‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 77 sur 374 · LE LIVRE DES MORTS · texte numérisé non relu

LE LIVRE DES MORTS

du mort, déposèrent la momie au tombeau où Anubîs la reçut dans ses bras. Le double, rappelé à la vie et au mouvement, reprenait l'une après l'autre toutes les fonctions de l'être. Il allait, venait, assistait aux cérémonies du culte qu'on lui rendait dans son tombeau. On l'y voyait agréer les hommages de ses proches, serrant contre sa poitrine son âme, un gros oiseau à tète humaine dont les traits reproduisaient ceux de son visage; puis, une fois qu'on l'avait équipé des formules et des amulettes dont on avait muni son modèle Usina', il partait à la recherche du Champ des Souchets. La route était longue, ardue, semée de périls auxquels il aurait succombé dès les premières étapes, si l'on ne s'était inquiété de les lui signaler par avance et de l'armer contre eux V Un papyrus déposé avec la momie dans le cercueil contenait les indications topographiques

et les mots de passe nécessaires pour qu'il ne s'égarât pas ou ne périt pas en chemin. Les plus sages en copiaient eux-mêmes ou en apprenaient par cœur les chapitres principaux, pendant la vie, afin de n'être pas pris au dépourvu par delà; ceux qui ne s'étaient pas avisés de cette précaution consultaient ou étudiaient après la mort l'exemplaire qu'on leur avait confié. Comme la plupart des Égyptiens ne savaient pas lire, un prêtre ou un parent du défunt, son fils de préférence, récitait les oraisons à l'oreille de la momie et les lui enseignait avant qu'on l'emportât au cimetière. Si le double observait à la lettre les prescriptions contenues dans ce Livre des Morts, il arrivait au but sans mécompte*. Il tournait le dos à la vallée en quittant sa tombe, escaladait, le

1. Ce soin qu'a» prenait de l'équiper des amulettes et Je l'inxlruire des formules lui valait les noms de Khou âpirou, • Mine équipé ■. et de Khou ai/trou, . Mine instruit ■, qu'on rencontre assit'* souvent dans les inscriptions des stèle» funéraires (Misrttio, Étude» de Mythologie et <l ' Arcktotogit Egyptienne», 1. 1. p. HIT, et Rapport tur une Million en Italie dans le Recueil, t. III. p. 10">-U>6).

i. M*spmo, Elude» de Mythologie et rf" Arch/o/ogie Egyptiennes, 1. 1, p. 3Gi sqq.

3. Bénin de Faucher-Gudin, d'âpre» Gïiei«i>Lefi B( an, le. Papyrut de Soulimet. pi. VIII. Le trait de l'original a été malheureusement rertitié et affaibli par le dessinateur.

-i. Les manuscrits de cet uuirap1 reiiré-senteiil environ les neuf dixièmes des papyrus découverts

ISi L'HISTOIRE LÉGENDAIRE DE L'EGYPTE.

bâton à la main, la montagne qui la borne à l'Occident, et s'enfonçait hardiment dans le désert1, où quelque oiseau, même un insecte bienveillant, une mante religieuse, une sauterelle, un papillon, lui servait de guide*. Il y rencontrait

qui poussent loin du Nil en llahs tiennent pour arbresfées1. Une déesse, Nouît, Hàthor ou Nit, sortait du feuillage à rai-corps, lui tendait un plat couvert de fruits et de pains, un vase rempli d'eau : dès qu'il avait accepté ces dons, il devenait l'hôte de la déesse et ne pouvait plus revenir sur ses pas', à moins de t» tTwctauut mm « m» ri le. t>u » Nn»r*. permission spéciale. Des

pays d'épouvante s'étendaient au delà du sycomore, infestés de serpents et d'animaux féroces', sillonnés de torrents d'eau bouillante7, entrecoupés d'étangs et de marais où

jusqu'à présent. Tous ne sonl pas Bêlement développés : les exemplaires complets demeurent relativement assez rares, et la plupart de coin qu'on trouve sur les momies ne contiennent que des extraits de longueur variable. Le livre lui-même avait été étudié par Champollion. qui l'appela le Hituel funéraire; Lepsius lui donna plus tard le nom plus vague de Livre dei MorU qui tend à prévaloir. Ou l'a connu surtout par l'exemplaire hiéroglyphique de Turin, que Lepsius calqua et fit lilhographicr en 1841, sous le titre liai Todlenbuch der .Eyypter. E. de Rougé avait commencé en 1863 la publication il ou exemplaire hiératique du Louvre, mais depuis 1886 on possède une édition critique des manuscrits de l'époque Ihébaine, établie avec le plu» grand soin par E. N* ville, Dm jEgyptiicke Todtenburh der XVIII bit XX Dynaitie, Berlin, 1886, S vol. in-folio do planches et un volume in-4- d'Introduction, cf. surcetlc édition HtspBao, F.tudei de Mythologie et d'Archéologie Egyptienne!, t. I, p. 3i'5-3B7. i. Haspkho, Èludeê de Mythologie et d'Archéologie Egyptienne!, . I, p. 345.

t. Lepsics, Aeltette Texte, pi. ii,"l. 41-44, Maspero, Quatre Annéei de fouille*, dans les Mrmoirci de la Million du Caire, t. I, p. 165, I. 468-46» et p. 178, I. 744. • Non guide est la sirène, rac, mes guides sonl les sirènes. • La sirène est ce petit oiseau vert, fréquent dans la plaine de Thcbes et bien connu des touristes, qui trotte devant les baudels en semblant indiquer le chemin aux voyageurs. Sur cette question de l'oiseau ou de l'insecte qui sort de guide aux Ames dans l'autre monde, voir Lf.ph.i- IIksolt, A Second Sale (dans les Proceedingi de la Société d'Archéologie Biblique, 189I-I81W, l. XIV. p. 39S sqq.), et LKrf.ncar., Étude lur Abydoi [Proceedingt, ISuS-lgilH, t. \V, p. 135 sqq.).

3. Voir ce qui esl dil de ces arbres-fées au chapitre 11, p. lil-tïî de cette Hutoire.

4. M.ispeuu, Eludet de Mythologie el d'Archéologie Égyptienne', t. Il, p. tU-it'. Ce nVsl pas dans l'Kjsjjite seule que le fait d'accepter les aliments présentés par le dieu des morts constitue une rororinaistauce de suzeraineté el empêche lame humaine de revenir au monde des vivants : la même croyance se retrouve un peu partout, chez les modernes comme chez les anciens, cl E. Tylor en « réuni de nombreux exemples dans la Civilitation primitive (édil. franc.), t. 11, p. tiî, 68, note t.

5. Denin de Faucher-Gudin, d'après te fac-similé de Déveria (E. df. Roir.F., Etudet lur le Hiluel Funéraire, pi, IV, n" 4). Les âme» ignorantes que les cynocéphales pèchent onl ici la forme de poissons, tondis que l'âme de Nofiroubnou, instruite de la formule prolectrice, conserve la figure humaine.

6. Les chapitres XXXI et XXXII du Livre det Morti (édit. Saville, t. I, pi. XLIV-XLY) prolègcnl le mort contre les crocodiles; les chapitres XXXVI-XL (édit. Nayille, I. I, pi. XLVI-LIV) lui servent à repousser toutes les espèces de reptiles, grondes et petites.

7. La vignette du chapitre l.MII B (édil. .YiviLLt, t. I, pi. LXy.IV) nous montre le mort traversant

LES PEREGRINATIONS DE L'AME. ISS

des singes gigantesques jetaient leurs filets1. Les âmes ignorantes ou mal préparées à la lutte n'avaient pas beau jeu à s'y engager imprudemment. Celles que la soif ou la faim ne terrassaient pas dès les premiers jours, une

LE «DUT ET SA FFJHU R F.(,0 IV [S T LE FAIM ET L'i

uraeus les mordait ou une vipère à cornes dissimulée méchamment sous le sable, et elles périssaient dans les convulsions du poison; les crocodiles en saisissaient autant qu'ils pouvaient au gué des rivières; les cynocéphales les emmaillaient et les dévoraient pêle-mêle avec les poissons où se cachent les partisans de Typhon. Elles ne se tiraient saines et sauves d'une épreuve que pour tomber dans une autre, et elles succombaient infailliblement avant d'avoir fourni la moitié du voyage. Au contraire, le double équipé, instruit, armé de la voix juste, opposait à chacun de ses ennemis le phylactère et l'incantation qui le tenaient en échec. Dès qu'il voyait paraître l'un d'eux, il récitait

tranquillement une rivière d'eau bouillante qui lui monte au-dessus de la cheville. Au chapitre [.XIII A (m! il. Naïille, t. I, pi. LXXIII), il boit do l'eau chaude, sans se brûler ni la main ni In bouche.

1. Chapitre CLXIII (édit. Havilu. I. I, pi. CI.XXVI-CLXXVI1I ; cf. E. de Route, Ètudtt lur le Rituel Funéraire da Ancien» Ëgyplirm, p. 3:>, pi. IV-V). Les cynocéphales employés à cet office sont probablement ce ux qui saluent le soleil a son coucher, quand il arrive, près d'Abydos. à l'entrée de la première heure de la nuit; cf. ce qui est dil de ces animaux aus p. 82-83, 103 de cette Ilitloire.

i Detiinde h'auchcr-fltidin.d'aprei la planche rnlnrite dr Roselliki, Monumenti eivili. pi. CXXXIV. 3.

le chapitre de son livre que la circonstance exigeait, il se proclamait hautement lia, Toumou, Horus, Khopri, celui des dieux dont te nom et les qualités convenaient le mieux à repousser le danger présent, et les flammes s'écartaient à sa voix, les monstres fuyaient ou s'affaissaient paralysés, les génies les plus cruels rentraient leurs griffes ou baissaient leurs armes devant lui. Il obligeait les crocodiles à détourner la tête, il perçait les serpents de sa lance, il s'approvisionnait à volonté des vivres dont il avait besoin, et s'élevait progresnramani 1*. [ong des montagnes qui bordent le quefois seul et luttant pied à pied, escorté de divinités bienfaisantes. La : Hàthor, ta dame d'Occident, se ôte daus les prés remplis de grandes herbes où elle reçoit le soleil à son coucher, chaque soir1. S'il savait l'en prier selon le rite voulu, elle le chargeait sur ses épaules' et l'emportait au galop à le no»! riHCE in ww ws m "s« . travers les contrées maudites :

parvenu au nord, il s'arrêtait sur les bords d'un lac immense, le lac de Kha, et apercevait de loin la silhouette des lies bienheureuses. Une tradition, si vieille qu'on se la rappelait à peine vers le temps des Ramessides, contait que Thot l'Ibis l'attendait là et l'enlevait sur son aile4; une autre non moins antique, mais demeurée plus populaire, affirmait qu'un bac dessert régulièrement la terre ferme et les côtes du paradis1. Le dieu qui le manœuvre pose des questions aux morts, puis la barque elle-même continue de les examiner, avant de les admettre à son bord, car elle est fée. « Dis-moi mon nom », s'écriait le mat, et les voyageurs : « Celui qui conduit la Grande déesse

1. Voir Ici différente» vignettes du chapitre CLXXXVI du Livre de» Mort» que Nivilie > réunies k 11 fin de son édition (dot XgypIUche Todtenbuch, t. 1, pi. CCX1I). La vache, tantôt est figurée entière, tantôt sort à mi-corps seulement des flancs arides de la montagne libyque.

i. Les cercueils à fond jaune des XX' et XXI" dynasties présentent assez fréquemment cette scène, dont Lanione nous fournit un bon exemple (Dïïionario di Mitotogia, pi. CŒXXI1, 1) d'après un cercueil de Lcydcii (cf. p. 187 de cette Histoire). Le plus souvent elle est sous les pieds du mort, , l'eitrémité inférieure du cartonnage : la vache lancée au galop emporte la momie couchée sur son dos.

3. Deuin de Faueher-Gudin, iTaprèt le croqua rfaHàriUI, da$ /EgyptitckeTodtenbuch.i. I. pi- LUI, P h. Les serpents de diverses sortes étaient les plus nombreux des ennemis qui s'opposaient aux morts.

A. Kl le est souvent mentionnée dan» les textes des Pyramides; elle y a inspiré un des chapitres les moins clairs du recueil qui était gravé sur ces monuments (Teli, l. IRj-IOO; cf. Recueil de Travaux, t. V, p. Ï1-Î3). Il semble que l'Ibis n'obtenait le passage qu'au prix d'une lutte contre Slt.

!>. On la trouve, comme la précédente, employée fréquemment dans les Pyramides, ainsi dans trois formules où l'on invoque le dieu qui pilote le bac, en lui apprenant les raisons qu'il s de bien accueillir le mort [Pitpi I", I. 396--H1 ; cf. liccutil de Travaux, t. VII, p. IG1-163).

LE JCGEMEMT !>E L'AME OSJRIENNE. 181

sur son chemin est ton nom. » — n Dis-moi mon nom, répétaient les bras. — V Échine du Chacal Ouapouaîtou est ton nom. » — « Dis-moi mon nom, continue le caicet. — Le Cou d'Amsil est ton nom. u — ■ Dis-moi mon nom. demande la voile. — Notttt est ton nom. • Toutes les parties de la coque et du gréement prenaient la parole à leur tour et interrogeaient le postulant : leur nom est d'ordinaire une phrase mystique par laquelle on les identifie avec une divinité complète ou avec les membres d'une divinité. Quand le double avait prouvé par la justesse de ses réponses qu'il avait le droit de passer, la barque consentait à le recevoir et à l'emmener vers l'autre rive '.

11 y était accueilli par les dieux et parles déesses qui composaient la cour d'Osiris, par Anubis, parHàthor la dame du cimetière, par Nit, par les deux Mâît qui

présidaient à la justice et à t

la vérité, par les quatre enfants d'Horus tout raides dans leurs gaines de momie'. C'était comme une escorte d'honneur qui l'introduisait, lui et son guide ailé1, dans une pièce immense soutenue de colonnes en bois peint, élégantes et légères. Osiris était assis au fond, sous un naos dont les portes ouvertes laissaient entrevoir, dans un demi-jour mystérieux, son étroit maillot de bandelettes blanches cravaté de rouge, sa face verte surmontée du haut diadème blanc flanqué de plumes, ses poings grêles, armés des emblèmes de sa puissance, le fléau et

1. Le chapitre XCIX du Livre des Mort* (édit. Nnn.Lt, t. I, pi. CX-CXII) esl consacre tout entier à l'amenée du bac et aux longs interrogatoires qu'elle comporte; cf. Haspsro, Eludes de Mythologie et a? Archéologie Egyptiennes, I. I, p. 374-37(1.

t. Dessin de Faucher-Gudin d'après le fac-similé en couleurs publié par I.KF-ï.ns. Monuments Egyptietu du Mutée d'Antiquité» det Pays-Bas à I.eydea, III* partie, pi. XII.

3. Toutes tes «cènes qui précèdent et qui accompagnent le jugement des morts sont représentées fréquemment sur la paroi extérieure de» cercueils de momie à vernis jaune, de la XX- à la XXVI" dynastie. Ces monuments abondent dana les musées, mais ils n'ont été jusqu'à présent ni publiés, ni étudiés comme ils le méritent. Celui auquel j'ai emprunté la description des tableaux cl les légende* traduites en partie dans le texte vient de la collection Clot-Bev et appartient au Musée de Marseille; il a été signalé par .Maspeso, Catalogue du Mutée Égyptien de Marseille, p. 36-39.

t. Liorc det Morts, ch. I.XXVI (édit. Natilli, t. 1, pi. LXXXVM, I. 1-2; cf. Lfpsiis, Todtcibuch, eh. 76, I. 1) : • J'entre au Palais du Prince, car l'Oiseau me conduit .; de mémo au chapitre CIV (édit. Navilu, 1. 1, pi. CXVI, 1. 4-3). Cf. Lr.p«f.E-Rfcsoi;r, A Second Soie (dans les Proreedings do la Société d'Archéologie Biblique, I. XIV, p. 399-40(1), et LEriirM, Étude sur Abydos (iil., I. XV, p. 143-144).

le crochet : Isis et Nephthys debout derrière son siège continuaient à veiller sur lui, la main levée, le sein nu, le corps droit dans leur fourreau de toile. Quarante-deux jurés, morts et ressuscites comme le maître, et choisis chacun dans une des villes de l'Egypte qui reconnaissaient son autorité, se tenaient accroupis à la gauche et à la droite, et attendaient silencieusement qu'on leur adressât la parole, immobiles sous leur linceul collant. Lame s'avançait d'abord jusqu'au pied du trône, portant sur ses mains étendues l'image de son

cœur ou de ses yeux, agents ou complices de ses fautes et de ses vertus : il flairait la terre humblement, puis se redressait, et, les mains placées en avant du visage, il récitait sa profession de foi1. « Salut à vous, maîtres de Vérité, salut à toi, dieu grand, maître de Vérité et de Justice! Je suis venu sous toi, mon maître, je suis amené pour voir tes beautés! Car je te connais, je connais ton nom, je connais le nom de tes quarante-deux divinité», qui sont avec toi dans la Salle des deux Vérités, vivant des débris des pêcheurs, se gorgeant de leur sang, en ce jour où l'on rend ses comptes devant Onnophris, le juste de voix. Ton nom à toi, c'est le dieu dont les deux jumelles

I. Dr»in de Fauclier-Gudin, iTapret NiviiLK, dut Thebanuehe Todtenbuch, I. I. pi. CXXXVI Ar.

i. Ccsl le chapitre CXXV du Livre des Mort* (Mil. Natille, t. I. pt. CXXXI1I-CXXXIX), si fameux depuis quu Dliampollion le signala à l'attention des savant* et l'interpréta (Explication de la principale teène peinte det l'apyru» Funéraires Egyptien/, dan» te Bulletin Vnîrerttl de* Sciences et de flndurtrie. VIII" section, l, IV, p. 3U-.1.'Wi). Une édition spéciale, avec traduction cl commentaire philologique, en a été publiée pur YV. l'itviK, Etude iur le chapitre itS du Rituel Funéraire, Lejdo, IBïii;.

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