TRADITIONS SUR LA CRÉATION DE L'HOMME ET DES BETES
le seul dont les larmes fussent douées de vertu vivifiante. Toutes les divinités bienfaisantes ou funestes pouvaient donner l'être en pleurant', Sit comme Ostris ou comme Isis; l'œuvre de leurs veux une fois tombée sur la terre y prospérait et s'y perpétuait aussi vigoureuse que celle des yeux de Rà. Le tempérament personnel du créateur n'était pas indifférent à la nature de la chose créée : le bien sortait nécessairement des dieux du bien, le mal des dieux du mal, et l'on expliquait par là ce mélange de choses excellentes et détestables qu'on signale partout dans l'univers. SU et ses partisans étaient, volontairement ou non, la cause et l'origine de tout ce qui nuit : leurs yeux versaient chaque jour sur le monde les sucs qui empoisonnent les plantes, les influences
malignes, le crime, la folie. Leur . ,
salive, l'écume qui découlait de
leur bouche dans leurs accès de fureur, leur sueur, leur sang même, n'étaient pas moins à craindre : dès qu'une goutte en touchait le sol, elle germait et
qu«dam nondum perfectn animolia, sed lum primant flccipicnlia spiritum, et ex parle jain formais, ex parte adhuc terra visuntur. ■ La mime histoire est racontée, mais seulement à propos des rats, par Pline (II. X„ X, r.8), par Diodore (I, i. 15), par Rlien {H Anim.. Il, V,6, VI, M), par Macrobc {Salurn., VII, 17, etc.). et par d'autres auteurs grecs ou latins. Ce prétendu phénomène rencontrait récemment encore en Europe un certain degré de créance, comme on peut s'en convaincre en lisant le curieux ouvrage de Margi Kïeukbici Wesielisi archi-palaliiii. Admïranda Niti, Krancofurti, xccttui, cap. XXI, p. 157-183. Rn Egypte, tous les fellahs tiennent la génération spontanée des rats pour article de foi : ils m'en ont parlé a Thèbes, à Ilendérah, dans la plaine d'Ahvdos, et le major Brown l'a signalée récemment au Fajoum (B. II. Brous, The Fayum and Lakê Nwrit, p. *6>. La variante qu'il a recueillie de la bouche des notahles est curieuse, car elle prétend expliquer pourquoi les rats, qui infestent les champs en bandes innombrables durant la saison sèche, en dispuraissciil subitement dés que l'inondation revient : nés de la houe et des eaux putrides de l'année précédente, ils retournent à la boue, et se fondent, pour ainsi dire, dès que l'eau nouvelle les touche.
I. Les larmes de Shou el de Tafnoult se changent en plantes qui portent l'encens (Bmca, Sur un papyrui magique du Mutée britannique, p. 3); c'était surtout le jour de la mort d'Osiris que les dieux avaient versé leurs larmes fécondantes. Sur les effets produits par la sueur des dieux el par leur sang, voir Bircu, ibid., p. 3, fi., et Naspeuo, Mémoire fur quelque! papyrus du Louvre p. 93.
ï. Destin de Boudter, daprit une photographie de Gayet. La scène est empruntée aux tableaux du temple de Louxor, où l'on voit le dieu Êhnoumou achevant de modeler le roi futur Àmenothés III et son double, figurés par deux enfants, coiffés de la Irease et parés du collier large : le premier porte le doigt a ses lèvres, tandis que le second a les deux bras ballants.
produisait je ne sais quoi de malfaisant, un serpent, un scorpion, un plant de belladone ou de jusquiame. Le soleil au contraire était tout bon, et les personnes ou les choses qu'il lançait dans la vie participaient infailliblement de sa bénignité. Le vin qui égayé l'homme, l'abeille qui travaille pour lui dans les fleurs et qui sécrète la cire et le miel1, la chair et les herbes qui le nourrissent, les étoffes qui l'habillent, tout ce qu'il se fabrique d'utile à lui-même, non seulement émanait du soleil Œil d'Horus, mais encore n'était que l'Œil d'Horus sous des apparences diverses et se présentait sous son nom dans les sacrifices*. Les dévots en concluaient pour la plupart que les premiers Égyptiens, fils et troupeau de Râ, vinrent au monde heureux et parfaits3; leurs descendants déchurent par degrés de la félicité native à la condition actuelle. D'aucuns affirmaient au contraire que leurs ancêtres étaient nés autant de brutes dépourvues des arts les plus nécessaires à la douceur de l'existence : ils ignoraient jusqu'aux procédés du langage articulé et ne cessèrent de s'exprimer par des cris, comme les autres animaux, jusqu'au jour où Thot leur enseigna la parole et l'écriture.
Ces récits suffisaient à l'édification du peuple; ils offraient un maigre aliment à l'intelligence des lettrés. Ceux-ci ne bornaient pas leur ambition à posséder quelques renseignements incomplets et contradictoires sur les débuts de l'humanité : ils voulaient en connaître le développement suivi depuis la première heure, quel genre de vie leurs pères avaient mené, à quels chefs ils avaient obéi et les noms ou les aventures de ces chefs, pour quelle raison une partie des nations avait quitté les rives bénies du Nil et était allée s'établir sur la terre étrangère, par quelles étapes et en combien de temps ceux qui n'avaient pas émigré s'étaient élevés de la barbarie native au degré de civilisation dont témoignaient les monuments les plus anciens. Ils n'avaient aucun effort d'imagination à faire pour contenter leur curiosité : le vieux fond des traditions indigènes était assez riche, pourvu qu'ils prissent la peine de
1. Birch, Sur un papyrus magique du Musée Britannique, p. 3 : « Quand le Soleil pleure une seconde fois et laisse tomber de l'eau de ses yeux, elle se change en abeilles qui travaillent; elles travaillent dans les fleurs de toutes espèces, et il se produit du miel et de la cire au lieu de l'eau. » Ailleurs on supprime les abeilles, et le miel ou la cire coulent directement de l'Œil de Rà (Maspkro. Mémoire sur quelques papyrus du Louvre, p. 21, 22, 41, 97).
2. Brugsch est le premier, je crois, qui ait reconnu des espèces différentes de vins et d'étoffes dans les expressions où entre l'Œil d'Horus (Dictionnaire Hiéroglyphique, p. 103; cf. Supplément, p. 106-114); depuis lors, les textes des Pyramides ont conârmé amplement et généralisé sa découverte.
3. l/expression troupeau du Soleil, troupeau de Râ, est celle que le dieu Ho ru s emploie au tombeau de Séti I"r pour désigner les hommes (Sharpe-Bonomi, The A la bas ter Sarcophagus ofOimenephtah 1. King of Egypt, pi. VU, D, 1. 1-2, 4). L'état de bonheur et de perfection dans lequel les premières générations de l'humanité vivaient résulte des expressions mêmes employées parles auteurs égyptiens : ceux-ci considéraient le temps de Râ, le temps du dieu, c'est-à-dire les siècles qui suivirent immédiatement la création, comme l'époque idéale depuis laquelle rien d'excellent n'avait paru sur la terre.