LA CONFESSION NÉGATIVE
miséricordieux appuie du côté de la Vérité pour faire pencher le jugement. 11 constate que le cœur est léger de fautes, inscrit le résultat de l'opération sur une tablette en bois et prononce le verdict à haute voix. « Ce que dit Thot, seigneur des discours divins, greffier de la Grande Ennéade, à son père Osiris, maître de durée : « Voici le défunt dans cette Salle de la Double Vérité, et son cœur a été estimé à la balance en présence des grands génies, maîtres de l'Hadès, et il a été trouvé vrai, on n'a point découvert trace d'impureté terrestre dans son cœur; maintenant qu'il sort du tribunal juste de voix, son cœur lui est rendu, ainsi que ses yeux et l'enveloppe matérielle de son cœur, pour être remis en leur place chacun en son temps, son âme au ciel, son cœur à l'autre monde, comme c'est l'usage des Suivants d'Horus. Que désormais son corps soit aux mains d'Ànubis qui préside aux tombeaux; qu'il ait des offrandes au cimetière en présence d'Onnophris ; qu'il soit comme un de ces favoris qui marchent derrière toi ; que son âme puisse s'établir en tout lieu qui lui plait dans la nécropole de sa ville, à lui, dont la voix est juste par-devant la Grande Ennéade1. j>
Tout n'est pas également beau dans cette Confession négative que les fidèles d'Osiris enseignaient à leurs morts. Les intérêts matériels du temple y tiennent trop de place, et c'y est un crime aussi abominable de tuer une oie sacrée ou de dérober un gâteau d'offrande que de calomnier un homme ou de l'assassiner. Mais pour quelques traces de mesquinerie sacerdotale qu'on y découvre, que de préceptes s'y rencontrent dont nulle préoccupation égoïste ne ternit la pureté. Toute notre morale s'y montre en germe, avec des raffinements de délicatesse que n'ont pas eus des peuples de civilisation plus complète et moins éloignés de nous. Le dieu n'y réserve pas sa tendresse aux heureux et aux puissants de ce monde, mais les faibles en obtiennent leur part : il veut qu'on les nourrisse, qu'on les habille, qu'on les exempte des tâches trop lourdes, qu'on ne les pressure point, qu'on leur épargne les larmes inutiles. Si ce n'est pas encore l'amour du prochain tel que nos religions le prêchent, c'est du moins la sollicitude ingénieuse qu'un bon seigneur doit à ses vassaux, et sa pitié s'étend jusqu'aux esclaves : non seulement il entend qu'on ne les maltraite pas soi-même, mais il défend qu'on les fasse maltraiter par leurs maîtres. Cette profession de foi, l'une des plus nobles que le vieux monde nous ait léguées, est d'origine fort ancienne. On en lit les morceaux épars sur les monuments des premières dynasties, et la
I. Maspkro, Catalogue du Musée Égyptien de Marseille \ p. 38.
façon dont les rédacteurs d'inscriptions en manient les idées nous prouve qu'on ne la considérait plus comme nouvelle : c'était dès lors un texte si bien connu et de si longue date, que les formules en circulaient naturellement dans toutes les bouches et avaient leur place marquée dans les épitaphes'. Fut-ce à Mondes qu'on le composa, dans la patrie du dieu, fut-ce à Héliopolis quand les théologiens de cette ville s'approprièrent le dieu de Mendès pour l'incorporer à leur Ennéade ? La conception en appartient certainement au sacerdoce d'Osiris, mais il ne dut se répandre en Egypte et y pénétrer partout qu'au moment où l'Ennéade héliopolitaine fut adoptée communément
dans les cités. Sitôt jugé, le mort entrait en possession de ses droits d'àme pure. Il recevait là-haut du Maître Universel ce que les rois et les princes d'ici-bas
LE LA AGI ET H MOrSSOK DES A1EJ IIAHS LES CB.mPS D U . distribuaient à IcilFS
fidèles, des rations de vivres1, une maison, des jardins, des champs, qu'il détenait aux conditions ordinaires de la loi égyptienne, l'impôt, le service militaire, la corvée*. Si les partisans de Sit attaquaient l'île, les doubles Osiriens accouraient en masse pour les repousser et se battaient bravement. Chacun d'eux versait aux magasins célestes la dîme des revenus que ses parents lui expédiaient à jour fixe par la voie des sacrifices, mais ce n'était là que la moindre partie des charges auxquelles les lois du pays l'assujettissaient. Elles ne souffraient pas qu'il s'amollît dans l'oisiveté, mais elles l'obligeaient à travailler comme au temps qu'il demeurait encore en Egypte" : il
1. l'ne des formules que l'on rencontre dans le» tombeaui nicm|ihite>> dit, par exemple, que le mort a été l'ami de non père, le chéri de sa mère, qu'il a été duui pour tuua ceux qui vivaient avec lui, gracieux a se» frères, aimé de ses serviteurs, el qu'il il a jamais cherché mauvaise querelle à personne, bref qu'il a dit et fait le bien ici-bas (Lepsiis, Dtnkni . 11. lî r, d; cf. Pleïie, Élude rar le chapitre iîa du Rituel funéraire, p. It-IÏ; Maskro, Note* tur différent* point» de Grammaire et d'Hiitoire, §S1, dans tes Mélangei d'Archéologie Égyptienne et Attynenne. I. Il, p. Ïl5-ilfi).
ï. Drttin de Fauclier-Cudin, d'après la vignette du Fapym* funéraire de Xebhaptt à Turin [Lisio*e, Dhionario di Mitologia Egisia, pi. V).
3. C'est la formule du tempu des Pyramides : . Ton millier de bœufs, Ion millier d'oies, du rflli et des viandes bouillies de la boucherie du dieu, du pain, une quantité des biens présentés dans la salle d'Osiris . (Papi 11. 1. 1348, dans le Recueil de Travaux, t. XIV, p. 1!i0),
t. Sur cette assimilation des morts enrôlés sous un dieu aux vassaux de Pharaon, cf. MiSKfto, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptienne*, t. Il, p. 44-*6.
5. Livre de* Mort*, ch. C.\ (édit. faviLLE, t. I. pi. CXXI-CXXHI). La vignette de ce chapitre nou« montre le mort vaquant à ses diverses occupations, dans l'archipel d'ialou ; on en connaît des variantes nombreuses, dont les plus curieuses sont peut-être celles du papyrus funéraire de Nebhopil ■ Turin, qui ont clé publiées |mr Lamiom, Dhionarin di Mitologia, pi. V, cl qui sont reproduites en partie sur la vignette de cette page 19Ï, en parlie à la page 19* de cette llittoire.
LES PRIVILÈGES DES AMES USIKIENNES. 1SJ3
veillait à l'entretien des canaux et des digues, il façonnait la terre, il semait, il moissonnait, il rentrait le blé pour son seigneur et pour lui-même. Ces obligations posthumes, suite et continuation du devoir féodal, finirent cependant par sembler trop lourdes à ceux qui les subissaient, et tes théologiens s'ingénièrent à en alléger le poids : ils autorisèrent les mânes à s'en remettre sur leurs serviteurs du soin de vaquer à tous les travaux manuels qu'ils auraient dû exécuter eux-mêmes. L'n mort, si pauvre qu'il fût, arrivait rarement seul aux villes éternelles; il y amenait une suite proportionnée à sa condition et à sa fortune de dessus terre. C'étaient d'abord des doubles véritables, ceux des esclaves ou des vassaux qu'on égorgeait sur la tombe et qui partaient avec le double du maître pour le servir au delà comme ils avaient fait en deçà de la tombe1. On remplaça plus tard ce cortège de victimes par des escouades do statues et d'images auxquelles la magie prêtait une âme intelligente et active. Elles commencèrent par être de grande taille si bien que les riches seuls ou les nobles pouvaient s'en procurer' On les diminua peu à peu et on les réduisit à ne plus avoir qu quelques centimètres de haut. Les unes étaient découpées dar l'albâtre, le granit, le diorite, le calcaire fin, ou pétries d'une ocumIti*. argile de choix délicatement modelée; les autres ne présentaient presque plus l'aspect humain1. On les animait au moyen d'une formule, qu'on récitait sur elles au moment de la fabrication, puis qu'on traçait sur leurs jambes, et elles jouissaient toutes des mêmes facultés : quand le dieu chargé d'appeler les Osiriens à la corvée prononçait le nom du mort à qui elles appartenaient, elles se levaient et répondaient à sa place, d'où le terme de Répondants — Ouashbili — par lequel on les désignait5. Équipées pour les travaux des champs, la houe au poing, le sac à
I. Sur la persistance du sacrifice humain, réel ou simulé, jusque nous In second empire tliébain, dans des cas exceptionnels, consulter M.ispr.BO, le Tombeau île Montouhikhopshouf, dans lr. Mémoire* de la Mûtion française du Caire, t. V, p. Y.it sqq. Cf. p. 168, note t, de celte Histoire.
t. Ce sont les broycuses de grain, les pétrisseurs, les cellériers qu'on trouve parfois dans les tombes soignées de l' Ancien-Empire (M*srmo, Guide du Visiteur au mutée de /(ou/no, p. ïi.'i, Ï18, 319, ïiO); peut-être même les statues de double doiveol-ellei fiira rangées dans cette catégorie.
a. Dessin de Fauc/ier-liudiu, d'aprtH une statuette en calcaire peint prorenant du tombeau de Soniioimou à Tbèbei; fin de la XXe dynastie.
i. L'origine et la signification des fiuashbtti ou Répandants ont été indiquées déjà à plusieurs rcpi'ii.i'!. piir M isvr.no. Guide du Visiteur au musée de boulaq, p. 131-133, et Etudes de ilythol"gie cl d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 3Sj-3;iti.
S. La formule magique destinée à donner la vie aux Répondants et à leur commander leur tache dans l'autre monde forme le chapitre VI du Lii-re des Morts (cuit. iS.iïiLLt, I. I, |>1. VIII). Kllc a été
grain sur l'épaule, elles s'en allaient travailler dans l'endroit qu'on leur indiquait et fournissaient autant de jours de prestation qu'on en exigeait
d'elles. Elles rachetaient par là jusqu'à un certain point les inégalités de condition que la mort même n'effaçait pas chez les féaux d'Osiris. On les vendait si bon marché que les plus pauvres se trouvaient toujours assez riches pour s'en acheter ou pour en donner quelques-unes à leurs parents : le fellah, l'artisan, l'esclave leur devaient de ne pas continuer aux îles bienheureuses leur routine de labeuret defatigues inces-
LB KOHI ET SA rtïHÏ JOUENT llil BAIES BA.1S LE HllSyUl1. , .
santés. Tandis que les petits bonshommes de pierre ou d'émail peinaient, piochaient et semaient consciencieusement, leurs maîtres jouissaient en pleine paresse de toutes les félicités
du paradis égyptien. Ils s'asseyaient mollement au bord de l'eau, à l'ombre toujours verte des grands arbres, et respiraient la brise fraîche du Nord. Us
oiuiitO<! par Cii.ibas, Obtereationt iur le Chapitre VI du Rituel funéraire égyptien, à propoi d'une ttatuette funéraire du mutée île Langrrs (Extrait ite>s Mémoire! de ta Société historique et archéologique de Langret, I8il3) et nul-tout par V. Louer, les Slatiietlet funéraire! du musée de Boutai/, dan-' le liecueiliie Traraur, 1. IV. |i. 80-1IT, t. V, p. 70-70.
1. Destin de Faucher-Gudin, d'âpre» une vignette du i'apyrut u' i de Dublin [Savii.le, Dat Alguptùche Todteiibuch, I. I. pi. XXVII. Du). Le nom de dame» n'ont u»s tout a fait evact; on trouvera lu définition uVecjeii dans t'.ii.ktM.ii, Oamet Ancieui and Oriental and hou- toptay them. |>. s-IOI.
*. ÙeuÎH de Fancher-Giidin, à" âpre* le Papy rut deSebhopit, à Turin (I.imii.m;, Di-.ionarîn di ilitolorjia Egi-.ia, [il. V). Ce dessin fait jiiirtiir du même laliteau uuu la vignot le do ta jiage 1i»â.