans jamais plus apercevoir leur père et leur mère, le cœur oublieux de leurs femmes et de leurs enfants. L'eau vive, que la terre donne à quiconque vit sur elle, n'est plus ici pour moi qu'une eau croupie et morte: elle vient vers quiconque est sur terre, mais elle n'est plus pour moi que pourriture liquide, l'eau qui est avec moi. Je ne sais plus où j'en suis depuis que je suis arrivé dans cette Vallée funèbre. Qu'on me donne à boire de l'eau qui court! .. qu'on me mette la face au vent du Nord, sur le bord de l'eau, afin que la brise me caresse et que mon cœur en soit rafraîchi de son chagrin*! »

1. Ainsi les tlols qui formaient le cimetière de la grande ville de Tennis, au milieu du lac Ncnzaléh (f.Tit.KiK Qïitiimëbk, Mémoires géographique! et historiques sur l'Egypte, t. I, p. 331-331).

t. Dessin de Faucher-Gudin , d'après un chacal de boit stuquê et peint en noir, provenant de Thebet, en ma possession {XKVi' dynastie). C'est un de ces chacals qu"on posait sur le couvercle dci boites funéraires en forme de naos où l'un enfermait les quatre vases, dits Canapés, entre lesquels on répartissait les viscères du mort, le cœur, le foie, les poumons, la rate.

3. Le tente est publié dans Prisse iT Aï expies, Monuments, pi. XXVI bis, 1. 15-31, et dans Lirai'*. Atuaahl der wichtigsten Urkunden, pi. XVI. Il a été traduit en anglais par Bcacn, On tteo Egyptian

Le double demeurait caché dans le tombeau pendant le jour. S'il sortait la nuit, ce n'était pas caprice ou désir sentimental de revoir une fois encore les lieux où il avait mené une vie plus heureuse. Ses organes voulaient être nourris comme ceux de son corps l'avaient été jadis, et de lui-même il ne possédait rien « que la faim pour nourriture, la soif pour boisson1 * : le besoin et la misère le chassaient donc de sa retraite et le rabattaient sur la vallée. Il s'en allait à la maraude par les champs et par les villages, ramassant au hasard ce qu'il trouvait sur le sol et s'en repaissant avec avidité, les débris de pain ou de viande oubliés ou perdus, le rebut des ménages et des étables, et quand cette triste ressource lui manquait, l'ordure la plus repoussante et les excréments*. Ce spectre affamé n'avait pas la forme indécise et vaporeuse, le long suaire ou les draperies flottantes de nos fantômes modernes; il s'enfermait dans des contours nets et précis, il se montrait nu ou revêtu des mêmes habits qu'il avait portés au temps qu'il était encore sur terre, et tout son être dégageait une lueur pâle qui lui valut son nom de Lumineux, — Khouy Khouou*. 11 n'admettait pas que les siens l'oubliassent et il employait tous les moyens dont il disposait pour les forcer à se souvenir de lui : il pénétrait dans leurs maisons et dans leurs corps, les terrifiait de ses apparitions soudaines pendant la veille ou pendant le semmeil, les frappait de maladies ou de folie*, quelquefois même suçait leur sang comme le vampire des peuples

Tablets of the Ptolemaic Period (extrait de YArchxologia, t. XXXIX), en allemand par Brcgsch, Die Aïgyptische Grâberwelt, p. 39-40, et en français par Maspero, Éludes Egyptienne», 1. 1, p. 187-190. Sur la perpétuité de cette conception ténébreuse que les Égyptiens se faisaient de l'autre monde, voir Maspero, Etudes de Mythologie et d Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 179-181.

1. Téti, 1. 74-75: « C'est l'horreur de Téti que la faim et il ne la mange pas; c'est l'horreur de Téti que la soif et il ne l'a point bue. > On voit que les Égyptiens faisaient de la faim ou delà soif deux substances ou deux êtres qu'on avalait comme on avale les aliments, mais qui agissaient à la manière des poisons, si l'on n'en contre-balançait pas les effets par l'absorption immédiate d'une nourriture plus réconfortante (Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 154-156).

2. Le roi Téti, séparant son sort de celui des morts du commun, constatait qu'il avait de quoi se nourrir abondamment et par suite qu'il n'en était pas réduit à si triste extrémité : « C'est l'horreur de

.Téti que les excréments, Téti rejette les urines et Téti déteste ce qui est détestable en lui; Téti a horreur des matières fécales et ne les mange pas, Téti a horreur des matières liquides > (Teti, I. 68-69). On retrouve la même doctrine dans plusieurs endroits du Livre des Morts.

3. Le nom de lumineux a été d'abord expliqué de telle sorte qu'on reconnaissait dans la lumière dont les âmes étaient revêtues une parcelle de la lumière divine (Maspero, Éludes détnotiques, dans le Recueil, t. I, p. 21, n. 6, et Revue critique, 1872, t. II, p. 338; Dèvéria, Lettre à M. Paul Pierret sur le chapitre Inr du Todlenbuch, dans la Zeitschrift, 1870, p. 62—64). Je pense qu'il répond à une idée moins abstraite et nous montre l'àme égyptienne se présentant, comme celle de beaucoup de peuples, sous les espèces d'une flamme pâle, ou émettant une lueur analogue au halo phosphorescent qui entoure pendant la nuit un morceau de bois pourri ou de poisson décomposé. Par la suite, cette conception première a dû s'affaiblir, et khou devenir un de ces noms flatteurs qu'on se croit obligé à donner aux morts pour ne pas les offenser, le glorieux, un des mânes (Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 12, note 1); il a pris alors le sens éclatant de lumière qu'on lui attribue ordinairement.

4. Les incantations dont est rempli le Papyrus de Leyde publié par Pleyte {Études Eg y pto logiques, t. I) sont dirigées contre les morts ou les mortes qui s'introduisaient dans un vivant pour lui infliger la migraine et de violents maux de tête. Un autre papyrus de Leyde (Leemans, Monuments Egyptiens du musée d'antiquités des Pays-Bas à Leyde, 2" partie, pi. CLXXXIII-CLXXXIV), analysé sommairement par Chabas (Notices sommaires des Papyrus égyptiens, p. 49). traduit par Maspero (Études Égyptiennes,

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