LES IMPERFECTIONS DE L'ANNÉE
de tous ses enfants. Ils formaient, à la suite de la grande année, un petit mois1, qui rendait moins considérable l'écart entre le comput salaire et le lunaire : il ne le supprima pas entièrement, et les six heures et quelques minutes dont les Égyptiens n'avaient pas su tenir compte devinrent progressivement l'origine de désordres nouveaux. C'était un jour complet qui venait s'ajouter tous les quatre ans aux trois cent soixante jours réglementaires, mais qu'on laissait perdre maladroitement. Le trouble qu'il jetait dans la vie du peuple, d'abord insignifiant, s'accrut à la longue et finit par rompre l'accord entre l'ordre du calendrier et celui des phénomènes naturels : au bout de cent vingt ans, l'année légale avait empiété d'un mois plein sur l'année réelle, et le 1er Thot précédait de trente jours le lever héliaque de Sothis, au lieu de coïncider avec lui, comme il aurait dû. Les astronomes de l'époque gréco-romaine, spéculant après coup sur l'histoire entière de leur patrie, découvrirent un procédé fort ingénieux en théorie d'obvier à ce désordre lamentable1. Si l'omission des six heures annuelles entraînait la perte d'un jour tous les quatre ans, le moment devait arriver, après trois cent soixante cinq fois quatre années, où le déficit atteindrait une année totale, et où, par conséquent, quatorze cent soixante années complètes équivaudraient exactement à quatorze cent soixante et une des années imparfaites. La concordance, détruite par la force des choses, se rétablissait donc d'elle-même après un peu plus de quatorze siècles et demi : le début de l'année civile se confondait avec le début de l'année astronomique, celui-ci avec le lever héliaque de Sirius et par suite avec la date officielle de l'inondation. Les Égyptiens des temps pharaoniques ne connurent jamais ce moyen si simple et surtout si pratique, grâce auquel des générations à la centaine se seraient consolées des ennuis sans fin que le déplacement régulier d'une année vague dans l'année fixe leur aurait causés, par la douceur de savoir qu'un jour luirait où quelqu'un de leurs descendants verrait, une fois dans sa vie, les deux années se superposer mathématiquement et les saisons reprendre leur place normale. Leur année était comme ces montres qui retardent chaque jour d'une quantité de minutes déterminée. Le possesseur ne s'amuse pas à calculer un cycle qui lui permette d'attendre l'instant où, de retard en retard, l'heure juste sera revenue : il tolère l'irrégularité tant que ses affaires
1. C'est le nom que les Coptes donnaient encore aux cinq jours épagomènes (Ster*, Koptisctte Grammatik, p. 137 ; Brugsch, Thésaurus Inscriptionum /Egyptiacarum, p. 479 sqq.).
2. Km II a montré que la période sothiaque a été imaginée et adaptée à l'histoire ancienne do l'Egypte sous les Antonins (Krall, Studien zur Genchirhte des Allen /Egyptnis, I, p. 76 sqq.).
HIST. ANC. DE I.'oiRKYT. — T. I. 47
n'en souffrent pas, mais dès qu'elles en ressentent l'incommodité, il ramène du doigt l'aiguille au point du cadran qui répond à l'heure exacte, et recommence l'opération chaque fois qu'il la juge nécessaire, sans règle précise. * L'année égyptienne s'en allait de même en débandade à travers les saisons, retardant de plus en plus, jusqu'au jour où, le désaccord devenant trop considérable, le roi ou les prêtres donnaient à la machine un coup de pouce pour la remettre au point1.
Les jours avaient d'ailleurs chacun leur vertu propre, que l'homme devait connaître s'il voulait profiter des avantages ou échapper aux périls qu'ils lui préparaient. On n'en comptait aucun parmi eux qui ne rappelât quelque incident des guerres divines et n'eût éclairé une bataille entre les partisans de Sit et ceux d'Osiris ou de Râ : le triomphe ou le désastre qu'ils avaient enregistré les avait comme imprégnés de bonheur ou de malheur, et ils en étaient demeurés à tout jamais bienfaisants ou funestes. C'était le 47 Athyr que Typhon avait attiré son frère auprès de lui et l'avait assassiné au milieu d'un banquet1. Chaque année, à pareil jour, la tragédie qui s'était accomplie autrefois dans le palais terrestre du dieu semblait se jouer de nouveau dans les profondeurs du ciel. Comme au même instant de la mort d'Osiris, la puissance du bien s'amoindrissait, la souveraineté du mal prévalait partout, la nature entière, abandonnée aux divinités des ténèbres, se retournait contre l'homme. Ce qu'il entreprenait ce jour-là échouait fatalement*. S'il sortait se promener au bord du fleuve, un crocodile l'assaillait comme le crocodile dépêché par Sît avait assailli Osiris*. S'il partait pour un voyage, c'était un adieu éternel qu'il disait à sa famille et à ses amis : la mort le fauchait en route8. Il devait s'enfermer chez soi pour échapper à la fatalité8, attendre
1. Les questions relatives à Tannée égyptienne, à ses divisions, à ses imperfections, ont suscité quantité de travaux très considérables, où beaucoup de science et d'ingéniosité a été dépensé souvent en pure perte : j'ai préféré ne dire sur ce sujet que ce qui me paraissait être le plus vraisemblable et le plus conforme à ce que nous savons du reste de la doctrine égyptienne. Le Papyrus Anaituti IV (pi. X, I. 1-5) nous a conservé la plainte d'un Égyptien du temps de Minéphtah ou de Séti II, sur le trouble que l'imperfection de l'année jetait dans la vie du peuple (Maspkro. Note* au jour le jour, % 4, dans les Proceedtngs de la Société d'Archéologie Biblique, t. XIII, p. 303-410).
2. La date du 17 Athyr, donnée par les Grecs (De hitle et Osiride, § 13, édit. Parthey, p. 21-23), est confirmée par plusieurs textes pharaoniques, tels que le Papyrus Sallier IV, pi. VIII, I. 4-6.
3. Le 12 Paophi, jour où l'un des serviteurs d'Osiris s'était rallié à Sît, « quoi que tu fasses en ce jour-là, il en sortira malheur en ce jour-là » {Pap. Sallier IV, pi. V, 1. 1).
4. Le 22 Paophi, • ne te baigne en aucune eau ce jour-là : quiconque navigue sur le fleuve en ce jour sera mis en pièces par la langue du crocodile divin « (Pap. Sallier IV, pi. VI, 1. 5-6).
5. Le 20 Méchlr, « ne songe pas à partir en bateau • (Pap. Sallier IV, pi. XVII, 1. 8). Le 24, • ne pars pas en ce jour pour descendre le fleuve; quiconque s'approche du fleuve en ce jour perd la vie » (id., pi. XVIII, 1. 1-2).
6. Le 4 de Paophi, « ne sors de ta maison d'aucun côté en ce jour » (Pap. Sallier IV, pi. IV, I. 3). non plus que le 5 (id., pi. IV, I. 3-4); le 5 de Pakhons, • quiconque sort de sa maison en ce jour-là, les fièvres le gagnent et le tuent » (id., pi. XXIII, I. 8-9).