L'ÉCRITURE IDÉOGRAPHIQUE, SYLLABIQUE, ALPHABÉTIQUE
que l'autre partie, la consonne, c'est-à-dire r dans rou, A dans ha, n dans ni, b dans bou, si bien que *=» rou, fj] ha, *-"* ni, J 6ow, devinrent r, A, n et 6, sans plus. Le travail, accompli à la longue sur un certain nombre de syllabiques, fournit un alphabet assez considérable, dans lequel plusieurs lettres exprimaient chacune des vingt-deux principales articulations que les scribes jugèrent utile d'écrire. Les signes qu'on attribue à une même lettre sont des égaux de son, des homophones : ^, *=, ^ sont homophones, comme *«-* et^, parce que chacun d'eux sert indifféremment, dans le groupe auquel il appartient, à traduire aux yeux l'articulation m ou l'articulation n. Il semblait que les Égyptiens, parvenus à ce point, dussent être amenés presque immédiatement par la simple routine à rejeter les diverses sortes de caractères dont ils avaient usé tour à tour, pour ne plus conserver qu'un alphabet. Mais le génie d'invention réel dont ils avaient fait preuve les abandonna en cela comme en tout : s'ils eurent souvent le mérite de découvrir, ils surent rarement perfectionner leurs découvertes. Ils gardèrent les signes syllabiques et idéographiques du début, et se composèrent, avec le résidu de leurs notations successives, un système fort compliqué dans lequel les syllabes et les idéogrammes se mêlent aux lettres proprement dites. Il y a de tout dans une phrase, ou même dans un mot égyptien comme fij 0 ^ 9 maszirou, l'oreille, ou ^ J -AA^ jf) kherôou, la voix : des syllabiques fl mas, } zir, -** rou, | kher, des lettres simples qui en complètent l'expression phonétique fl s, ^ ou, <=» r, enfin des idéogrammes, 9 qui montre l'image de l'oreille à côté du mot qui l'écrit, jjjj c[u* prouve que les lettres couvrent un nom désignant une action de la bouche. Ce mélange avait ses avantages : il permettait aux Égyptiens de préciser par la vue de l'objet le sens des termes que les lettres seules risquaient parfois de ne pas expliquer suffisamment. Il exigeait un effort sérieux de mémoire et de longues années d'études : encore, bien des gens n'arrivaient-ils jamais à le posséder complètement. L'aspect pittoresque des phrases, où les figures d'hommes, d'animaux, de meubles, d'armes, d'outils, se rencontrent et se groupent en petits tableaux qui se suivent à la file, rendait l'écriture hiéroglyphique des plus propres à décorer les temples des dieux ou les palais des rois. Mêlée aux scènes d'adoration, de sacrifices, de batailles, de vie privée, elle encadre les groupes de personnages, les sépare, habille les espaces vides que le sculpteur et le peintre n'auraient su comment remplir : elle est l'écriture monumentale par excellence. Dans l'ordinaire de la vie, on la traçait aux encres noire ou rouge
sur des fragments de calcaire ou de poterie, sur des tablettes en bois revêtues de stuc, surtout sur les fibres du papyrus. La nécessité d'aller vite, et l'inhabileté des scribes en dénaturèrent bientôt l'apparence et les éléments : les caractères abrégés, superposés, liés l'un à l'autre par des traits parasites, ne conservèrent plus qu'une ressemblance lointaine avec les personnes ou avec les choses qu'ils avaient représentées à l'origine. On réservait cette écriture cursive, qu'on appelle assez inexactement l'hiératique, aux actes publics ou privés, à la correspondance administrative, à la propagation des œuvres littéraires, scientifiques et religieuses.
C'est ainsi que la tradition se plut à prêter aux dieux, et parmi eux, à Thot deux fois grand, l'invention de toutes les sciences et de tous les arts qui faisaient la gloire et la prospérité de l'Egypte. II semblait, non seulement au vulgaire, mais aux plus sages du peuple, que les ancêtres, s'ils avaient été abandonnés à leurs seules forces, n'auraient jamais réussi à s'élever beaucoup au-dessus du niveau des bêtes. L'idée qu'une découverte utile au pays put sortir d'un cerveau humain, puis, une fois produite au dehors, se répandre et se développer par l'effort des générations successives, leur paraissait impossible à admettre : ils pensaient que chaque art, que chaque métier avait été dès le début ce qu'il était de leur temps, et si quelque nouveauté se présentait qui fût de nature à leur montrer leur erreur, ils préféraient supposer une intervention divine plutôt que de se laisser détromper. L'écrit mystique, inséré au Livre des Morts comme chapitre soixante-quatrième, et auquel on attribua plus tard une importance décisive sur la vie future de l'homme, était, ils le savaient, assez postérieur au reste des formules dont se compose cet ouvrage : ils ne s'en refusèrent pas moins à le considérer comme étant d'origine terrestre. On l'avait rencontré un jour, sans qu'on sût d'où il venait, dans le sanctuaire d'Hermopolis, au pied de la statue de Thot, tracé en caractères bleus sur une plaque d'albâtre. C'était, assuraient les uns, sous le roi Housaphaîti de la 1èr* dynastie, ou plutôt, disaient les autres, sous le pieux Mykérinos : un prince en voyage, Hardidouf, l'avait aperçu et apporté au souverain comme un objet miraculeux1. De même, le livre de médecine où il est traité
1. Sur cette double origine du chapitre I.XIV, voir Guieysse, Fiituel Funéraire Égyptien* chapitre 64% p. 10-12 et p. 58-59. J'ai indiqué ailleurs les raisons qui me font considérer cette mention comme la preuve d'une rédaction relativement moderne, contrairement à l'opinion généralement reçue qui veut y reconnaître un indice de la haute antiquité que les Égyptiens attribuaient à cet ouvrage (Eludes de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 367-309). Une tablette de pierre dure, la plinthe Péroffsky, qui porte le texte du chapitre et qui est aujourd'hui déposée au musée de l'Ermitage (Golénischeff, Ermitage Impérial. Inventaire de la Collection Égyptienne, n° 1101, p. 169-170), est probablement un fac-similé de l'original découvert dans le temple de Thot.