d. ibid., pi. CXXXIII
dieu grand n'était pas soulagé. Alors Isis dit à Râ : « Ton nom n'est pas énoncé dans ce que tu m'as récité! Dis-le-moi et le venin sortira, car l'individu vit qu'on charme en son propre nom. » Le venin ardait comme le feu, il était fort comme la brûlure de la flamme, aussi la Majesté de Râ dit : « J'accorde que tu fouilles en moi, ô mère Isis, et que mon nom passe de mon sein dans ton sein1. » Le nom tout-puissant se cachait véritablement dans le corps du dieu, et l'on ne pouvait l'en extraire que par une opération chirurgicale, analogue à celle que les cadavres subissent au début de la momification. Isis l'entreprit, la réussit, chassa le poison, se fit déesse par la vertu du nom. l'habileté d'une simple femme avait dépouillé Râ de son dernier talisman.
Le temps vint enfin où les hommes s'aperçurent de sa décrépitude*, lis échangèrent des propos contre lui : « Voici, Sa Majesté vieillit, ses os sont d'argent, ses chairs sont d'or, ses cheveux sont de lapis-lazuli3. » Dès que Sa Majesté perçut les discours que les hommes tenaient, Sa Majesté dit à ceux qui étaient à sa suite : « Convoquez de ma part mon Œil divin, Shou, Tafnouit, Sibou, Nouît, les pères et les mères-dieu qui étaient avec moi quand j'étais dans le Nou, auprès du dieu Nou. Que chacun d'eux amène son cycle avec lui, puis, quand tu les auras amenés en cachette, tu viendras avec eux au grand château, afin qu'ils me prêtent leur avis et leur assentiment, arrivant du Nou en cet endroit où je me suis produit*. » Le conseil de famille se réunit donc, les ancêtres de Râ et sa postérité qui attendait encore dans le sein des eaux primordiales l'instant de se manifester, ses enfants Shou et Tafnouît, ses petits-enfants Sibou et Nouît. Us se rangent sur les côtés du trône, et, prosternés, le front contre terre, selon l'étiquette, la délibération commence : « 0 Nou, dieu aîné en qui j'ai pris l'être, et vous, dieux-ancêtres, voici que les hommes émanés de mon œil ont tenu des propos contre moi.
1. Pleyte-Rossi, les Papy rut hiératiques de Turin, pi. CXXXII, 1. KM 2.
2. L'histoire des événements légendaires qui terminèrent le règne de Rà avait été gravée dans deux des tombes royales de Thèbes, dans celles de Séti Ier et de Rarasès III : on peut la rétablir encore aujourd'hui presque complète, malgré les nombreuses mutilations que les deux exemplaires ont subies. Kl le fut découverte, traduite et commentée par Naville (la Destruction des hommes par les Dieux, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. IV, p. 1-19, où sont reproduites les copies de Hay, exécutées au commencement de ce siècle, et l Inscription de la Destruction des hommes dans le tombeau de Hamsès III, dans les Transactions, t. VIII, p. 412-420), puis publiée de nouveau par M. de Bergmann (Hieroglyphische Inschriften, pi. LXXV-LXXXII et p. 55-56), traduite entièrement par Brugsch (die nette Weltordnung nach Vcrnichtung des sûndigcn Menschengesehiechts nach einer Altâgyptischen Uebcrlieferung, 1881), en partie par Lauth (Aus Mgypiens Vorzeit, p. 70-81) et par Lefébure (Un chapitre de la chronique solaire, dans la Zcitschrift, 1883, p. 32-33).
3. Naville, la Destruction des hommes par les Dieux, t. IV, pi. I, 1. 2, et t. VIII, pi. 1, 1. 2. Cette façon de décrire la vieillesse du Soleil se rencontre mot pour mot dans d'autres textes, ainsi au papyrus géographique du Fayoum (Mariette, les Papyrus hiératiques de Boulaq, t. I, pi. II, n* vu 1. 2-3; cf. Lauth, Aus Mgypiens Vorzeit, p. 72); voir p. 110-111 de cette Histoire.
4. Naville, la Destruction des hommes par les Dieux, t. IV, pi. 1, 1. 1-G, et t. VIII, pi. I, I. 1-ti.
HA ItÉTKlJIT LES HOMMES 11 Ê VOLT ES. 165
Dîtes-moi ce que vous feriez à cela, car je vous ai mandés avant de les massacrer, afin d'entendre ce que vous diriez à cela'. » Nou, qui a le droit de parler le premier, comme doyen d'âge, réclame la mise en jugement des coupables et leur condamnation selon les formes régulières. « Mon fils Rà, dieu plus grand' que le dieu qui l'a fait, plus ancien que les dieux qui l'ont créé, siège en ta place, et la terreur sera grande quand ton Œil pèsera sur ceux qui complotent contre toi. » Mais Rà craint, non sans raison, qu'en voyant l'appareil solennel de la justice royale, les hommes se doutent du sort qui les attend et ne « se sauvent au désert, le cœur terrifié de ce que j'ai à leur dire ». Le désert était dès lors hostile aux divinités protectrices de l'Egypte et offrait un asile presque inviolable à leurs ennemis. Le conseil avoue que les appréhensions de Rà sont justifiées et se prononce pour une exécution sommaire; l'Œil divin servira de bourreau, o Fais-le marcher afin qu'il frappe ceux qui ont médité contre toi des projets funestes, car aucun Œil n'est plus redoutable que le tien alors qu'il charge en forme d'Hâthor. » L'Œil prend donc la figure d'Hâthor, fond sur les hommes à ['improviste, les massacre à grands coups de couteau par monts et par vaux. Au bout de quelques heures, ,Rà, qui veut châtier ses enfants, non les détruire, lui commande de cesser le carnage, mais la déesse a goûté le sang et refuse de lui obéir. « Par ta vie, répond-elle, quand je meurtris les hommes, mon cœur est en liesse; •> c'est pour cela qu'on l'appela plus tard Sokhit, la meurtrière1, et qu'on la représenta sous la forme d'une lionne sauvage. La tombée de la nuit arrêta sa course aux environs d'Héracléopolis : entre Héliopolis et cette ville elle n'avait cessé de piétiner dans le sang*. Tandis qu'elle sommeillait, Râ prit en hâte les mesures les plus propres à l'empêcher de recommencer le lendemain.
I. ISiYiLLt, ta Deitruction dei hommct par tes Dieux, t. IV, pi. |, I. S- III, et t. VIII, pi. I, I: !i-ll .
t. Deiuàa de Fauciier-Gudin, d'aprèi une figurine en brome d'époque lafle eanrerréc au Mutée de (liïih (Mjwette, Album photographique du Mutée de Boulai/, pi. 8).
3. Sokhit peut venir en effet du verbe tokhou, frapper, assommer d'un coup de bâton.
i. Le passage ou papyrus du Kayoura que j'ai déjà cité contient une allusion à ce massacre, mais d'après une tradition différente de la noire : les hommes auraient résisté ouvertement au dieu et lui auraient livre uuc bataille rangée rians une localité voisine il'llérarléopolis Magna (Mametic, tel Papyrut Egyptien» du ntittét de Boutai], t. I, pi. II. n" vi, I. 1-0).
« II dit : « Uu'on appelle de par moi des messagers agiles, rapides, qui filent comme le vent! » Quand on lui eut amené ces messagers sur le champ, la Majesté de ce dieu dit : « Qu'on coure à Ëléphantine et qu'on m'apporte des mandragores en quantité1. » Dès qu'on lui eut apporté ces mandragores, la Majesté de ce dieu grand manda le meunier qui est dans Héliopolis, afin de les piler; les servantes ayant écrasé le grain pour la bière, on mit les mandragores avec le brassin et avec le sang des hommes, et Ton fabriqua du tout sept mille cruches de bière. » Rà examina lui-même ce breuvage alléchant et lui ayant reconnu les vertus qu'il en attendait : « C'est bien, dit-il, avec cela je sauverai les hommes de la déesse », puis, s'adressant aux gens de sa suite : « Chargez vos bras de ces cruches et les portez au lieu où elle a sabré les hommes ». Le roi Rà fit pointer l'aube au milieu de la nuit pour qu'on pût verser ce philtre à terre, et les champs en furent inondés à la hauteur de quatre palmes, selon qu'il plut aux âmes de Sa Majesté. La déesse vint donc au matin », afin de se remettre au carnage, « mais elle trouva tout inondé et son visage s'adoucit : quand elle eut bu, ce fut son cœur qui s'adoucit, elle s'en alla ivre, sans plus songer aux hommes » . On pouvait craindre que sa fureur lui revînt dès que les fumées de l'ivresse seraient dissipées; pour écarter ce danger, Râ institua un rite destiné, en partie à instruire les générations futures du châtiment qu'il avait infligé aux impies, en partie à consoler Sokhit de sa déconvenue. Il décréta qu'on « lui brasserait au jour de l'an autant de cruches de philtre qu'il y avait de prêtresses du soleil. Ce fut là l'origine de ces cruches de philtre que tous les hommes fabriquent en nombre égal à celui des prêtresses lors de la fête d'Hâthor, depuis ce premier jour*. »
La paix était rétablie, mais devait-elle durer longtemps, et les hommes, revenus de leur terreur, ne se reprendraient-ils pas bientôt à comploter contre le dieu? Râ d'ailleurs n'éprouvait plus que dégoût pour notre race. L'ingratitude de ses enfants l'avait blessé profondément; il prévoyait des révoltes nouvelles à mesure que sa faiblesse irait s'accusant davantage, et il lui répugnait d'avoir à ordonner de nouveaux massacres où l'humanité périrait entière. « Par ma vie, dit-il aux dieux qui l'escortaient, mon cœur est
I. Les mandragores d'Élcphautine servaient à fabriquer une boisson enivrante et soporifique qu'on employait en médecine (Kbkrs, Papyrus Ebcrs, pi. XXXIX, 1. 10) ou en magie. Brugsch a réuni dans un article spécial les renseignements que les textes nous ont conservés sur les usages de celte plante (die Air aune als altâgyptische Zauberpflanse, dans la Zeitschrift, t. XXIX, p. 31-33) : on ne lui prêtait pag encore la forme humaine et l'espèce de vie que les sorciers occidentaux lui ont attribuée.
4. Naville, la Destruction des hommes par les Dieu*, t. IV, pi. I-II, 1. 1-i"; t. VIII, pi. I-Il, 1. 1-34.