LES MONTAGNES
gne, la misère s'atténue ut s'efface, le détail ignoble se noie dans ta lumière; longtemps avant de disparaître au détour du fleuve, le village a repris ses
semblants de gaieté et de grâce sereine. Le même paysage recommence el recommence pendant des journées. Partout les mêmes bois alternent avec
les mêmes champs qui verdoient ou poudroient au soleil, selon la saison : le Nil déroule du même mouvement ses méandres semés d'îles et ses berges abruptes; les villages succèdent aux villages, à la fois riants et sordides sous leur couronne de feuillage. Les terrasses du désert Libvque,. tenues à distance par le bras de l'ouest, se haussent à peine au-dessus de l'horizon, liséré blanchâtre entre le vert de la plaine et le bleu du ciel.
. Le* deux tigncllet tant de Bouttier, d'aprèt des photographiée de M. Iniinger. prîiei en ISHt.
Les monts Arabiques ne se déploient pas en ligne continue : ils forment une série de massifs et de contreforts distincts, qui se rapprochent du fleuve et fuient au désert à intervalles presque réguliers. Le Mokattam et le Gebel Ahmar se dressent à l'entrée de la vallée; le Gebel Hémour-Shimoul et le Gebel Shéîkh-Embarek s'échelonnent du nord au sud, puis le Gebel et-Téîr, où une vieille légende rassemble chaque année les oiseaux du monde entier1, puis le Gebel Abou-Fédah, redouté des matelots pour ses bourrasques soudaines5. Le calcaire domine partout, blanc ou jaunâtre, entrecoupé de filons d'albâtre ou de grès rouge et gris. Ses lits horizontaux s'étendent et se superposent à pic avec tant de symétrie, qu'on dirait souvent un mur de ville plutôt qu'un flanc de montagne : seulement le temps a démantelé les crêtes au hasard et descellé les assises, l'homme a troué les parements pour y creuser ses carrières et y loger ses tombeaux, le courant mine sourdement la base et a pratiqué la brèche en mainte place. Sitôt qu'une bordure de limon s'est déposée entre la falaise et la rivière, l'halfah et les herbes folles s'en emparent, des dattiers venus on ne sait d'où s'y implantent, un hameau s'établit à la gorge des ravins avec ses touffes d'arbres et ses champs en miniature. Au delà de Siout, la lumière devient plus intense, l'air plus sec et plus vibrant, le vert des cultures se ternit, le palmier doum mêle de plus en plus son profil anguleux à celui des lourds sycomores et des palmes ordinaires, les ricins se multiplient; mare les changements se produisent par gradations si lentes qu'ils sont accomplis depuis longtemps déjà au moment qu'on les remarque. Cependant la plaine se resserre. A Thèbes, elle a encore 15 ou 16 kilomètres de largeur, elle disparaît presque au défilé de Gébéléîn, au Gebel Silsiléh elle a disparu complètement. Une digue naturelle de grès la barrait en cet endroit : les eaux y ont creusé juste ce qu'il leur fallait d'espace pour s'écouler librement, et l'Egypte n'est plus que le lit même de son Nil entre deux escarpements de pierre nue3.
1 . « Cette montagne, tous les ans, à jour fixe, est le rendez-vous des hérons garde-bœuf (Boukîr, Ardea bubulcus, Cuv.). Chacun d'eux va successivement introduire son bec dans une fente de la montagne, et ils continuent jusqu'à ce que la fente se referme sur l'un d'eux qui est pris. Tous les autres s'envolent aussitôt, mais l'oiseau qui a été pris se débat jusqu'à ce qu'il meure et reste là jusqu'à ce qu'il tombe en poussière. » (Makrizi, Description de l'Egypte, édit. de Boulaq, t. 1, p. 31.) Le même récit se retrouve chez d'autres écrivains arabes dont on verra rémunération dans Étiknmk Quatremrre, Mémoires historiques et géographiques sur l'Egypte et quelques contrées voisines, t. I, p. H 1-33. Il rappelle de loin la tradition antique de lu Fente, située près d'Abydos, et par laquelle les âmes, oiseaux à tète humaine, devaient passer pour gagner l'autre monde (Lefébire, Étude sur Abydos, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie biblique, t. XV, p. 149-150).
2. Ebers, Cicérone durch das aile- und neu-jEgypten, t. II, p. 157-158.
3. La longueur du défilé du Gebel Silsiléh est d'environ douze cents mètres (P. -S. Girard, Observations sur la vallée de l'Egypte et sur l'exhaussement séculaire du sol qui la recouvre, dans la Description, t. XX, p. 35), sa largeur de cinq cents au plus étroit (Isambert, Egypte, p. 590). Sur le