‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 50 sur 374 · LES DIEUX MORTS DIEUX DES MORTS. H · texte numérisé non relu

LES DIEUX MORTS DIEUX DES MORTS. H

l'enserrait ne l'avait raidie tout d'une pièce. Leurs mains seules et leur tète sortaient des bandelettes : encore étalaient-elles les teintes vertes ou noires de la chair pourrie. Leur double à la fois craignait et regrettait la lumière comme le double de l'homme : la faim dont il souffrait étouffait en lui tout sentiment, et les dieux qui, vivants, se signalaient par leur bonté miséricordieuse, se changeaient au tombeau en tyrans féroces et sans pitié. Sokans, Khontamentit, Osiris lui-même', dès qu'ils ont mandé quelqu'un auprès d'eux, « les mortels viennent effarant leur cœur par la crainte du dieu, et nul n'ose le regarder en face parmi les dieux et les hommes, et les grands sont pour lui comme les petits. H n'épargne pas qui l'aîme, il enlève l'enfant à sa mère et aussi le vieillard qui traverse son chemin; tous les êtres, remplis de peur, implorent devant lui, mais lui ne tourne point sa face vers eux1, s Les vivants et les morts n'échappaient aux effets de son humeur farouche qu'à la condition de lui payer constamment leur tribut et

de le nourrir comme un simple double humain. Les vivants s'acquittaient de leurs redevances envers lui par des pompes et par des sacrifices solennels qui se répétaient d'année en année à intervalles réguliers'; les morts achetaient plus chèrement la protection qu'il daignait étendre sur eux. Prières, repas funéraires, offrandes des parents aux jours de fêtes, il ne leur permettait de rien recevoir directement; mais tout ce qui leur était adressé devait passer par ses mains avant de leur parvenir. Lors donc qu'on désirait leur expédier le vin et l'eau, le pain et la viande, les légumes et les fruits dont on les approvisionnait, il voulait qu'on les lui présentât d'abord et qu'on les lui donnât par acte formel : ensuite, on le priait humblement de les transmettre à tel ou tel double, dont on lui indiquait le nom et la filiation. Il les

I . Sur le rfllc funoslc d'Osiris, voir Mjspeiio. Études de Mythologie et d'Archéologie, 1. Il, p. 1 1-li.

i. C'est la suilo du leste cité plus haut. |>. 113 de relie lliiloire.

3. Dell in et Faurhrr-tlmtin, tfaprii une ttatuette. en brome découverte dont le département de r Hérault, au fond d'une aatrrir ilr mines antique (époque Saite).

i. Les plu» snk'iirids ili- chs sacrifiers riaient cùli'liri';» dans 1rs luiTiiiiTs jours ilr l'année, au moino.nl de la fêle Quagait, ainsi qu'il résulte, entre autres, des lentes du tomhcati do Nolirholpou (BfiMtiiiTK, te Tombeau de fioferholpou, dans los Mémoire! de la Million franeaiie, t. V, p. 417 sqi).).

prenait, en retenait partie pour son usage, et de ce qui restait faisait largesse au destinataire1. La mort ne changeait point, comme on voit, la position relative du dieu féodal et de ses adorateurs. L'adorateur qui se disait féal — amakhou — du dieu le temps de sa vie, était encore au tombeau sujet et féal du dieu momifié*. Le dieu qui, vivant, régnait sur les vivants, mort, continuait à régner sur les morts de la cité.

Son logis s'élevait à la ville, auprès du prince et au milieu de ses sujets : Rà habitait Héliopolis avec le prince d'Héliopolis, Haroêris Edfou avec le prince d'Edfou, Nit Sais avec le prince de Sais. Ce que les temples étaient à l'origine, le nom qu'on leur donne dans le langage courant nous l'apprend, quand même aucun d'entre eux n'a duré jusqu'à nous. On les tenait pour le château du dieu8 — hâîty — pour sa maison — pirou, pi, — plus soignée et plus respectée que celle de l'homme, mais non différente. On les bâtissait dans des endroits élevés légèrement au-dessus du niveau de la plaine, de façon qu'ils fussent à l'abri de l'inondation, et quand il n'y avait pas de butte naturelle on y suppléait par l'érection d'un terre-plein rectangulaire : une couche de sable répandue uniformément dans le sous-sol le consolidait contre les tassements ou contre les infiltrations et servait de premier lit aux fondations de l'édifice*. Celui-ci consistait d'abord en une seule pièce étroite, sombre, couverte d'un toit légèrement bombé et sans ouverture que la porte : deux grands mâts encadraient la baie, auxquels on attachait des banderoles pour attirer de loin l'attention des fidèles, et un parvis bordé de palissades s'étendait devant la façade \ On voyait à l'intérieur des nattes, des tables basses en pierre, en bois ou en métal, quelques ustensiles pour la cuisson des offrandes, quelques vases à recevoir le sang, l'huile, le vin, l'eau, les liquides dont on

1. Ce rôle du dieu des morts a été défini nettement pour la première fois par Maspero en 1878 [Éludes de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 3-6).

2. Le mot amakhou est appliqué à l'individu qui s'est attaché librement au service d'un roi ou d'un baron et qui l'a reconnu pour son seigneur : amakhou khir nabouf est le féal auprès de son seigneur. Tout vivant se choisissait de la sorte un dieu, qui devenait comme son patron et dont il était V amakhou, le féal. Il devait au dieu le service du bon vassal, tribut, sacri lices, offrandes, et le dieu lui rendait en échange l'office du suzerain, protection, nourriture, accueil sur ses domaines auprès do sa personne. On était absolument nib amakhit, maître de féauté, ou relativement à un dieu amakhou khir Osiri, le féal auprès d'Osiris, amakhou khir Phtah-Sokari, le féal auprès de Phtah-Sokaris.

3. Maspero, Sur le sens des mots Nouit et Hait, p. 22-23; cf. Proceedings of the Society of Biblical Archxology, 1889-1890, t. XII, p. 256-257. On trouvera le développement de cette idée chez Hocukmontkix, sur la Grande Salle hypostyle de Karnak, dans ses OEuwcs diverses, p. 49 sqq.

4. Cet usage subsistait encore à l'époque gréco-romaine, dans le rituel de fondation des temples ; le roi, après avoir creusé le sol que l'édifice devait occuper, y répandait le sable mêlé de cailloux et de pierres précieuses sur lequel il allait placer le premier lit de pierre (ÏKmichen, liaugeschichte des Dendcratempels, pi. M, et Bhit.st.h, Thésaurus Inscript ionu m <Egyptiacarum, p. 1272-1273).

5. Aucun temple égyptien de la première époque n'est parvenu jusqu'à nous, mais M. Erinan (.Kgypten, p. 379) a fait remarquer très justement que la silhouette nous en a été conservée par plusieurs des signes qui servent à écrire le mot temple dans les textes de l'Empire Memphite.

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