‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 67 sur 374 · LES ENNÉADES CADRE DES DYNASTIES DIVINES · texte numérisé non relu

LES ENNÉADES CADRE DES DYNASTIES DIVINES

l'exploiter méthodiquement et d'en éliminer les éléments les plus disparates. Héliopolis se chargea de la mise en œuvre, comme elle avait déjà fait à propos des mythes qui touchent à la création, et les Ennéades lui prêtèrent un cadre tracé d'avance : elle changea les dieux qui les composaient en autant de rois, évalua à quelques jours près la longueur de leur règne, et leur compila une biographie de récits puisés aux sources populaires1. La division du dieu féodal en deux personnes fournissait une occasion admirable de rattacher l'histoire du monde à celle du chaos. On identifia Toumou avec Nou et on le relégua dans l'Océan primordial : on réserva Râ et on le proclama le premier des rois de la terre. Ce ne fut pas sans peine qu'il établit sa domination : les êtres hostiles à l'ordre et à la lumière, les Enfants de la Défaite, lui livrèrent de rudes batailles, et il ne réussit à organiser son royaume qu'après les avoir vaincus à Hermopolis et à Héliopolis même, dans un combat de nuit*. Le serpent Apôpi, percé de coups, tomba au fond de l'Océan, à l'heure précise où la nouvelle année commençait3. Les membres secondaires de la Grande Ennéade formèrent avec le Soleil une première dynastie, qui débutait à l'aube du premier jour et qui se terminait à l'avènement d'Horus, fils d'Isis. Les écoles de théologie locales accueillirent cette façon d'écrire l'histoire d'aussi bonne grâce qu'elles avaient fait le principe même de l'Ennéade. Les unes conservèrent le démiurge héliopolitain et s'empressèrent de l'associer au leur; les autres l'éliminèrent et lui substituèrent entièrement leur divinité féodale, Amon à Thèbes, Thot à Hermopolis, Phtah à Memphis, sans rien changer au reste de la dynastie4. Les dieux ne compromirent point

1. L'identité des premières dynasties divines avec les Ennéades héliopolitaines a été démontrée tout au long par Maspero, Étude* de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 279-296.

2. Les Enfants de la Défaite, en égyptien Mosou batashou ou Mo sou batashit, sont confondus souvent avec les partisans de SU, ennemis d'Osiris. Us en différaient au début et représentaient les êtres et les forces hostiles au Soleil, le dragon Apôpi à leur tête. Leur défaite à Hermopolis correspond au moment où Shou, soulevant le ciel sur le tertre sacré de cette ville (cf. p. 146), substitue l'ordre et la lumière au chaos et à l'obscurité : elle est mentionnée entre autres au chapitre XVII du Livre des Morts (édit. Naville, t. I, pi. XXIII, 1. 3 sqq.), où E. de Rougé en a expliqué le sens pour la première fois (Études sur le Rituel funéraire des Anciens Égyptiens, p. 41-42). La bataille de nuit d'Héliopolis, à la fin de laquelle Râ se manifesta sous la forme d'un chat ou d'un lion et trancha la tête au grand serpent, est également rappelée au même chapitre du Livre des Morts (édit. Naville, t. I, pi. XXIV-XXV, 1. 54-58; cf. E. dp. RorcÊ, Études sur le Rituel funéraire, p. 56-37).

3. Birch, Inscriptions in the Hieratic and Démolie Charactcr, pi. XXIX, 1. 8-9, et Sur une Stèle hiératique, dans Chabas, Mélanges Égyptologiques, 2° série, p. 334.

4. Sur Àmon-Râ, et sur Montou, premier roi d'Egypte dans la tradition thébaine, voir Lepsutk, Ueber den ersten <£gyptischen Gôttcrkreis, p. 173-174, 180-183, 186. Thot est le chef de l'Ennéade hcrmopolitaine (voir ch. h, p. 145 sqq. de cette Histoire), et les titres que lui attribuent les inscriptions où l'on constate sa suprématie (Brigsch, Religion und Mythologie, p. 445 sqq.) montrent bien qu'on le considérait aussi comme ayant été le premier roi. Un des Ptolémées disait de lui-même qu'il venait • comme la Majesté de Thot, parce qu'il était l'égal d'Atoumou, par conséquent l'égal de khopri, par conséquent l'égal de Rà » ; Atoumou-Khopri-Râ étant le premier roi terrestre, la Majesté de Thot, à laquelle le Ptoléméc s'identifie en se comparant à ces trois formes du dieu Rà, est aussi le premier roi terrestre. Enfin, sur l'inscription de Phtah en tête des dynasties meinphites, voir les observations

leur prestige à prendre corps et à descendre ici-bas. Comme ils étaient des hommes d'une nature plus fine, et que leurs qualités, même celle d'opérer des miracles, étaient les qualités humaines élevées au plus haut degré d'intensité, on n'estimait pas qu'ils eussent dérogé à veiller en personne sur l'enfance et sur la jeunesse des hommes primitifs. Les railleries qu'on se permit quelquefois à leur égard, le rôle débonnaire et même ridicule qu'on leur attribua dans certaines légendes ne prouvent ni que le zèle eût tiédi pour eux, ni qu'on les méprisât : ce sont là de ces licences que les croyants tolèrent d'autant plus facilement qu'ils respectent davantage les objets de leur foi. La condescendance des membres de l'Ennéade, loin de les rabaisser aux yeux des générations venues trop tard pour vivre familièrement avec eux, ajoutait à l'amour et à la vénération dont on les entourait.

Rien ne le montre mieux que l'histoire de Râ. Son univers était l'ébauche du nôtre, car, Shou n'existant pas encore, Nouît continuait de reposer entre les bras de Sibou et le ciel ne faisait qu'un avec la terre1. 11 y avait pourtant des plantes, des animaux, des hommes dans ce premier essai de monde, et l'Egypte s'y trouvait toute formée avec ses deux chaînes de montagnes, son Nil, ses cités, le peuple de ses nomes, ses nomes eux-mêmes. Le sol s'y montrait plus généreux que notre sol, les moissons y poussaient plus hautes et plus abondantes que nos moissons, et l'ouvrier ne peinait pas à les produire* : quand les Égyptiens de l'époque pharaonique voulaient marquer leur admiration pour une personne ou pour une chose, ils disaient qu'on n'avait jamais rien vu de pareil depuis le temps de Râ. C'est l'illusion commune à tous les peuples; comme le présent n'apaise jamais la soif de bonheur qui les dévore, ils se rejettent vers le passé le plus lointain, pour y chercher un siècle où leurs ancêtres possédaient en réalité cette félicité souveraine dont ils ne connaissent que la conception idéale. Râ résidait à Héliopolis, et la

de Lepsii's, Ueber den ersten ASgyptischea Gôtterkreis, p. 1 «8-1 73, 184, 186, 188-190, et de Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptienne*, t. H, p. i83 sqq.

1. Cette conception du monde égyptien primitif résulte clairement des termes même que l'auteur de la Destruction des hommes a employés. Nouît ne se lève pour former le ciel qu'au moment où Rà songe à terminer son règne, c'est-à-dire quand l'Egypte existait déjà depuis des siècles nombreux. (Lkfémrk, le Tombeau de Séti hr, IV- partie, pi. XVI, I. 28 sqq.). Le chapitre XVII du Livre des Morts (édit. Navillk, t. I, pi. XXIII, 1. 3-5) affirme de la royauté de M qu'elle commença au temps oit les soulèvements n'avaient pas eu lieu, c'est-à-dire au temps où Shou n'avait pas encore séparé Noutt de Sibou et ne l'avait pas soulevée \iolemmcnt au-dessus du corps de son mari (Naville, Deux lignes du Livre des Morts, dans la Zeitschrift, 1874, p. 59, et la Destruction des hommes par les Dieux, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. IV, p. 3).

2. Cet idéal est conforme à la peinture qu'on traçait dos champs d'Ialou au chapitre CX du Livre des Morts (édit. Naville, t. I, pi. CXXI-CXXHI) ; le séjour des morts osiriens conservait, comme c'est le cas pour le paradis chez la plupart des peuples, les privilèges dont la terre avait joui pendant les premières années qui suivirent la création, c'est-à-dire sous le règne direct de Râ.

RÀ, PREMIER ROI D'EGYPTE. loi

partie la plus ancienne du temple de cette ville, celle qu'on appelait le Château du Prince — Hait Sarou, — passait pour avoir été son palais'. Sa cour se composait surtout de dieux et de déesses, visibles comme lui. Quelques hommes s'y mêlaient qui remplissaient de menus emplois auprès de sa personne, préparaient ses aliments, recevaient les offrandes de ses sujets, veillaient à l'entretien de son linge ou de sa maison : on disait que Voîrou-

maou, le grand prêtre de Rà, Vhankistit, sa grande prêtresse, et en général tous les servants du temple d'Héliopolis descendaient de cette première domesticité du dieu ou lui avaient succédé en ligne directe1. Il sortait le matin avec sa troupe divine, s'embarquait aux acclamations de la foule pour fournir sa course habituelle autour du monde et ne rentrait chez lui que douze heures plus tard, après journée faite*. Les provinces le voyaient. arriver tour à tour,

I. Sur le Château du Prince, voir à ta page 136 de celte Histoire. On l'appelle aussi couramment Hait (il/, le Grand Château (Bunr.sf.B, Dictionnaire Géographiaue, p. 475-i"li), qui est le nom qu'on donnait aux résidences des rois ou des princes (IH.ispero, Sur le ttm des mots Xouit et Huit, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1889-1890, t. XII. p. Îj3 eqq).

■î. Dessin de Faucher-Gudin . d'après un det tableaux figuré/ sur le* architrave* du pronaos, A F.dfou (RomllIsI, Monument! del Culte, pi. XXX VIII, n* t).

3. Le récit de la Destruction det hommes cite, parmi les serviteurs bu mains du Pharaon (ta. un meunier et des bmycuses de grain pour préparer la bière (LnFÉunr., le Tombeau de Séti I", IV' partie, pi. XV, I. 17-18J. L'origine de Vhankistit, la prêtresse aux cheveux tressés, était reportée rn y l h illogiquement jusqu'au règne de Ita, dans un passage du chapitre CXV du Livre det Morts (édil. Ltrsirs, 1. 5-fi), assez obscur pour avoir échappé aux premiers interprètes (Goflanis, Ou chapter 115 of thr. Buok of the Dead, dans la Zeittchrift, 1873, p. 106; Lefi-iuhe, le Chapitre CXV du Livre de* Morts, dans les Mélange* d" Archéologie Égyptienne et Assyrienne, l, I, p. tlîl, tfl3, t65).

i. Cf. Plette-Bossi, le* Papyrus de Turin, pi. CXXXII, l. S, S, où Ion raconte la sortie du dieu, selon sa coutume de chaque jour. L'auteur a simplement appliqué au Soleil Pharaon le protocole qui appartenait an Soleil astre, lorsqu'il se lève le matin pour faire le tour du monde et pour éclairer la journée.

et il séjournait une heure dans chacune d'elles, afin de régler en dernier ressort les affaires pendantes1. Il donnait audience aux petits comme aux grands, il apaisait leurs querelles et jugeait leurs procès, il accordait à qui l'avait mérité l'investiture de fiefs détachés du domaine royal et assignait ou confirmait à chaque famille le revenu dont elle avait besoin pour vivre, il compatissait aux souffrances de son peuple et s'ingéniait à les alléger de son mieux : il enseignait à tout venant les formules efficaces contre les reptiles et contre les animaux féroces, les charmes dont on chasse les esprits possesseurs et les recettes les meilleures pour prévenir les maladies. À force de largesses, il en vint à ne plus conserver qu'un seul de ses talismans, le nom que son père et sa mère lui avaient imposé au moment de sa naissance, qu'ils lui avaient révélé à lui seul et qu'il tenait caché au fond de sa poitrine, de peur qu'un sorcier s'en emparât et l'employât au succès de ses maléfices*. Cependant la vieillesse arrivait et les infirmités après elle : le corps de Rà se courbait, « la bouche lui grelottait, la bave lui ruisselait vers la terre, et la salive lui dégouttait sur le soi8». Isis, jusqu'alors simple femme au service du Pharaon, conçut le projet de lui dérober son secret « afin de posséder le monde et de se faire déesse par le nom du dieu auguste4 ». La violence n'aurait pas réussi : tout affaibli qu'il était par les ans, personne ne possédait assez de vigueur pour lutter contre lui avec succès. Mais Isis « était une femme savante en sa malice plus que des millions d'hommes, habile entre des millions de dieux, égale à des millions d'esprits et qui n'ignorait rien au ciel et sur la terre, non plus que Râ8 ». Elle imagina un stratagème des plus ingénieux. Un homme ou un dieu frappé de maladie, on n'avait chance de le guérir que de connaître son nom véritable et d'en adjurer l'être méchant qui le tourmentait6. Isis résolut de lancer contre Râ un mal terrible dont elle lui cacherait la cause, puis de s'offrir à le soigner et de lui arracher par la souffrance le mot mystérieux indispensable au

1. Le Soleil mort continuait à agir de même dans le monde de la nuit, et l'emploi de son temps était calqué sur celui du temps des Pharaons (Maspero, Etudes de Mythologie et d'Archéologie Egyptienne*, t. II, p. 44-45). De même pour le Soleil, roi d'Egypte, quand « il sort afin de voir ce qu'il a créé, et de parcourir les deux royaumes qu'il a faits * (Pleyte-Rossi, les Papyrus de Turin, pi. CXXXII, 1. 12).

2. La légende du Soleil dépouillé de son cœur par Isis a été publiée en trois fragments par MM. Pleyte et Rossi (les Papyrus hiératiques de Turin, pi. XXXI, LXXVII, CXXXI-CXXXVUI), mais ils n'en soupçonnèrent pas la valeur. Le sens en fut reconnu pour la première fois par Lefébure {Un chapitre de la Chronique solaire, dans la Zeitschrift, 1883, p. 27-33), qui a traduit complètement le texte.

3. Pleyte-Rossi, les Papyrus hiératiques de Turin, pi. CXXXII, 1. 2-3.

4. Pleyte-Rossi, les Papyrus hiératiques de Turin, pi. CXXXII, I. i-2. J'ai déjà indiqué plus haut cette façon de vieillir des dieux, aux pages 110-111 de celte Histoire.

5. Pleyte-Rossi, les Papyrus hiératiques de Turin, pi. CXXXI, 1. 14- pi. CXXXII, 1. 1.

6. Sur la puissance des noms divins et sur l'intérêt que les magiciens avaient à les connaître exactement, cf. Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 298 sqq.

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