LES LISTES ROYALES D'ÉPOQUE PHARAONIQUE
des maladies des femmes n'était pas l'œuvre d'un praticien : il s'était révélé à Coptos, dans le temple d'isis, au prêtre qui veillait de nuit devant le Saint des Saints. « Bien que la terre fût plongée dans les ténèbres, la lune brilla sur lui et l'enveloppa de lumière. On l'envoya, comme grande merveille, à la Sainteté du roi Khéops, le juste de voix1. » Les dieux avaient donc exercé le pouvoir direct jusqu'à ce que les hommes fussent policés entièrement, et leurs trois dynasties s'étaient distribué le travail de civilisation, chacune selon sa puissance. La première, qui se composait des divinités les plus vigoureuses, avait accompli le plus difficile en organisant solidement le monde; la seconde avait instruit les Égyptiens, et la troisième avait réglé dans ses mille détails la constitution religieuse du pays. Quand il ne resta plus rien à établir qui exigeât une force ou une intelligence surnaturelles, les dieux remontèrent au ciel et de simples mortels leur succédèrent sur le trône. Une tradition n'hésitait pas et plaçait le premier roi humain dont elle eût gardé la mémoire immédiatement après le dernier des dieux : celui-ci, en sortant du palais, avait remis la couronne à l'homme son héritier, et le changement de nature n'avait amené aucune interruption dans la série des souverains*. Une autre tradition ne voulait pas admettre que le contact eût été aussi intime. Elle intercalait une ou plusieurs lignées de Thébains ou de Thinites entre l'Ennéade et Menés, mais si pâles, si fluides, d'un contour si indécis, qu'elle les appelait des Mânes et leur reconnaissait au plus une existence passive, comme de gens qui se seraient trouvés toujours morts, sans avoir eu la peine de traverser la vie8. Menés avait été le premier en date des vivants véritables4. Après lui, les Égyptiens prétendaient posséder la liste ininterrompue des Pharaons qui avaient dominé sur la vallée du Nil. Dès la XVIIIe dynastie ils l'écrivaient sur papyrus, avec l'indication du nombre d'années que chaque prince était demeuré sur le trône ou qu'il avait vécu6.
1. Bircb, Médical Papyrus with the name of Cheops, dans la Zeitschrift, 1871, p. 61-64.
2. Cette tradition est rapportée dans la Chronique de Scaliger (Lacth, Manetho und der Tiiriner Kônigshuch, p. 8-11; cf. p. 74 sqq.) et dans la plupart des auteurs anciens qui ont employé les extraits de Manéthon (MiUler-Didot, Fragmenta Historicorum Grsecorum, t. II, p. 539-540).
3. C'est la tradition indiquée dans la version arménienne d'Eusèbe, et qui provenait de Manéthon comme la précédente (MCller-Didot, Fragmenta Historicorum Grxcorum, t. II, p. 526, 528). Un seul de ces rois nous est connu, Bytis, où l'on doit retrouver peut-être le Bitiou d'un conte égyptien.
4. Maxethon (dans Mûller-Didot, Fragm. Hist. Grxc, t. II, p. 539) : M et à véxvaç -roùç Y)u,tOÉou; irpcurrç fta<ri),£ta xatapiQ (Agirai paai)io)v ôxxù>, J>v TCpaïTo; My)vv)ç ©eivittj; èâao-fteuasv ett) £(3'. La plupart des témoignages classiques confirment la tradition que Manéthon avait recueillie dans les archives des temples de Memphis (Hérodote, II, xcix; Diodore de Sicile. 1, 43, 45, 94; Joskphe, Ant. Jud., VIII, 6, 2; Eratosthénes, dans MCller-Didot, Fragmenta Historicorum Grxcorum, t. II, p. 540).
5. La seule de ces listes que nous possédions, le Papyrus Royal de Turin, Tut achetée à Thèbes presque intacte par Drovctti vers 1818, et mutilée involontairement par lui pendant le transport. Les restes en furent acquis avec la collection par le gouvernement piémontais, en 1820, et déposés au Musée de Turin, où Champollion les vit et les signala dès 1824 (Papyrus Égyptiens historiques du
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Ils en gravaient des extraits dans les temples ou même dans les tombeaux des particuliers, et trois de ces catalogues abrégés nous sont connus aujourd'hui, deux qui proviennent des temples de Séti Ier et de Ramsès II à Abydos1, un qui a été découvert à Saqqarah dans l'hypogée d'un haut personnage nommé Tounari*. Ils découpaient cette file interminable de personnages parfois problématiques en dynasties, selon des règles qui nous échappent et qui varièrent au cours des âges. Les Ramessides réunissaient dans une seule dynastie des noms qu'on partagea plus tard en cinq groupes sous les Lagides8. Manéthon de Sébennytos, qui écrivit du temps de Ptolémée II une histoire d'Egypte à l'usage des Grecs d'Alexandrie, avait adopté, nous ne savons d'après quelle autorité, une division en trente et une dynasties, de Menés à la conquête macédonienne, et son système a prévalu, non certes qu'il fût excellent, mais aucun autre n'est descendu complet jusqu'à nous*. Toutes les familles qu'il inscrivit sur ses listes avaient gouverné à la suite5. Sans
Musée royal Égyptien, p. 7, Extrait du Bulletin Férussac, VIIe section, 18*24, n° 292). Se \ (Ta ri h les assembla minutieusement et les remit dans l'état où ils sont aujourd'hui, puis Lepsius en donna un fac-similé en 1840 dans son Auswahlder wichtigsten Urkunden, pi. 1-VI, mais sans en reproduire le verso; Champollion-Figeac édita en 1847, dans la Revue Archéologique, 1™ série, t. VI, les calques pris par Champollion le Jeune avant le classement de Seyffarth; enfin Wilkinson publia le tout avec luxe en 1851 (The Fragments of the Hieratic Papyrus al Turin). Depuis lors le document a été l'objet de travaux incessants : E. de Rougé en a reconstitué de façon presque définitive les pages qui contiennent les six premières dynasties {Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynastie» de Manéthon, pi. m) et Lauth moins certainement ce qui a trait aux huit dynasties suivantes (Manetho und der Turiner Kônigspapyrus, pi. iv-x).
1. La première table d'Abydos, malheureusement incomplète, a été découverte dans le temple de Ramsès 11 par Bankes en 1818; la copie publiée par Caillaud (Voyage à Méroé, t. III, p. 305-307 et pi. lxxii, n° 2) et par Sait (Essay on D* Young's a\id M. Champollion* s Phonelic System of Hievoglyphics, p. 1 sqq. et frontispice) servit de base aux premiers travaux de Champollion sur l'histoire d'Egypte (Lettres à M. de B laças, 2° Lettre, p. 12 sqq. et pi. vi). L'original apporté en France par Mimaut (Dubois, Description des antiquités Égyptiennes, etc., p. 19-28) fut acquis par l'Angleterre et est conservé aujourd'hui au British Muséum. La seconde table, qui est complète à quelques signes près, fut mise au jour par Mariette en 1864 dans ses fouilles d'Abydos, remarquée aussitôt et publiée par D€michen, die Sethos Tafel von Abydos, dans la Zeilschrift, 1864, p. 81-83. Le texte s'en trouve dans Mariette, la Nouvelle Table d'Abydos (Revue Archéologique, 2* s., t. XIII) et Abydos, t. I, pi. 43.
2. La table de Saqqarah, découverte en 1863, a été publiée par Mariette, la Table de Saqqarah (Revue Archéologique, 2" s., t. X, p. 169 sqq.) et reproduite dans les Monuments Divers, pi. 58.
3. Le Canon royal de Turin, qui date de l'époque des Ramessides, donne en effet les noms de ces premiers rois d'une seule venue, et n'arrête le compte qu'à Ounas : là, il récapitule la somme des années de règne et le nombre des Pharaons, ce qui indique la fin d'une dynastie (E. de Rocgk, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 15- 16, 25). Des rubriques placées dans l'intervalle signalent les changements survenus à l'ordre de succession directe (id., p. 160-161). La division du même groupe de souverains en cinq dynasties nous a été conservée par Manéthon (dans M^ller-Didot, Fragmenta Historicorum Grxcorum, t. Il, p. 539-554).
4. La restitution la meilleure du système de Manéthon est encore celle de Lepsics, der Kônigshuch der Alten sEgypter, qu'il faut compléter et corriger d'après les mémoires de Lauth, de Lieblein, de Krall, d'Unger. Le défaut commun de tous ces travaux, remarquables à tant d'égards, est d'avoir considéré l'œuvre de Manéthon non pas comme représentant un système plus ou moins ingénieux sur l'histoire d'Egypte, mais comme nous fournissant le schème exact et authentique de cette histoire, dans lequel il fallait faire entrer, coûte que coûte, tous les noms royaux, toutes les dates, tous les événements que les monuments nous ont révélés et qu'ils nous révèlent chaque jour^
5. E. de Rougé a démontré victorieusement contre Bunsen, il y a près de cinquante ans, que toutes les dynasties de Manéthon ont été successives (Examen de l'ouvrage de M. le Chevalier de Bunsen dans les Annales de Philosophie chrétienne, 1846-1847, t. XIII-XVI), et les monuments qu'on découvre en Egypte, d'année en année, n'ont fait que confirmer sa démonstration dans le détail.
doute, le pays se démembra souvent en une quinzaine au moins d'États indépendants dont chacun posséda ses rois propres pendant plusieurs générations, mais les annalistes avaient écarté dès le début ces lignées collatérales et ne voulaient connaître pour une même époque qu'une seule dynastie authentique dont les autres auraient été les vassales. Leur théorie de légitimité ne s'accordait pas toujours avec la réalité de l'histoire, et telle série de princes qu'ils avaient rejetée comme usurpatrice représentait en son temps l'unique famille qui possédât des droits réels à la couronne1. En Egypte, comme partout, les chroniqueurs officiels ont dû souvent accommoder le passé aux exigences du présent et remanier les annales au gré du parti qui l'emportait : ils ont dupé la postérité par ordre, et c'est grand hasard si nous réussissons à les prendre parfois en flagrant délit de faux et à restituer la vérité.
Tel que les abréviateurs nous l'ont transmis, le système de Manéthon a rendu et rend encore service à la science : s'il n'est pas l'histoire même de l'Egypte, il la représente assez fidèlement pour qu'on ne puisse le négliger quand on veut la comprendre et en rétablir la suite. Ses dynasties forment le cadre nécessaire dans lequel rentrent la plupart des événements et des révolutions dont les monuments nous ont conservé la trace. Au début, le centre de gravité du pays tombait vers l'extrémité nord de la vallée : le canton qui s'étend de l'entrée du Fayoum à la pointe du Delta, et plus tard la ville de Memphis, imposèrent leurs souverains au reste des nomes, servirent d'entrepôt au commerce et aux industries nationales, reçurent l'hommage et le tribut des peuples voisins. Vers la VIe dynastie, le centre de gravité se déplaça et tendit à remonter vers l'intérieur : il s'arrêta un moment à Héracléopolis (IXe et Xe dynasties), puis finit par se fixer à Thèbes (XIe dynastie). Dès ce moment Thèbes fut la grande cité et fournit ses maîtres à l'Egypte : sauf la XIVe dynastie Xoïte, toutes les familles qui s'assirent sur le trône furent Thébaines, de la XIe à la XXe. Quand les Pasteurs barbares de l'Asie envahirent l'Afrique, la Thébaïde devint le dernier refuge et le boulevard de la nationalité égyptienne : ses chefs luttèrent plusieurs siècles contre les conquérants, avant de délivrer le reste de la vallée. Ce fut une dynastie
1. Je n'en citerai que deux exemples frappants. Les listes royales du temps des Ra mess ides suppriment, à la fin de la XVIII* dynastie, Amenôthès IV avec plusieurs de ses successeurs, et ils donnent la série Amenôthès III, Harmhabi, Ramsès I", sans lacune apparente : Manéthon au contraire remet en place les rois omis et conserve en partie au moins l'ordre réel entre Horos (Amenôthès 111) et Armaïs (Harmhabi). D'autre part, la tradition officielle de la XX* dynastie établit, entre Ramsès II et ' Ramsès III, la série Mtnéphtah, Séti 11, Nakht-Séti; Manéthon au contraire connaît Amenémès, puis Thouôris, qui semblent bien répondre à l'Amenmésès et au Siphtah des monuments contemporains, mais il ignore, après Mtnéphtah, Séti II et Nakht-Séti, le père de Ramsès III.