RÀ MONTE AU CIEL
trop las pour que je reste avec les hommes et que je les sabre jusqu'au néant : annihiler n'est pas des dons que j'aime à faire. » Les dieux de se récrier dans leur surprise : « Ne souffle mot de tes lassitudes au moment où tu remportes la victoire à ton gré*. » Mais Râ ne se rend pas à leurs représentations; il veut quitter un royaume où l'on murmure contre lui, et, se tournant vers Nou : « Mes membres sont décrépits pour la première fois, je ne veux pas aller à un endroit où l'on puisse m'atteindre ! » Lui procurer une retraite inaccessible n'était pas chose facile dans l'état d'imperfection où le premier effort du démiurge avait laissé l'univers; Nou n'avisa d'autre moyen de sortir d'embarras que de se remettre à l'œuvre et d'achever la création. La tradition antique avait imaginé la séparation du ciel et de la terre comme un acte de violence exercé par Shou sur Sibou et sur Nouit* : l'histoire présenta les faits d'une manière moins brutale. Shou y devint un fils vertueux qui consacrait son temps et ses forces à porter Nouit, pour rendre service à son père. Nouit se montrait de son côté la fille dévouée qu'il n'était point nécessaire de rudoyer afin de lui enseigner ses devoirs; elle consentait d'elle-même à quitter son mari et k mettre hors d'atteinte son aïeul bien-aimé. <c La Majesté de Nou dit : « Fils Shou, agis pour ton père Râ selon ses commandements, et toi, « fille Nouît, place-le sur ton dos et tiens-le suspendu au-dessus de la terre! » Nouît dit : « Et comment cela, mon père Nou? j> Ainsi parla Nouit, et elle fit ce que Nou lui ordonnait : elle se transforma en vache et plaça la majesté de Râ sur son dos. Quand ceux des hommes qui n'avaient pas été tués vinrent rendre grâce à Râ, voici qu'ils ne le trouvèrent plus dans son palais, mais une vache était debout, et ils l'aperçurent sur le dos de la vache. » Ils n'essavèrent pas de le détourner de sa résolution, tant ils le virent décidé au départ; du moins voulurent-ils lui donner une preuve de repentir qui leur assurât le pardon complet de leur crime. « Ils lui dirent : <r Attends jusqu'à demain, ô Râ, a notre maître, et nous abattrons tes ennemis qui ont tenu des propos contre « toi. » Sa Majesté revint donc à son château, descendit de la vache, entra avec eux, et la terre fut plongée dans les ténèbres. Mais quand la terre s'éclaira au matin nouveau, les hommes sortirent avec leurs arcs et leurs flèches, et ils commencèrent à tirer contre les ennemis. Sur quoi, la Majesté de ce dieu leur dit : « Vos péchés vous sont remis, car le sacrifice exclut l'exécution du couor pable. » Et ce fut l'origine des sacrifices sanglants sur terre*. »
1. Naville, la Destruction des hommes par les Dieux, t. IV, pi. II, 1. 27-29; 1. VIII, pi. H, ]. 34-37.
2. Voir au chapitre u, p. 128-129, de cette Histoire, ce qui est dit de Nouît arrachée aux bras de Sibou.
3. Navillr, la Destruction des hommes par les Dieux, t. IV, pi. H, 1. 27-36. De nombreuses lacunes
C'est ainsi qu'au moment de se séparer à jamais, le dieu et les hommes s'entendirent pour régler les rapports qu'ils entretiendraient à l'avenir. Les hommes offraient au dieu la vie de ceux qui l'avaient offensé. Le sacrifice humain apparaissait à leurs yeux comme le sacrifice obligatoire, l'unique qui pût racheter complètement les fautes commises contre la divinité; seul un homme était digne de laver dans son sang les péchés des hommes1. Le dieu accepta une première fois l'expiation telle qu'on la lui présentait, puis la répugnance qu'il éprouvait à tuer ses enfants l'emporta : il substitua la bête à l'homme et décida que le bœuf, la gazelle, les oiseaux feraient désormais la matière du sacrifice*. Ce point réglé, il remonta sur la vache. Celle-ci se leva, s'arc-bouta de ses quatre jambes comme d'autant de piliers : son ventre, allongé en plafond au-dessus de la terre, forma le ciel. Lui, cependant, s'occupait d'organiser le monde nouveau qu'il découvrait sur le dos ; il le peuplait d'êtres nombreux, y choisissait deux cantons pour y établir sa résidence, le Champ des Souchets, — Sokhit Jalou — et le Champ du Repos — Sokhît Hotpit, — y suspendait les étoiles qui devaient éclairer les nuits. Le tout avec force jeux de mots destinés, selon l'usage oriental, à expliquer les noms que la légende assignait aux diverses régions du ciel. Il s'écriait, à la vue d'une plaine dont le site lui plaisait : <r Le Champ repose au loin ! » et c'était l'origine des Champs du Repos; il ajoutait : « J'y cueillerai des herbes *, et le Champ des Souchets en prenait son nom. Tandis qu'il se livrait à ce passe-temps philologique, Nouît, transportée soudain à des hauteurs inaccoutumées, s'effarait et criait au secours : <* Donne-moi, par grâce, des étais pour me soutenir! » Ce fut le commencement des dieux-étais. Ils vinrent s'in-
interrompent cette partie du texte et en rendent la lecture difficile dans les deux exemplaires que nous possédons : le sens général en est certain, à quelques nuances près qu'il est permis de négliger.
1. La légende, en voulant nous expliquer pourquoi il n'y avait plus de sacrifices humains chez les Égyptiens, nous fournit la preuve directe de leur existence aux temps primitifs (Naville, la Destruction des hommes par les Dieux, dans les Transactions, t. IV, p. 17-18). Beaucoup de faits confirment ce témoignage. Nous verrons qu'en déposant les ouashhiii dans les tombeaux on suppléait les esclaves mâles ou femelles qu'on égorgeait au début sur la tombe des riches et des princes, pour les aller servir dans l'autre monde (cf. p. 193 de cette Histoire) : encore à Thèbes, sous la XIX- dynastie, on trouve dans certains hypogées des tableaux qui peuvent faire croire qu'accidentellement au moins on envoyait des victimes humaines aux doubles de distinction (Maspero, le Tombeau de Montouhikhopshouf, dans les Mémoires de la Mission du Caire, t. V, p. 452 sqq.). On continuait du reste à la môme époque de mettre a mort devant les dieux l'élite des chefs ennemis pris à la guerre: dans plusieurs villes, ainsi à Eilithyia {de. Iside et Osiride, § 73, édit. Parthey, p. 12ÎM30) et à Héliopolis (Porphyre, de Abstinentiâ, 11, 55, cf. Kïskbe, Prœpar. Etang., IV, 16), ou devant certains dieux comme Osiris (Diodork, I, 88) ou Kronos-Sibou (Sextts Empiricis, Ilf, 24, 221), le sacrifice de l'homme se prolongea jusque vers l'époque romaine. On peut dire pourtant d'une manière générale qu'il était fort rare. Presque partout on avait remplacé les hommes par des gâteaux de forme particulière qu'on appelait mu.u,aTa (Seleuci;s d'Alexandrie, dans Athénée, IV, p. 172), ou par des animaux.
2. On prétendait que les ennemis de Hà, d'Osiris et des autres dieux, les partisans d'Apdpi et de Sft, s'étaient réfugiés dans le corps de certains animaux : c'étaient donc en réalité des victimes humaines ou divines qu'on offrait, quand on égorgeait devant les autels les bétes destinées au sacrifice.
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staller chacun à côté de l'une des quatre jambes, qu'ils consolidèrent de leurs mains et près de laquelle ils ne cessèrent plus de monter la garde. Comme Us ne suffisaient pas encore à rassurer la bonne bète, « Rà dit : « Mon fils Shou, place-toi sous ma fille Nouït, et, veillant pour moi sur ces étais-ci et sur ces étais-la, qui vivent dans le crépuscule, maintiens-la au-dessus de ta tête
et sois son pasteur! » Shou obéit; Nouit se rasséréna, et le monde, muni du ciel qui lui avait manqué jusqu'alors, reçut enfin la forme harmonieuse que nous lui connaissons1.
Les deux premiers successeurs de Rà, Shou et Sibou, n'acquirent pas une popularité aussi durable que celle de leur grand ancêtre : ils avaient pourtant leurs annales, dont tes fragments sont parvenus jusqu'à nous1. Leur pouvoir s'étendait encore sur l'univers entier : « La Majesté de Shou était le roi excellent
I. Dettin de Fauclier-Gudin ; cf. Chuhlluhi, Monuments de l'Egypte et de la Subie, pi. ccmi, 3; LerÉ»im, le Tombeau de Séti I" (ilans le» Mémoire* de Ut Million du Caire, I. Il), IV* partie, pi. ivii.
S. NiïiiLK, ta Destruction de» hommes par tes Dieux, dans los Transaction*. I. IV, pi. Il, 1. 37 sqq.
3. lin nous ont clé conservés sur les parois d'un naos, qui fui élevé d'abord dans une ville du Délia Oriental, Att-Sobsou, puis transporté plus tard, vers l'époque romaine, dans la bourgade de Rhinocoloura, aujourd'hui el-Arlsh. Ce naos, découvert cl signalé par Guérin (Judée, t. Il, p. 441) il V a plus de vingt ans, a éle copié, publié el traduit par CRirm-K, tke Antiquities of Tell et- Yahadtaen, pi. XXI1I-XXV et p. TIMi; cf. Masplbo dans la Ile ave Critique, 18S)|, t. I, p. 14-46,
du ciel, de la terre, de l'Hadès, de l'eau, des vents, de l'inondation, des deux chaînes de montagnes, de la mer, gouvernant d'une voix juste, selon tous les préceptes de son père Râ-Harmakhis1. » Seuls « les enfants du serpent Apôpi, les impies qui hantent les solitudes et le désert », méconnaissaient son autorité. Comme plus tard les Bédouins, ils débouchaient à l'improviste par les routes de l'isthme, montaient en Egypte sous le couvert de la nuit, tuaient et pillaient, puis regagnaient leurs repaires à la hâte avec le butin qu'ils avaient enlevé1. Râ avait fortifié contre eux la frontière orientale, entre les deux mers. Il avait entouré de murs les cités principales, les avait embellies de temples, y avait enfermé des talismans mystérieux qui valaient plus pour la défense qu'une garnison humaine : c'est ainsi qu'Aît-nobsou, vers la sortie de l'Ouady-Toumilât, possédait une des cannes du Soleil, l'urseus vivante de sa couronne dont l'haleine dévore tout ce qu'elle touche, enfin, une boucle de ses cheveux qui, lancée dans les eaux d'un lac, s'y transformait en crocodile à tête d'épervier, pour mettre l'envahisseur en pièces3. L'usage en était dangereux pour qui n'avait pas encore l'habitude de les manier, et pour les divinités elles-mêmes. Quand Shou, las de régner, remonta au ciel dans une tempête de neuf jours, Sibou, à peine intronisé, commença l'inspection des marches orientales, et se fit ouvrir la boite où l'on gardait l'uraeus de Râ. « Dès que la vipère vivante eut soufflé son haleine contre La Majesté de Sibou, ce fut un grand désastre, un grand, car ils succombèrent ceux qui étaient à la suite du dieu, et Sa Majesté elle-même fut brûlée en ce jour. Quand Sa Majesté eut couru au nord d'Aît-nobsou, poursuivie par le feu de cette uraeus magique, voici qu'en arrivant aux prés du hennèh, comme sa brûlure n'était' pas encore calmée, les dieux qui étaient derrière lui dirent : « 0 sire, qu'on prenne cette mèche de Râ qui est là, « quand Ta Majesté ira la voir elle et son mystère, et Sa Majesté sera guérie « dès qu'on l'aura posée sur toi. » La Majesté de Sibou se fit donc apporter la mèche talismanique à Piarit — cette mèche pour laquelle on a fabriqué ce grand reliquaire en pierre véritable qui est caché au lieu secret de
I. Grutith, the Antiquities of Tell~el-Ya/tûdtych, pi. XXIV, 1. 1-*.
S. Id. ibid., pi. XXIV, 1. 24 sqq.
3. Les Égyptiens de toutes les époques n'étaient pas pour s'effrayer de ces merveilles : un des contes que nous possédons du second empire thébain nous parle d'un morceau de cire transformé en crocodile vivant quand on le jetait à l'eau, et capable de dévorer un homme (Krxax, die Màrchrn des Papyrus Westcar, pi. 1I1-1V, p. 8; cf. Maspero, les Contes populaires, t* édit., p. 60-63). Les talismans protecteurs de l'Egypte contre les invasions barbares sont mentionnés par le Pseudo-Callisthènes ($ 1, édit. Miîllkr, dans l'Arrien de la collection Didot) qui attribue l'invention de plusieurs d'entre eux au Pharaon Nectanébo; les historiens arabes en parlent souvent (V Egypte de Murtadi, trad. Vattier, p. 26, 57, etc.; Maçoudi, tes Prairies d'Or, trad. Barbier de Meymard, t. II, p. 41 -1-4 17).