LA CONCEPTION II' ATOUMOU
pouvoir suprême, un véritable roi des dieux, majestueux et impassible comme les Pharaons qui se succédaient sur le trône d'Egypte; une allitération fortuite avec le nom — kkopirrou — ■ du scarabée valut à Khopri la figure d'un scarabée inclus au disque, d'un homme portant le scarabée sur la tète ou d'une momie ayant pour tête un scarabée. L'écart était si faible qu'il s'effaça entre les formes possibles du dieu : les noms s'unirent par deux, par trois, de toutes les façons imaginables, le scarabée de Khopri vint se poser sur la tète de Ità, le masque d'épervîer passa des épaulesd'Harmakhouiti à celles de Toumou. Les
êtres complexes qui naquirent de ces combinaisons, Rà-Toumou, Atoumou-Râ, Râ -Toumou- Khopri, Rà-Harmakhouiti-Toumou, Ïoum-Harmakhouiti -Khopri, ne réalisèrent jamais une individualité nettement accusée. Ils furent le plus souvent de simples doublets du dieu féodal, des noms plutôt que des personnes; et, si on ne les prit pas toujours indifféremment l'un pour l'autre, du moins les distinctions qu'on établit entre eux portèrent sur des détails de fonctions et d'attributs. C'est ainsi qu'on s'avisa de matérialiser en chacun d'eux l'une des phases principales de la vie du soleil pendant le jour et pendant l'année. Râ symbolisa le soleil au printemps et avant son lever, Harmakhouiti le soleil qui préside à l'été et aux matinées, Atoumou le soleil d'automne et celui de l'après-midi, Khopri le soleil d'hiver et de la nuit'. Le peuple adopta le nom et les images nouvelles qu'on proposait à sa dévotion, mais en leR subordonnant à son iïâ bien-aimé. Râ ne cessa point d'être pour lui le dieu de la cité; Atoumou resta le dieu des théologiens qu'ils invoquèrent où le peuple préférait Rà. Anhouri encourut à Thinis et à Sébennytos la même destinée
le arande ugioité par Bnifcrch [Religion und Mythologie, p. iiJl-ïllO), surtout d'après le* inscripdes temple* construits a l'époutie ptolniiiituur ri romaine. Malheureusement [irup-rii a prèli spéculations de sanctuaire une importance ijuulles n'obtinrent jamais ihu* la religion populaire
que Rà dans Héliopolis. Identifié avec le Soleil, il entraîna Shou à sa suite : on avait jadis deux dieux jumeaux, Anhouri et Shou, incarnant le ciel et la terre, on n'eut bientôt plus qu'un seul dieu en deux personnes, Anhouri- Shou, dont une moitié, gardant le titre d'Anhouri, représenta, comme Atoumou, l'être primordial, et dont l'autre moitié, Shou, devint, ainsi que son nom l'indique, le soleil créateur, le dieu qui soulève (shou) le ciel1.
C'est donc Toumou et non Rà que les prêtres héliopolitains placèrent au sommet de leur cosmogonie pour en être le moteur et l'ordonnateur suprême. Plusieurs versions circulaient parmi eux de la manière dont il passa de l'inertie à l'action, du personnage de Toumou à celui de Rà. La plus répandue enseignait qu'il cria soudain sur les eaux : « Viens à moi!1 », le lotus mystérieux déploya ausssitôt ses pétales et Rà parut au bord du calice épanoui sous les espèces d'un disque, d'un enfant nouveau-né, ou d'un épervier couronné du disque3. Ce n'était là probablement qu'un adoucissement d'une tradition plus sauvage : on affirmait au début que Rà lui-même avait dû séparer Sibou de Nouît, afin d'organiser le ciel et la terre. Mais on trouva sans doute qu'à le faire intervenir aussi brutalement on prêtait un rôle trop bas à la forme même inférieure de la divinité suzeraine : on emprunta Shou à la religion voisine d'Anhouri et on le chargea, comme à Sébennytos, de saisir le ciel, puis de l'élever à la hauteur de ses bras. La violence que Shou exerçait sur Nouit donna lieu de rattacher le dogme osirien de Mendès au dogme solaire de Sébennytos, et de compléter la tradition qui racontait la création de la terre par celle qui en expliquait la répartition en déserts et en contrées fertiles. Sibou, caché jusqu'alors sous le corps de sa compagne, apparut au soleil : Osiris et Sît, Isis et Nephthys naquirent aussitôt, et, tombant du sein maternel sur les membres de leur père, s'en partagèrent l'étendue. La doctrine héliopolitaine reconnaissait donc trois moments principaux dans la création de l'univers, le dédoublement du seigneur dieu et l'éclosion de la lumière, le soulèvement du ciel et la mise à nu de la terre, la naissance du Nil et l'aménagement du sol de l'Egypte, le tout exprimé par des manifestations de divinités successives4. Les dernières d'entre elles s'étaient constitué déjà une famille de père, de mère et d'enfants,
i. Maspero, Éludes de Mythologie et a' Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 282, 356-357.
2. C'est à cause de cela que les Egyptiens donnaient au premier jour du monde le nom de Jour de Yiens-à-moi! (E. de 11oit.k, Etudes sur le Hit uel funéraire des anciens Égyptiens, p. 54-55) ; dans le texte du chapitre wn du Livre des Morts, Toumou est remplacé par Osiris en ce rôle de créateur.
3. Voir p. 13H de cette Histoire la vignette qui montre le Soleil enfant jaillissant du lotus épanoui.
4. Sur la formation de l'Knnéade héliopolitaine, voir Misi'kro, Etudes de Mythologie et d'Archéologie Egyptiennes, t. Il, p. 244 »qq., 352 sqq. Brugsch a établi de façon toute différente la composition, la dérivation et l'histoire de cette Knnéade (Heligion und Mythologie der alten .Egyptcr, p. 183 sqq.).