LA THÉORIE DE LA PRIERE ET DU SACRIFICE
devant lui sur la table, mettait une part des provisions en réserve pour l'avenir. C'était le moment de lui demander ce qu'on désirait, tandis que la bonne chère l'égayait et l'ouvrait à la bienveillance. Il n'était pas sans soupçonner à quelle intention on lui menait si grand fête, mais il avait posé ses conditions à l'avance, et, pourvu qu'on les exécutât fidèlement, il cédait volontiers aux moyens de séduction qu'on déployait contre lui. Il avait
d'ailleurs réglé lui-même le cérémonial selon une sorte de contrat passé avec ses adorateurs, et perfectionné d'âge en âge par la piété des générations nouvelles*. Il exigeait avant tout la propreté matérielle. L'officiant devait se laver — ouâbou — soigneusement le visage, la bouche, les mains, le corps et l'on jugeait si nécessaire cette purification préparatoire, que le prêtre de profession en dérivait son nom d'ouibou, le lavé, le propre". Le costume était le costume archaïque, modifié selon le cas. Tel culte ou tel moment d'un
I . Ilnt-relirf du temple île SMi I" à Ahijiloi : dénia de Itoutlier, d'apret mie photographie de .V. Ihiaiel Héron. Séli 1". deuxième roi de I» XIX- dynastie, lance le lasso : son fils K a m ses II, encore prince royal, maintient le taureau par la queue, pour l'empêcher de se dérober au nœud coulanl.
t. L'exemple le plus frappant de cette institution divine des cultes nous est fourni par l'inscription i|ui raconte la destruction dus hommes sous le régne de Ri (Ltituint, le Tombeau de Séli I", iv* partie, pi. XVI. I, 31 sqq., dans le I. Il des Mémoire! de la Million t'rançaiie du Caire) : le dieu, avanl île monter au ciel aans retour, remplace le sacrifice des victimes humaines par celui des bestiaux,
3. L'idée de propreté matérielle ressort de variantes comme oulbou tolovi, • propre des deux mains », qu'on rencontre sur les stèles pour le litre simple ouibou. On sait de reste, par le témoignage des auteurs anciens, quel soin scrupuleux les prêtres égyptiens prenaient journellement de leur corps (IIésoooie II, mvii; cf. WuOiBiASï, Herodali Zweilei Buch, p. tGfi sqq). L'idée de pureté morale ne vint jamais qu'en seconde ligne dans la conception qu'on se faisait du prêtre. Le rituel de la purification du célébrant est contenu dans un papyrus du Mutée de Berlin ; l'analyse et la table des chapitres on ont été publiées par M. Osc.ia ae Lui, Dat Ritualbuch de» Ammonsdientlet, p. i sqq.
sacrifice comportait les sandales, la peau de panthère à l'épaule et la grosse tresse tombante sur l'oreille droite1; tel autre voulait que l'officiant se ceignît du pagne à queue de chacal et se déchaussât avant d'entrer en action, ou s'attachât au menton une barbe postiche1. L'espèce, le poil, l'âge de la victime, la façon de l'amener, puis de lui lier les membres, le mode et le détail de l'abatage, l'ordre qu'on suivait en ouvrant le corps et en détachant les morceaux, étaient réglés minutieusement et de manière immuable3. Encore n'étaient-ce là que les moindres exigences du dieu et les plus faciles à contenter. Les formules qui accompagnaient chacun des actes du sacrificateur comprenaient un nombre déterminé de mots, dont les séquences et les harmonies ne pouvaient être modifiées en quoi que ce soit, ni par le dieu lui-même, sous peine de perdre leur efficacité. On les récitait d'un rythme constant, sur une mélopée dont chaque ton avait sa vertu, avec des mouvements qui en confirmaient le sens et qui exerçaient une action irrésistible : une note fausse, un désaccord entre la succession des gestes et l'émission des paroles sacramentelles, une hésitation, une gaucherie dans l'accomplissement d'un seul rite, et le sacrifice était nul*.
Le culte ainsi conçu devenait une véritable action juridique, au cours de laquelle le dieu aliénait sa liberté, en échange de certaines compensations dont la loi fixait la valeur et le mode. L'homme transférait par instrument solennel, aux ayants droit de la divinité contractante, les objets meubles ou immeubles qui lui paraissaient être de nature à payer une faveur demandée ou à racheter une faute commise. S'il observait scrupuleusement les conditions innombrables dont on avait entouré le transfert, le dieu ne pouvait se soustraire à l'obligation d'exaucer la requête5; s'il omettait la plus petite d'entre elles, l'offrande restait acquise au temple, et allait grossir les biens de mainmorte, mais le dieu n'était tenu à rien en échange. L'officiant assumait donc
1. Ainsi le prêtre faisant fonction de Samou et $ Anmaoutif, quelles que soient d'ailleurs la nature et la signification de ces deux titres sacerdotaux (Lepsics, Denktn., II, 18, 19, 21, 23, etc.; Mariette, Abydos, t. 1, pi. XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIV, etc.).
3. Mariette, Abydos, t. I, pi. XVII, XXXV, XLIII, XLIV, etc., où les fonctions sacerdotales sont exercées constamment par le roi Séti 1er en personne, aidé de ses fils.
3. Voir la représentation détaillée du sacrifice dans Mariette, Abydos, t. I, pi. XLVIII. Sur l'examen des victimes et sur les signes auxquels les prêtres reconnaissaient qu'elles étaient bonnes à être tuées devant les dieux, cf. Hérodote, II, xxxvm (Wiedemann, Herodots Zweites Buch, p. 180 sqq.).
4. La valeur réelle des formules et de la mélopée dans les rites égyptiens a été reconnue par Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 304-303, 373 sqq.
5. Cette obligation ressort clairement des textes où, comme dans le poème de Pentaoutrit, un roi en danger réclame à son dieu favori l'équivalent en protection des sacrifices qu'il lui a offerts et des biens dont il l'a enrichi. « Ne t'ai-je pas fait des offrandes très nombreuses? dit Ramsès II à Amon. J'ai rempli ton temple de mes prisonniers, je t'ai bâti un château pour des millions d'années.... Ah! s'il y a un sort malheureux pour qui t'insulte, tes desseins sont heureux pour qui t'estime, Amon» (E. et J. de Rouge, le Poème de Pentaour, dans la Revue Egyptologique, t. V, p. 15 sqq.).