LA CRÉATION PAR LA PAROLE ET PAR LA VOIX
de cinq dieux prévalut si bien à Hermopolis que la ville en reçut de toute antiquité le nom de Maison des Cinq : son temple s'appela la Demeure des Cinq jusqu'aux derniers jours de l'Egypte, et son prince, qui était par hérédité chef du sacerdoce de Thot, inscrivit au premier rang parmi ses titres officiels celui de Grand de la maison des Cinq*.
Les quatre couples qui avaient assisté Atoumou s'identifièrent aux quatre dieux auxiliaires de Thot et modifièrent le conseil des Cinq en une Grande Ennéade Hermopolitaine, mais au prix d'étranges métamorphoses*. Si artificiellement qu'on les eût groupés autour d'Atoumou, ils avaient conservé tous une physionomie assez particulière pour qu'on ne fût pas tenté de les confondre l'un avec l'autre ; du moment que l'univers à l'organisation duquel ils avaient collaboré résultait en dernière analyse d'opérations très diverses, qui exigeaient un déploiement considérable de force matérielle, il fallait bien que chacun d'eux gardât l'individualité nécessaire à produire les effets qu'on attendait de lui. Ils n'auraient pu exister et développer leur action s'ils ne s'étaient conformés aux conditions ordinaires de l'humanité : comme ils naissaient l'un de l'autre, ils devaient se doubler de déesses vivantes, aussi capables d'enfanter qu'eux-mêmes l'étaient d'engendrer. Au contraire, les quatre d'Hermopolis pratiquaient un seul moyen d'action, la voix : sortis de la bouche du maître, c'est par la bouche qu'ils avaient créé, c'est par la bouche qu'ils perpétuaient le monde. Us auraient pu se passer de déesses, si le mariage ne leur avait été imposé par leur identification avec les dieux correspondants de l'Ennéade Héliopolitaine ; du moins leurs femmes n'eurentelles qu'une apparence de vie presque sans réalité. Puisqu'ils possédaient le procédé de Thot, ils prenaient sa figure et trônaient à ses côtés comme autant de singes. Les huit dieux d'Héliopolis, associés au maître d'Hermopolis, assumèrent le caractère et la forme des quatre dieux auxquels ils s'unissaient. On les représenta souvent comme huit babouins assemblés autour du babouin suprême8, comme quatre paires de dieux et de déesses sans attributs et sans
le norae hermopolitain est celui « où la lumière commença quand ton père lia se leva du lotus »; Dûmichen, Geographische Inschriften, t. I (111 du Recueil de Monuments), pi. L\\ I. 2-3; cf. pi. XCVI, 1. 21. i. E. dk Roigk, Recherches sur les monuments quon peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 62; Brugsch, Dictionnaire Géographique, p. 962; au Papyrus Magique Harris (pi. III, 1. 5-6, éd. Chabas, p. 53), on les appelle « ces cinq dieux... qui ne sont ni au ciel ni sur terre, et que le soleil n'éclaire pas ». Sur la conception cosmogonique que ces titres hermopolitains supposent, voir Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 259-261, 381.
2. Les rapports des Huit avec l'Knnéadc et avec le dieu Un ont été indiqués par iMaspero (Mémoire sur quelques Papyrus du Louvre, p. 91-95) ainsi que la formation et le caractère de l'Ennéade Hermopolitaine (Études de Mythologie et d Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 257-261, 381-383).
3. W. Golk.niciif.kf, Die Metternichstele, pi. 1, où les singes adorent le disque solaire dans sa barque : cette scène est fréquente sur les hypocéphales qu'on trouve sous la tête des momies gréco-romaines.
visage caractéristiques1, enlin comme quatre couples de personnages à corps d'homme et à tête de grenouille pour les dieux, à corps de femme et à tète serpent pour les déesses1. Ils chantent matin et soir, et hymnes mystérieux dont ils saluent le lever et le coucher soleil assurent la continuité de son cours. Leurs noms nés ne survécurent pas à leur métamorphose : on ne r en donna plus qu'un par couple, dont la terminaison rîe selon qu'on veut désigner le dieu ou la déesse, Nou Nouît, Hehou et Hehît, Kakou et Kakjl, Ninou et Ninit. a paire Nou-Nouit répond, autant qu'il est permis d'en uger, à Shou-Tafnouit, Hehou-Hehît à Sibou et à Nouît, hvakou-Kakit à Ostrïs et à Isis, NinouNinit à Sît et à ephthys. Aussi bien ne trouvait-on pas souvent l'occasion les invoquer séparément : on les appelait les Huit, — mounou3 — sans entrer dans le détail, et Hermopolis ;ut à cause d'eux le nom de'Khmounou, la Ville des Huit*, i leur retira par la suite le peu de vie individuelle que tte condition leur laissait encore, et on les fondit en un ml être dont les textes parlent comme de Khomniuou, le dieu Huit. L'Ennéade de Thot en arriva donc d'étape en étape à ne plus contenir que deux termes, le dieu ) Un et le dieu Huit, la Monade et l'Ogdoade, encore le «whi ue thèses3. dernier n'existait-il guère qu'en théorie et s'absorbait- il
le plus souvent dans la personne du premier. Les théologiens d'Hermopolis dégagèrent graduellement l'unité du dieu féodal de la multiplicité des dieux cosmogoniques".
Comme ils avaient fait la doctrine héliopolitaine, les collèges sacerdotaux