LA SORTIE DES AMES PENDANT LE JOUR
toujours nouveau. Elles débarquaient où il leur plaisait et revenaient à leur gré dans notre monde1. Si parfois l'envie les possédait de revoir ce qui subsistait de leur corps terrestre, l'épervier à tète humaine descendait à plein vol le long du puits, s'abattait sur le lit, et, les mains posées doucement à l'endroit où le cœur avait battu jadis, levait les yeux vers le masque immobile de sa momie. Ce n'était que pour un instant, car rien n'obligeait ces âmes
parfaites à s'enfermer dans la tombe comme les doubles d'autrefois, par crainte de la lumière. Elles sortaient pendant le jour* et habitaient les lieux où elles avaient vécu, elles se promenaient dans leur jardin au bord de leur bassin d'eau courante, elles se perchaient comme autant d'oiseaux sur les branches des arbres qu'elles avaient plantés, ou prenaient le frais à l'ombre de leurs sycomores, elles mangeaient et buvaient à leur plaisir, elles voyageaient par monts et par vaux, elles remontaient sur la barque de Rà et en redescendaient, sans fatigue et sans dégoût de ce recommencer perpétuel*. Cette conception, qui se
de la momie est reprend niée souvent sur les exemplaires théhnins du Litre de* Morts (édit. Niville, I. 1, pi. Cl, eh. imu); elle est le mieux rendue dans le pelit monument du serine llil (.Uispefw, Guide du Visiteur au Mutée de Boulai/, p. 130-131, n* liiil) i|ui est reproduit sur celle page.
I. MisfEBO, Etudes de Mythologie et d'Archéologie Egyptiennes, t. Il, p. il-ïî.
i. Dessin de Faucker-Gudin, d'après une photographie d'Emile Hrugsch-ISey, reproduisant le cercueil en miniature du teribe ISâ (Mast-mio, Guide du Visiteur, p. 130-131, n1 1(121).
3. C'est le titre Pirou-m-krou, de la première section du Lirre des Morts et de plusieurs chapitres dans les autres sections (SIispeuo, Éludes de Mythologie et iC Archéologie Égyptienne*, t. I, p. 332- 333|. (In l'a traduit, sortir du jour, se manifester nu jour, sortir comme le jour; l;i traduction réelle lortir pendant le jour a été indiquée par Keinisch {Die .Egyptischen Dcnkmiilcr in Miramar, n, 11] et démontrée par Lcfébure (le l'er-m-hrau. Etude sur la vie future che: les Egyptien*, dans Cninis, Mélanges Egyptologiguet, if série, t. II. p. ÎIB-ÏH; cf. K. vos Uew:*a*\ bat tlucli ram Durchwandeln iler Eaigkeit, p. 8, 31).
1. Celte peinture de la vie de l'àme qui tort pendant le jour est empruntée à la formule fréquente sur les stèles des XVIII -\\- dynasties, dont l'exemplaire le plus connu est notre slcle t: Sii du Louvre
développa assez tard, ramenait les Égyptiens au point d'où ils étaient partis quand ils s'étaient engagés dans leurs spéculations sur l'autre vie : l'àme, après avoir quitté le lieu de son incarnation auquel elle s'était attachée tout d'abord, après s'être élevée au ciel et y avoir cherché vainement un abri qui lui convint, abandonnait les refuges qu'elle avait rencontrés là-haut et se rabattait résolument sur notre terre. Du moins n'y retombait-elle que pour y mener au grand jour une vie paisible, heureuse, libre, avec la vallée entière pour paradis. L'alliance toujours plus intime d'Osiris et de Rà mêla graduellement des mythes et des dogmes qui avaient été entièrement séparés au début. Les amis et les ennemis de chacun d'eux devinrent les amis et les ennemis de l'autre, et perdirent leur originalité native pour former des personnes mixtes où les éléments les plus contradictoires se combinaient, souvent sans réussir à se fondre. Les Horus célestes rejoignirent à tour de rôle Horus, fils d'Isis, et lui apportèrent leurs attributs comme ils lui empruntèrent les siens. Apôpi et les monstres qui guettaient Rà dans ses croisières sur l'Océan d'en haut, l'hippopotame, le crocodile, le porc sauvage, ne firent plus qu'un avec Sit et avec ses complices. Sit possédait encore sa moitié de l'Egypte, et son antique fraternité avec l'Horus du ciel ne s'était pas rompue, soit qu'ils n'eussent tous les deux qu'un même temple comme à Noubit, soit qu'ils fussent adorés solidairement dans deux nomes contigus, à Oxyrrhynchos, par exemple, et dans Héracléopolis-la-Grande. La répulsion qui s'attacha au meurtrier d'Osiris ne dissocia point partout les deux cultes : certaines cités s'obstinèrent à les pratiquer côte à côte jusqu'aux derniers temps du paganisme. C'était, après tout, se montrer fidèles aux plus vieilles traditions de la race, mais le gros des Égyptiens, qui ne les connaissait plus, imagina des raisons tirées de l'histoire des dynasties divines pour expliquer le fait. La sentence de Thot ou de Sibou n'avait pas mis fin aux entreprises de Sit : elles avaient recommencé dès qu'Horus avait quitté la terre et s'étaient poursuivies, avec des fortunes diverses, sous les rois-dieux de la seconde Ennéade1. Or, en l'an ccclxiii
(Pierrkt, Recueil d'inscriptions inédites, t. Il, p. 90-93; cf. E. A. W. Bcuge, Noies on Egyptian Stclie. principally of thc XVIIlth Dynasly, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. VIII, p. 306-312).
1. La guerre d'Ilarmakhis et de Sit est racontée et illustrée tout au long sur les parois du sanctuaire dans le temple d'Edfou. Les inscriptions et les tableaux qui s'y rapportent ont été copiés, publiés et interprétés pour la première fois par E. Navillk, Textes relatifs au Mythe d' Horus recueillis dans le temple d'Edfou, y\. XII-XXXI, et p. 1(3-25; Brugsch en donna peu après, dans son mémoire sur Die Sage von der geflûgellen Son ne use ha bc nach altagyplwchen Quellen {Aus den XIV Bande der Abhandlungcn der K. Ges. der Wissetischaflen zu Gotlingen, 1870), une traduction allemande et un commentaire dont il a rectifié beaucoup de points dans divers articles de son Dictionnaire Géographique. L'interprétation du texte adoptée ici a été proposée par Masi-kro, Études de Mythologie et d Archéologie Egyptiennes, t. Il, p. 321 sqq.
LES CAMPAGNES U'HARMAKHIS CONTRE SlT. 201
d'Harmakhis, les Typhoniens reprirent la campagne. Vaincus une première fois auprès d'Edfou, ils se retirèrent précipitamment vers le Nord, s'arrètant pour offrir bataille dans toutes les localités où leurs partisans prédominaient, à Zatmit dans le nome Thébain1, à Khaît-noutrit au Nord-Kst deDendérah', à liibonou, dans la principauté de la Gazelle3. Plusieurs combats sanglants livrés entre Oxyrrhynchos et la Grande-Héracléopolis les rejetèrent définitivement hors delà vallée : ils se rallièrent une dernière fois dans les cantons orientaux du Delta, furent battus à Zalou', et, renonçant à tenter la chance des armes sur terre, s'embarquèrent au fond du golfe de Suez pour revenir aux déserts de Nubie, leur refuge habituel
dans les mauvais jours. La mer était l'élément typhonien par excellence, et ils pouvaient s'y croire en sûreté : Horus les y suivit pourtant, les rejoignit près de Shas-hirtV, les dispersa, et, de retour à Edfou, célébra sa victoire par des fêtes solennelles. A mesure qu'il s'était emparé des localités où Sît régnait en maître, il avait pris des mesures énergiques pour y établir l'autorité d'Osiris et du cycle solaire. Il y avait bâti partout un
i. Zalnitt (Barr.scn, Okl. Géographique, p. 1011(1) parait «voir été située à quelque distance lie Itavadtych, à l'endroit où la carte de la Commission d'Egypte marque les ruines d'un village moderne. Il y avait là une nécropole assez considérable ; les marchands de Lou*or s'y approvisionnent d'objets intiques, dont beaucoup remontent au premier empire thébain.
î. Khalt ou Khalti-noutrlt {Bmt.sch, Dicl. Géographique, p. tm-f-i) me parait être représentée aujourd'hui par l'un des bonrga <]ui forment !a commune de llendérah, celui de Soutah : Kbalt ou sérail tombé ou se serait con fondu avec le terme ad m inistralif nnkhiét, qui s'applique encore à l'une des parties du village, Hakhirt-finutah (Masfeko, Étude- de Mylhnlngie et d'Arrliéo/ogie Egyptienne-, t. Il, p. 3*G],
3. liibonou (B»i«sai, Dicl. Géographique, p. 490-491, Ità-i) est aujourd'hui 'linii-h (XtsPKRO, Sota au joarte jour, jjj 14, ibns les Viorteilingt île Li Société d'AirhéiilucJc Biblique, t. XIII, |i. 5uG-!>U").
4. Zalou, Zarou (Dwr.scH, Dictionnaire Géographique, p. H!'Ï-!IU") est la Selle des géographes classique»; cf. la Carie des nomes du Delta a la page 75 de celte Hutoirr,
5. Dettiii de Faucher-Gudin d'apré* te releré du tombeau d'Anni par touinr, membre de la mit-
espèces d'arbres qui composaient le jardin d'.Vimi pendant sa vie.
li. Shas-hirlt est le nom égyptien dune des villes de Bérénice que les l'tolémees construisirent sur In merllouge (UmtscH, Dictionnaii-e Géographique, p. 'iiï-TSM, 1 33S-J 33fi, et Zeiltchrifl, 1HB4, p. mil.
temple de lui-même à côté du sanctuaire des divinités typhoniennes, et il s'y était intronisé dans celle de ses formes qu'il avait dû revêtir pour triompher de ses ennemis. Métamorphosé en épervier au combat d'Hibonou, il s'était abattu sur l'échiné de Sît, déguisé en hippopotame : on le figurait, dans sa chapelle d'Hibonou, comme un épervier posé sur le dos (l'une gazelle, emblème du nome où le choc avait eu lieu1. Il s'était incarné près de Zalou dans un lion à tête humaine, couronné du triple diadème et dont les pattes étaient armées de griffes tranchantes comme des couteaux : c'était en la figure d'un lion qu'on l'adorait au temple de Zalou1. La solidarité de Sît et de l'Horus céleste n'était donc pas un fait de religion primitive pour ces Égyptiens des époques récentes; c'était la conséquence et, pour ainsi dire, la sanction des hostilités anciennes entre les deux dieux. Horus avait agi envers son ennemi à la façon dont un Pharaon victorieux traitait les barbares soumis par ses armes : il s'était construit un château pour le tenir en échec, et ses prêtres formaient comme une garnison qui prévenait les révoltes du sacerdoce rival et de ses fidèles3. Les luttes des dieux se changèrent de la sorte en luttes humaines dont les épisodes ensanglantèrent l'Egypte plus d'une fois. Les haines se perpétuaient si fortes d'Osiriens à Typhoniens, que les nomes où la religion de Sît avait persisté devinrent odieux au reste de la population : on grattait l'image de leur maître sur les monuments4, on effaçait leur nom des listes géographiques, on leur prodiguait les épithètes injurieuses, on poursuivait et l'on tuait leurs animaux sacrés pour faire œuvre pie. De là des rixes qui dégénéraient en véritables guerres civjles jusque sous les Romains*.
1. Naville, Textes relatifs au Mythe a" Horus recueillis dans le temple d'Edfou, pi. XIV, 1. 11-13: cf. Brlgsch, Die Sage von der geflûgelten Sonnenscheibe, p. 17-18.
2. Naville, Textes relatifs au Mythe d'Horus recueillis dens le temple d'Edfou, pi. XVIII, I. 1-3; Diugsch, Die Sage von der geflûgelten Sonnenscheibe, p. 3-1-30,
3. Ces établissements, ces Marches a" Horus sur territoire typhonien, sont ce que les textes d'Edfou (Navillk, Textes relatifs au Mythe d'Horus, pi. XVU, I. 10 sqq.) appellent des Masnit. Les soldatsprêtres d'Horus se nommaient, d'après une tradition ancienne, les masntliou, les forgerons (Maspeko, Études de Religion et a" Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 313 sqq.); la masnit est au début l'endroit où ces forgerons travaillaient, la forge, par suite le sanctuaire de leur raattre à Edfou, et par extension le sanctuaire de l'Horus Céleste dans toutes les villes d'Egypte où ce dieu possédait un culte analogue à celui d'Edfou. Brugsch a montré que ces Masnit, ces forges divines, étaient au nombre de quatre en Egypte (Dictionnaire Géographique, p. 298-306, 371-378, 1211-1212).
A. Séti Ier, dans sa tombe, remplaçait partout l'hiéroglyphe <J du dieu Stt qui forme son nom par
celui d'Osiris J : c'était, comme Champollion le remarquait déjà, pour ne pas blesser le dieu des morts par la vue de son ennemi, surtout peut-être par la contradiction qu'il y avait à qualifier d'Osiris un roi qui portait le nom de Slt, et à dire YOsiris Séti. Le martelage du nom de Stt sur les monuments ne me parait pas être antérieur à l'époque persane : c'est le moment où, les maîtres du pays étant étrangers et de religions différentes, les divinités féodales cessèrent d'aspirer à la suprématie politique, et l'Egypte n'eut plus de religion commune que celle du dieu des Morts, Osiris. 5. Cf. la bataille que Juvénal décrit dans sa XV» satire, entre les gens de Pendérah et ceux d'une ville d'Ombi, qui n'est pas l'Ombos située entre Assouan et le Gcbel-Silsiléh, mais Pa-noubft. la Pampanis des géographes romains, aujourd'hui Négadéh (Dl'michkn, Geschichle .Egyptcns, p. 125-126).
m L'HISTOIRE LÉGENDAIRE DE L'EGYPTE.
Les Typhoniens ne s'en confirmèrent que davantage dans leur vénération pour le dieu maudit : le christianisme seul triompha de leur opiniâtre fidélité1.
L'histoire du monde était donc pour l'Egypte l'histoire de la lutte engagée entre les féaux d'Osiris et les complices de Sît; lutte interminable où tantôt l'un, tantôt l'autre des partis rivaux, obtenait quelques avantages momentanés, sans jamais remporter la victoire définitive jusqu'à la consommation des âges. Les rois-dieux de la seconde et de la troisième Ennéade y consacrèrent la plupart des années de leur règne terrestre : on les modelait à l'image des grands Pharaons batailleurs qui, du xvmp au xne siècle avant notre ère, étendirent leur domination depuis les plaines de l'Euphrate jusqu'aux marais de l'Ethiopie. Quelques souverains pacifiques se rencontraient ça et là dans cette lignée de conquérants, des savants et des législateurs, dont le plus illustre s'appelait Thot deux fois grand, le maître d'Hermopolis et de l'Ennéade hermopolitaine. Une légende d'origine récente faisait de lui le premier ministre d'Horus, fils d'Isis* : une tradition, plus ancienne encore, voulait qu'il eût été le second roi de la seconde dynastie, le successeur immédiat d'Horus-les- Dieux, et lui attribuait 3226 ans de règne8. Il avait porté sur le trône cet esprit ingénieux et cette puissance de création qui l'avaient signalé dès le temps où il n'était que simple dieu féodal. L'astronomie, la divination, la magie, la médecine, l'écriture, le dessin, toutes les sciences et tous les arts émanaient de lui comme de leur premier maitre*. 11 avait enseigné aux hommes la façon d'explorer le ciel avec méthode et d'observer ce qui s'y passait, les lentes révolutions du Soleil, les phases rapides de la lune, les mouvements entre-croisés des cinq planètes, la figure et les limites des constellations qui s'allumaient chaque soir dans les hauteurs du monde. La plupart d'entre elles
1. L'épisode des guerres d'Horus et de Stt a été dessiné par Faucher-Gudin, d'après un bas-relief du temple d'Edfou (Naville, Textes relatifs au Mythe d'Horus, pi. XV). A droite, Har-Uouditi, debout sur la barque solaire, perce de sa lance la tète d'un crocodile, partisan de Slt, plongé dans le fleuve; Harmàkhis, debout derrière lui, assiste à l'exécution. Kn face de ce couple divin, Horus le ieune tue un homme, autre partisan de Sit, dont lsis et Harhoudtti tiennent les chaînes : derrière lui, lsis et Thot amènent quatre autres captifs liés et prêts pour le sacrifice devant Harmàkhis.
2. C'est le rôle qu'il joue dans les textes d'Edfou publiés par Naville, et qui est confirmé par divers passages où il est nommé le ZaUi, le comte d'Horus (cf. Bkrghann, Hieroglyphischc Insckrifieti, pi. LXXX1, l. 73-7-4); dans une autre tradition, que les Grecs ont connue, il est le ministre, le comte d'Osiris (cf. p. 174, et DCmichkn, Hislorische Inschriftcn, t. H, pi. XXV), ou, selon Platon, de Thamous (Phèdre, édit. Didot, t. I, p. 733), selon Elien (Varia Historia, XII, 4; XIV, 34), de Sésostris.
3. Papyrus Royal de Turin dans Lkpsus, Auswahl der wichtigsten Urkunden, pi. III, col. u, 11, 1. 3. Le roi Thot mentionné sur le coffret d'une reine de la XI* dynastie, aujourd'hui conservé au Musée de Berlin (n° 1175), ne serait pas, d'après M. Erman (Historiscttc Nachlese dans la Zeitschrift, t. XXX. p. 46-47), le dieu Thot, roi des dynasties divines, mais un prince des dynasties thébaines ou Héracléopolitaines (cf. Piktschman.n, Hermès Trismegistos, p. 26, En. Meykr, Gesckichte des AlterthumsA. I, p. 65).
4. Les témoignages des auteurs grecs et romains à ce sujet se trouvent dans Jabloxski, Panthéon &gyptiorum, t. III, p. 150 sqq., et dans Piktschmann, Hernies Triitnegistos naeh jEgyptischen, Griechischen und Oriental ischen Ueberlieferungen, p. 28 sqq. Thot est l'Hermès Trismégiste des Grecs.