Hérodote, I, 103. — 9. Idem
L'ORIENT Au TEMPS *DB L'EMPIRE MÈDE. 479
pmiple9, Troyens, Lydens, Gares, avaient diminué où mè!ite disparu complètement sous Teffort de races nouvelles venues du continent européen. An nord, les tribus thraces n'avaient pas cessé de franchir le Bosphore ; elles avaient refoulé les indigènes et s'étaient établies en Bitfaynie. Depuis le onzième siècle, les colons grecs anraient afflué dans la partie du pays qui fait face à THelladé; les Ëoliens dans l'ancienne Troade, à l'embouchure de l'Hermos, à Lesbos, dans les villes de Mitylène, de Kymè, d'Elsea, de Magnésie;, les Ioniens à Chios, à Samos et, sur* la côte, à Phocée, à Smyme, à Téos, à Golopfaon, à ïiphèse, à Priène, à Milet ; les Doriens à Rhodes, à Carpathos, à Gos et sur les grandes presqu'îles de la Carie. La plupart de leurs villes, devenues métropoles à leur tour, avaient couvert de colonies les côtes de la Gilicie et de la Lycie au &ud, celles du Pont-Euxin au nord^ Par position et par intérêt elles étaient en lutte constante avec la plupart des peuples de l'intérieur, Garions, Thraees et Lydiens.
Depuis l'émigration en Italie des Tourshas, des Shardanes et des autres « peuples de la mer », la Lydie avait changé deux fois de dynastie. Vers la fin du treizième siècle.', les Atyades avaient été remplacés par une famille dHéracIides dont le fondateur, Agron, possède une généalogie plus mythiqpie encore que sa personne. Il descendait d'Hercule et d'une esclave de lardanos par Alkasos, Bèlos et Ninos. Les deux premiers noms nous reportent vers la Grèce et les deux derniers vers l'Assyrie, sans qu'il soit possible de soupçonner quels motifs ont pu déterminer lés premiers chronographes lydiens à donner le grec Alkseos pour père à l'Assyrien Bèlos. Quelques écrivains d'époque postérieure rattachèrent rétablissement de la dynastie nouvelle à une prétendue domination des premiers rois de Ninive sur l'Asie Mineure. Gtésias rangeait la Lydie au nombre des provinces soumises au fabuleux Ninos, et con-
1. Voir au volume de cette collection consacré à VHUUrirê greeqw le rédt détaillé de la colonisation des Grecs en Asie Mineure. — 2. Vers 1229, d'après les indications d*Hérodole (T, 7). Les monuments assyriens prouvent qu'il faut abaisier cette date d'une vingtaine d'années au molni*
480 ' CHAPITRE XH.
sidérait Tapparitioii soudaine de Memnon le Koushite, au siège de Troie, comme un secours envoyé par le roi d^Afisyne à son vassal Priam^ On a conclu de ces indications ({u'Agron était un fils de Ninos, placé par son père sur le trône de Lydie ', que son nom , rapproché de FAssytien AgrouUy signifiait le fugitif et marquait un prince chassé du pays d'Assour par une révolution. « Les appellations qu'Hérodote présente comme celles des trois ancêtres d'Agron, Bêlos, Alkœos, Héraklès, sont précisément la traduction du nom et du titre de THercule assyro-chal« déen, surnommé Samdcm^ « le fort, le puissant, a» et quelquefois assimilé à Bel, Bel-Adar-Samdan. Le fondateur de la dynastie des Héraclides de Lydie se révèle donc clairement, dans les traditions recueillies par le père de l'histoire, comme un prince assyrien et fugitif, issu d'une famille qui regardait le dieu Adar comme son auteur ou son protecteur spécial. Si nous nous reportons maintenant aux annales assyriennes, nous y voyons que, juste vers Tan 1200, régnait à Ninive le véritable fondateur de la puissance de cette monarchie, appelé Adarpalassar. a Adar protège son fils ; » des descendants de ce prince étaient, on le voit par le sens de son nom, trèsnaturellement appelés en grec Héraclides. Agron, « le fugitif, » nous semble, en conséquence, devoir être regardé comme un fils d'Adarpalassar, un frère puîné d'Assourdayan, qui, par suite d'événements à nous inconnus, probablement d'une compétition avec son frère, se retira en Lydie et s'y empara du pouvoir*. » Tout cela est plus ingénieux que solide: mieux vaut regarder la généalogie d'Agron comme l'invention d'un historien désireux de rattacher les rois de Lydie aux héros lés plus célèbres de la Grèce et de l'Orient *.
L'histoire de la seconde dynastie est aussi peu connue que celle de la première. Agron eut pour successeurs vingt
I. Ctésias, J^aflf., 2, 18, édiU C. MùUer — 2. Volney, 'Recherches sur Vhistoire, t. I, p. 419. — 3. Fr. Lenormant, UistoirCj t. II, p. 384>38o, Essai de commentaire sur ies fragments cosmogoniques de Béfote p. 145-147. — 4. Cf. Rawlinson, Herodotus, 1. 1, p. 291-293.
L'ORIENT AU TEMPS DE L*EMPIRB MÈDB. 481
et itn rois, chacun fils du précédent et dont les règnes réunis forment un total de cinq cents ans^ Les noms dé la plujjC»'! d'entre eux sont perdus, et ce cpi'on nous dit des ,^tre8 nous transporte en pleine légende. Eatnblès ét^^it si Yorace qu'une nuit, pendant son sommeil, il dévora la reine*; la femme de Mêlés donna naissance à un lion *. Le , jcécit de Texpédition, en Palestine, d'un général lydien qui aurait fondé Ascalon sous le règne d'Alkimos *, peut être un souvenir efiaçé des migrations tyrrhéniennes et semble montrer que, longtemps encore après le temps des peupies de la mer, les Lydiens allaient faire la course sur les côtes d'Egypte et de Syrie. Vers 700 *, les Héraclides furent renversés k leur tour : Gygès, fils de Daskylos, assassina le roi Candaule et s'empara de la royauté. Son histoire devint bientôt pour les Grecs un sujet de romçii sur lequel leur fantaisie s'exerça sans contrôle. Hérodote contait déjà, d'après le poète Archiloque, qpe le roi Candaule, afiolé par la beauté de sa femme, la montra nue à Gygès : la reine, outrée de ce qu'elle considérait comme un afiront, força le favori à tuer son maître, puis lui donna ça main et la couronne •. Le récit de Platon est plus merveilleux encore. Après un orage terrible, un berger du roi de Lydie aperçoit une fente dans le sol et y descend. Il y trouve un grand cheval de cuivre à moitié brisé, et dans les flancs du cheval le cadavre d'un géant, qui porte au doigt une bague d'or. Il s'aperçoit que la bague peut la Irendre invisible à volonté, se rend à la cour, séduit la reine, assassine le roi et le remplace''. D'après une troisième légende, il ne tue le roi et ne monte sur le trône que pour accomplir un oracle *. Le changement de dynastie ne se fît pas sans lutte. Les partisans des Héraclides prirent les ^
1. Hérodote, I, 7. — 2. Athénée, X, 8, probablement d'après Xanthos de Lydie. — 3. Hérodote, I, 84. — 4. Xanthos dans Élienne de Byzance, s. v, 'AaxdXwv. — 5. 724 d'après la chronologie ordinaire fondée sur les calculs d'Hérodote. Les monuments assvriens prouveni que Gygès vivait encore entre 666 et 660, et nous forcent d'abaisser le chiffre traditionnel. — 6. Hérodote, I, 8-13. — 7. Platon, République, 11,3. —8. Nicolas de Damas, dans MûUer, Fragm, Hist. Grœc.^ , ». ni, p. 380-386, peut-être d'après Xanthos de Lydi«,
BiST. ANC. 31
482 ,^ CHAPITRE XU.
acmes et se préparèrent à soutenir la dause vdes souvéraks légitimes. Gygès, soutenu par des mercenaireift 'ealiens, jpréféra s^en rapporter à la dédsïon de l'oracle de Delphes, et cette décision lui fut favorable. « Dès qu'il fut fermement assis sur le trône, il envoya à Delphes des présents considérahles, comme en font foi les offrandes en argent qu'il plaça dans le sanctuaire. Outre cet argent, il donna un grand nombre de vases en or, parmi lesquels les plus remarquables sont les gobelets, au nombre de six, et du poids de trente talents, qui sont déposés dans le . trésor corinthien *• »
Les Lydiens avaient toujours été une race vaillante et belliqueuse, riche en hommes et en chevaux: Grygès les poussa à la conquête. De ses guerres à l'intérieur on ne sait rien, si ce n'est qu'il . réunit à son empire la Troade entièrcj et probablement quelques cantons de la Phrygie*. Les colonies grecques occupaient la côte et lui barraient le chemin de la tner : il se tourna contre elles, envahit le territoire des Ioniens, mit le siège devant Milet et Smymè sans succès, prit Golophon*. Ici encore la légende s'ecft mêlée à l'histoire pour étendre son autorité et donner une cause extraordinaire à ses succès. On conta qu'il avait pour feivori un jeune homme d'une beauté merveilleuse, nommé Magnés, et que les Magnésiens défigurèrent au point de le rendre méconnaissal)le : il vint assiéger la place et ne se retira qu'après en avoir châtié les habitants*. Eien ne prouve que le roi de Lydie ait jamais réussi à prendre une ville grecque autre que Golophon.
Son règne se termina par un désastre. Pressé des Kimmériens, il avait reçu en rêve l'ordre de rendre hommage au roi d'Assyrie Âssour-ban-habal, dont les premiers succès remplissaient de bruit le monde oriental. Aussitôt après la victoire il se repentit de sa démarche et envoya demander secours aux Égyptiens révoltés. Assour-*ban-habav lâcha les Eimmériens contre lui. Gygès fut tué au cours
1. Hérodote, I, 13-14. — 2. Strabon, 1. XIU, 2. — 3^ Hérodote. l, 14. — 4. Nicolas de Damas, dans les Fragm. Uist, Gr«c,. tlO.
L'OHlËin: AU TEMPS B£ L'£MPIIl£ 14ÈDE. 483
de rin-Tosioii et son corps laissé sans sépulture*, la Lydie fintière dévastée, Sardes prise, à Texception de la cita* délie, qui tint bon (660] ^. Ârdys, fils de Gygès, parvint à leur recouvrer la plus grande partie du territoire perdu et s'agrandit aux dépens des villes grecques*. Ses deux successeurs, Sadyattès (637-625] et Alyattès (62Ô-56S), continuèrent la politique traditionnelle de leur race et s'attaquèrent de préférence à Milet. Après de longues luttes sans résultat, Alyattès,. désespérant de réduire la ville par la force, essaya de la faire tomber par la famine. <c Chaque été, dès que les fruits et les moissons commençaient à mûrir, il partait h la tète de son armée, qu'ij^ faisait marcher et camper au son des instruments. Arrivé sur le territoire des Milésiens, il détruisait entièrement les récoltes et les fruits, et se retirait ensuite. » De guerre lasse, il finit par traiter, se rejeta sur d'autres villes moins fortes, enleva Smyrne *, et il venait de rétablir la suzeraineté des Lydiens jusqu'à la rive gauche de THalys, quand les Mèdes parurent sur la rive opposée. L'Asie Mineure était trop riche et trop fertile pour ne pas exciter la convoitise de Kyaxarès : il chercha et trouva sans peine un prétexte pour l'envahir. Un corps de Scythes nomades, qu'Û avait à son service, le quitta soudain et se réfugia auprès d' Alyattès : il les réolama comme transfuges, n'obtint pas leur extradition et déclara la guerre. Elle durait depuis six ans à succès égal, et les deux armées, après plusieurs batailles indécises, venaient de se rencontrer une fois encore, lorsqu'au milieu du combat le soleil s'éclipsa soudain. Elles se séparèrent sur-le-champ, et la crainte superstitieuse dont les remplit le phénomène leur inspira le désir de
1. Cf. Smith, History ofAuurbanipal, p. 64-68, 71-75. — 2.:Hérodot6, l, 15. Je considère la mention d'Hérodote comme se rapportant à la grande invasion où périt Gygës, et non pas à une invasion postérieure. (CL Fr. X^normant, LeUres assyriologiques, 1^ série, 1. 1 p. 79.) — 3. Hérodote, I, 15, attribue quarante-neuf ans de règne à Ardys; Eusèbe loi en donne trente-huit. Dans Tétat actuel de la science, il n*est guère possible de le faire régner plus de vingt-trois ans, de 660 ou 659 à 637. -* 4. Hérodote, I, 16-25.
■ i v ; ;.^^»^1P:. ^Fir-r. ^
484 CHAPITRE XIL
la paix. Deux d€8 principaux chefs, Syennêsis dé Gilîcié, aHié du roi lydien, et Naboù-nahîd (Labyiiètos], commandant du contingent babylonien qui servait dans Tàriii^é dû K.yaxarës, proposèrent un armistice et finirent piar décider les rivaux à s^accommoder. UHalys resta la li^ ioaite officielle des deux royaumes : pour consolider Talliance, Âlyattès donna sa fille Âryënis en mariage à Astya> gès, fils de.Kyaxarès. Selon l'usage du temps, les deux princes, après s'être prêté Tun à l'autre le serment d'amitié, sceJIèrent le contrat en se piquant mutuellement le bras et en buvant le sang qui coulait de la blessure (610]*. JBLyaxarès renonça bientôt après à la guerre, et passa dans une paix profonde les derniers temps de sa vie : il mourut en 596. Â son avènement, la race mède, partagée en petites tribus indépendantes, était à la merci de qui voulait l'avoir : à sa inort, l'empire mède s'étendait du àér sert d'Iran à la rive orientale de l'Halys, et présidait aux destinées de l'Asie Antérieure.
MM MXVm^ 474MMtte| PMiméUk I«'| Véko XXf biitiillle de KarkémUli.
Après de longs siècles de luttes intestines et de guerres contre l'Assyrie, la Chaldée se trouvait enfin réunie aux mains d'un seul maître. La chute de Ninive et l'amitié de la Médie lui assuraient la possession indisputée du bassin de TEuphrate et de la Syrie : Nabou-pal-oussour jouit, quinze années durant, de sa nouvelle fortune, sans attaquer aucuiïe des nations voisines et sans être attaqué d'elles. S'il prît part aux luttes de Kyaxarès contre les Lydiens, ce fut
' 1. Hérodote, I, 73*74. La date de 610^ admise par la plupart des lustoriens (cf. Grote, History of Greeee^ t. U^ p. 418; Rawlinson, £r«rQdotus, 1. 1, p. 3û2-30i, et The five great Monarchies, t. U, p. 409-413), a été rejetée par d'autres, qui ont préféré voir dans Téclipse mentionnée par Hérodote celle de 597 (Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 353), ou celle du 28 mai 585 (Bosanquet, Fall of Nineveh^ p. 14). Cicéron (de Divin., I^ 86), Pline {U. N., II, 12), Eusèbe {Chr&n. Ccn., II, p. 331)» placent la guerre sous le règ:.e d'Astyagès.
-î£^. <f» >rï?r^
L'ORIENT AU TEMPS DJE L'EMPIRE MÊDE. 485
seulement pour rester fidèle à ses engagements : son intervention au moment opportun décida de la paix et donna aux natîonà dé FAsîc Antérieure un demî-sièclë de tranquillité.
Vers la fin de ses jours, un danger imprévu le menaça. I)èpuis l'expulsion des Assyriens, l'Egypte avait passé par des fortunes diverses. Les petits rois qui se la partageaient, à peine échappés à la domination d'Assour-ban- Kàal, étaient retombés sous le joug de l'Ethiopie, tîn des successeurs d'Ourdamani, Nouat-Méiamoun, décidé par un songe qui lui promettait la royauté du midi et du nord, avait, dès les premiers jours de son règne, envahi la TÉébaïde. A Thêbes même et dans les environs, où les descendants éthiopiens des grands-prêtrea d'Ammon avaient toujours conservé un parti puissant, il n'avait rencontiré iiucune résistaiice. Sur son passage, les <c riverains de l*ouest et de l'est se réjouirent en grand joie, disant : « Va en paix! Sois en paix! Rende la vie à l'Egypte! Re- « lève les temples qui tombent en ruine, redresse les staff tues et les imagés des divinités ! Rétablis les fondations « faites aux dieux et aux déesses, les offrandes pour les « mânes ! Remets le prêtre à sa place pour satisfaire à « toutes les cérémonies du culte. » D battit les troupes des rois confédérés sous les murs de Memphis, enleva la ville et s'enfonça dans le Delta à la poursuite des vaincus. Ils n'osèrent plus l'attendre en rase campagne, s'enfermèrent jians leurs places fortes et le réduisirent à commencer une guerre de sièges interminable. Impatienté de cette résîs- .tancc, il rentra à Memphis et ne savait comment sortir à çon honneur de cette difficile entreprise, quand les chefs égyptiens le tirèrent d'embarras par leur soumission in^ attendue. Le plus puissant d'entre eux, Paqrour de Pasoupti, celui-là même qui avait été tour à tour l'allié et le rival de Néko, les amena rendre hommage au conquérant. « Ils dirent : « Accorde-nous les souffles de vie, car il né « peut plus vivre, celui qui te méconnaît! Nous te serons « comme les gens qui sont sous toi, ainsi que tu l'as- déflt claré dès le début, le jouir même où tu devins roi l *>
Le cœur de Sa Majesté fat rempli de joie quand elle entendit ce discours : elle leur fit donner des pains, de la bière, toutes sortes de bonnes choses. » Après avoir passé quelques jours à Memphis auprès de leur nouveau suzerain, ils dirent : « Pourquoi restons-nous ici, ô prince ce notre maître? » Sa Majesté leur répondit : « Pourquoi? n» Us dirent : «c Laisse-nous aller dans nos villes, que nous « donnions des ordres à nos gens et que nous t'apportions <c nos tributs I » Ils revinrent quelques semaines après, et Nouat-Méïamoun rentra dans son royaume chargé de butin*. «Son autorité sur le nord ne dura probablement que le temps de son séjour à Memphis : elle continua de s'exercer trois années au moins en Thébaîde *, puis disparut on ne sait comment*.
Tout vaincu qu'il était, Paqrour n'en demeurait pas moins le plus puissant des princes du Delta : aussitôt après le départ des Éthiopiens, les Saîtes commencèrent à' lui disputer la primauté. Psamétik !•', fils de Néko, avait hérité le génie entreprenant de son père. Tant que les As* syriens lui avaient été utiles, il les avait soutenus : le jour où leur domination parut chanceler, il les abandonna sans scrupule. L'ambition le jeta dans toutes sortes d'aventures où plus tard la légende se donna carrière. En ce tempslà, disait-on, l'Egypte était partagée entre douze princes confédérés ; mais un oracle avait prédit qu'elle finirait par appartenir entière à celui qui ferait une libation au dieu Phtah dans une coupe d'airain. Un jour qu'ils étaient réunis dans le temple de Memphis, le grand prêtre leur présenta les coupes d'or dont ils avaient accoutumé de se servir; mais il se trompa sur le nombre, et Psamétik n^en eut point. Afin de ne nas difiTérer le sacrifice, le roi
1. MATietlt, Monuments divers, 1. 1, pi. VII-VIII; Maspero, La stèle du songe, dans la Revue archéologique, 1868, t. I, et dans les ReeordM of the Past, t. IV; de Rougé, dans les Mélanges â^ Archéologie égypHenne et assyrienne, 1. 1, p. 89-91. — 2. Lepsius^ Catalogue du Musée de Ber^ Un, p. 45, n"« 223, 224. — 3. Nouat-Méîamoun est le dernier des quatre princes éthiopiens qui, d'après Diodore, I, 44, avaient régné sur TÉ*
«rpte.
dfir Sate prit le casque d'airain (pi'il avait mr la tète et fl'fen.^rvit, comme d'im vase à libations. Les autres s'en aperçurent, se rappelèrent Toracle et exilèrent le cou* lûd>le dans les marais du Delta, avec défense de jamais en s^tir. L'oracle de Bouto , qu'il envoya consulter secrète^ ment, afin de savoir ce qu'il pouvait attendre des dieuz^ lui répondit que la vengeance viendrait de la mer, le jour où les hommes d'airain en sortiraient. H crut d'abord que les prêtres se jouaient de lui; mais, peu de temps après, des pirates carions et ioniens, jetés à la côte, descendirent à Cerre revêtus de leurs cuirasses. L'Égyptien qui en apporta la nouvelle, n'avait jamais vu auparavamt un soldat armé de toutes pièces : il racontaque des hommes d'airain, sortis de la mer, pillaient la campagne. Psamétik reconnut ausmt&t que l'oracle était accompli : il courut à la rencontre des étrangers, les enrôla à son service et renversa les oxize pois ^. Un casque d'airain et un oracle l'ayaient détrôné ;> QAautre oracle et des hommes d'airain le rétablirent sur le trône.
En écartant le merveilleux de ce récit^ on doit conclure <[tte Psamétik avait repris les projets ambitieux de sa fiir laille. Vaincu une. première fois par une coalition des chefs du Delta, et contraint de se réfugier dans les marais, il avait enrôlé des bandes de mercenaires ioniens et cariens qui étaient venus chercher fortune en Egypte. Ce secours, ioqprévu lui permit de reprendre la campagne. Les princes confédérés, battus près de Momemphis, furent détrônés ou réduits à la condition de svgets*. La Iliébaide, qui depuis longtemps déjà ne pesait plus d'aucun poids dans les des^ iinées du pays, se soumit sans résistance. Shabak en avait jadis confié le gouvernement à sa sœur Ameniritis, et celleci prit pour mari un certain Piankhi dont nous avons quelques monuments. De cette union était née une fille, Sha-
1. Hérodote, n, 147*152. Sdlon Polyen, Sirat., 1. vn, §3,rorad6 avait dit à Tementliès, un des douze, de se méfier des eoqt. Psamétik apprit que les Cariens avaient les premiers mis des aigrettes sur leurs «asques, et prit à sa solde un grandnembre de Cariens qui lui assuré" rent la victoire. — 2. Diodore, 1, 66»
4à8 -CHAPITRÉ XII.
pent&p, en qui s'incarna la droit héréditaire des vioffl^r dynasties.; Psamétik épousa cette princesse, qni devait Mre' au moins aussi âgée que lui, et ce mariage donna à-IMi^-:^ autorité le caractère de légitimité qui lui manquait, Jwr^ qu'alors il n'avait été qu'un usurpateur heureux ; il fol désormais le seul roi légal*. On ne sait pas exactement eirquelle année cet événement s'accomplit. Psamétik faisaitremonter son avènement officiel à la mort de Tahriqa (666). L'expulsion des Assyriens, la dernière conquête éthiopienne, les guerres contre les petits princes, remplirent au moins une dizaine d'années. Ce fut en 656 aupli^ tôt, et d'après la tradition grecque e^ 651', qu'il resta seul maître du pays situé entre la première cataraicte et les côtes de la Méditerranée. Le but que ses ancêtres avaient poursuivi sans dé&illance depuis un siècle était eidîii' atteint.
La dynastie saîte fut la dernière des grandes dynastie»^ nationales. Elle trouva l'Egypte dans un état déplorable d« misère et d'abandon. Toutes les grandes villes avaient plaa ou moins souffert : Memphis avait été assiégée et pillée' à plusieurs reprises, Thèbes saccagée et brûlée deux £os»> par les Assyriens : de Syène à Tanis il n'y avait pas une bourgade qui n'eût été maltraitée par l'une ou l'autre des invasions. Les canaux et les routes, réparés sous Shabak, avaient été négligés depuis sa défaite; les campagnes avaient été dévastées et la population décimée périodique* ment. Des ruines de la vieille Egypte Psamétik fit sortir une Egypte nouvelle. Il rétablit les canaux et les routes, rendit la tranquillité aux campagnes, favorisa le développement de la population. Ses soins se portèrent sur les travaux nécessaires à l'achèvement et à la restauration des édifices sacrés. A Memphis, il construisit les propylées du temple dePhtah,qui sont à l'orient et au midi*, et bâtit la
1. E. de Rougé, iVottcc de quelques textes hiéroglyphxqun récemment publiés par If. Greene^ p. 36-52; J. de Rougé, Élude sur le^i textes géo^ graphiques du temple d'Edfou, p. 59-63. — 2. Diodore fait durer la dodécarchie quinze années apr^» la retraite des Éthiopiens (I, 66). — * 3. Hérodote, II, 160; Diodore, 1, 67,
^- v-«.Vf::jr^ * - ■ ': *V ' -V ^ r. • "',' ; -^
gmide ccmr où Ton nourrissait le bœiif Hapi^ A Thèbes, il^fit relever les parties du temple de Eamak détruites pendant l'invasion assyrienne. La vallée du Nil devint eomtiB un vaste atelier, où l'on travailla avec une activé sans égale. Les arts, encouragés par le roi lui-même et par les hauts fonctionnaires, ne tardèrent pas à refleurûr* La peinture et la gravure des hiéroglyphes prirent une finesse admirable; les belles statues et les bas-reliefs se multiplièrent de toutes parts. L'art salte est caractérisé par une élégance un peu sèche, par une grande entente du dé^ tdl, par une habileté merveilleuse dans Fart d'assouplir le« matières les plus rebelles au ciseau. Les proportions dû corps s'amincissent et s'allongent; les membres sont rendus avec plus de souplesse et de vérité. Ce n'est plus le style large et <pelque peu réaliste des époques mémphites; ce n'est pas le style grandiose et souvent rude des m0naments de Ramsès II : c'est un art doux et pur, plein de finesse et de chasteté *.
€Se ne fut pas seulement dans les arts que Tavénement de la vingt-sixième dynastie marqua une véritable renaissance : la politique extérieure redevint ce qu'elle avait été au temps des grands rois, large et intelligente. L'Egypte n'était plus comme autrefois entourée de petits Ëtats ; au sud et au nord-est, elle touchait à deux grands empires conquérants, l'Ethiopie et l'Assyrie ; même à l'est, la fondation de Cyrène par les Grecs (entre 648 et 625 av. J. C.) venait de donner quelque consistance aux populations flottantes de la Libye. Il s'agissait avant tout de mettre en état de défense les points vulnérables du pays, les débouchés de la route de Syrie à l'est, les environs du lac Maréotis à l'ouest, et au sud ceux de la première cataracte. Contre les Assyriens, il fortifia Daphné, près de l'ancienne forteresse de Tsal. De fortes garnisons, établies près d'Abou et de Maréa, mirent la Thébaïde et les régions
1. Héiodote, II, 160.— 2. Voyez au musée du Louvre la reprodijiction eir plâtre de la statue delà reine Ameniritis; le« statues A, 83, 84,é6,88r 91; 93, 94, les sarcophages D, 8, 9, 10; le naos D, 29 ; les stèles d'Apis, S, *i240, 2243, 2244, 2259, et le beau lion de Sérapéam.
occidentales du Delta à l'abri des Libyejas,et des EthiopieBs^ Ce point gagné, il passade la défensive à Toifensive. Pe ses campagnes en Nubie nous ne saurions rien, si quelle mercenaire.grec ne s'était avisé de graver son nom et c^Iui de ses chefs sur la jambe d'un des colosses qui décorent Ja faeade du temple d'IbsambouP. Les Égyptiens remon-^ tèrent le Nil jusqu'à Kerkis, dans le voisinage de la seconde cataracte, et restèrent maîtres de cette portion du pays, qu'on appela plus tard le Dodécaschène^, En Syrie, les expéditions ne furent pas poussées bien loin : Psamétik borna sagement son ambition à la conquête de la Philistie. Hérodote raconte qu'il employa vingt-neuf ans au siég^ d'Ashdod : c'est là une de ces exagérations dont sont l^rodigues les historiens grecs. Peut-être les interprètes d'Hérodote lui dirent-ils que la prise d'Ashdod tombait <in l'an XXIX de Psamétik I", soit en 627. Si cette hypothèse pouvait être tenue pour vr;aisemblable, la guerre de l^yrie aurait eu lieu dans le temps où les Assyriens, serrés de près par les Mèdes, ne pouvaient déjà plus protéger ceux de ses sujets qui se trouvaient à l'extrême occident de l'empire. Quelques années auparavant, les Kimmériens avaient menacé l'Egypte * : Psamétik acheta la retraite de» barbares à force de présents ', et sauva par quelques sar orifices d'argent son peuple, qu'il n'était plus en état de défendre par les armes.
Un désastre imprévu venait en effet de frapper le pays. A l'imitation des grands Pharaons d'autrefois, Psamétil; ^vait essayé d'attirer les étrangers en Egypte, Après la chute de Samarie et les guerres de Saryoukin, un grand, nombre de Juifs et de Syriens s'étaient réfugiés dans
I. Hérodote, II, 30. — % Corptu Imeriptionum Grascarum, n* 5126; Lepsius, Denkm, VI, pi. XCVIII-XCIX. Quelques soldats phéniciens ou syriens suivirent l'exemple de leurs camarades grecs et gravèrent à côté des inscriptions analogues. (Cf. Halcvy, Mélangée d'épigraphie et à^archéologie sémétiques, p. 89-96.) — 3. Ce nom signifie le pays des « douze schènes », parce que d*Élépliântine à sa frontière méridionale on comp* tait environ douze schènes, soit trente lieues communes de vingt^q au degré. Cf. Hérodete, II, p. 29; Ptolémée, IV, 5. — 4. Hérodote, Hi 157. — 5. Idem, 1, 105; cf. Strabo", 1. XV, 1.
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le Delta. A côté de ces popnlatiôns sémitiques toujours Croissantes il youlut placer des tribus de race différente. Il concéda des terres le long de la branche pélusîaque aux Gariens et aux Ioniens, dont les services lui avaient été si utiles*. Des colons milésiens, encouragés par cet exemple, vinrent aborder avec trente navires à rentrée de la branche bolbitine, et y fondèrent un comptoir fortifié qu'ils nommèrent le Camp des Mii^tens*. D'autres bandes d'émigrants vinrent successivement renforcer ces premiers établissements, lie roi leur confia des enfants du pays pour apprendre parfaitement la langue grecqpie et servir d'interprètes •. L'histoire ne dit pas si les Grecs confièrent à leurs hôtes des enfants pour apprendre la langue égyptienne; mais le fait en lui-même est peu probable. Les Grrecs ont toujours montré peu de goût pour l'étude des langues étrangères \ Le nombre des interprètes s'accrut rapidement, à mesure que les relations de commerce et d'amitié devinrent plus fréquentes ; ils finirent par former dans les villes du Delta une véritable classe, dont la fonction unique était de servir d'intermédiaire entre lés deux peuples ^ En mettant ses sujets en contact avec une nation active, industrieuse, entreprenante, pleine de sève et de jeunesse, Psamétik espérait sans doute se faire bien venir d'eux, n se trompait : l'Egypte avait trop souffert depuis deux siècles des étrangers de toute nature pour être dispo-. sée à les bien accueillir sur son territoire, même quand ils se présentaient comme alliés. Peut-être aurait-elle toléré des peuples qu'elle connaissait depuis longtemps, des Phéniciens, des Juifs, même des Assyriens : elle ne voulut pas accepter les Orecs. Les Grecs, frappés d'étonnement à la vue de cette civilisation si grande encore et si imposante dans sa décadence, s'énamourèrent de l'Egypte : ils voulurent rattacher à ses dieux l'origine de leurs'dieux, à ses
1. Hérodote, II, 154. —2. Mt>T)«Cuv tftîxoç- Strabon, L XVII, 1. — - 3. Hérodote, II, 154. — 4. Letronne, Mémoire mr la eioiUta^tm égyptieime depuii Varrivée des Grée» sont Pgammitiehus jusqu^à la conquête SAUsa/ndre, dans les Mélanges d'érudition et de critique historique, p. 164-166. — 5. Hérodote, II, 164.
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kSi ' CJBAPITRE XU.
races royales la généalogie de leurs familles Jiéroîqp&es, Mille légendes se formèrent dans les marines du Delta sur le roiOanaos et sur son exil en Grèce après une révolte contre son frère Armais % sur les migrations de Kékrops et'Sur<< Tidentité d'Atbénè avec la Neit de Sais*, sur la lutte d'Heï-< cu|e contre le tyr^in Busiris, sur le séjour d'Hélène^! de Ménélas à la cour du rei Protée'. L'Egypte devint uaé^ école où les grands hommes de la Grèce, Selon, Pythagare^ Eudoxe^ Platon, allèrent étudier les principes de la sagesse , et des sciences. En retour de tant de respect, elle ne renditau:iL Grées que méfiance et mépris. Le Grec fut ;po^r s TÊgyptien de vieille race un être impur à côté duquel o»; ne pouvait vivre sans se souiller. Lee gens des classes rûirri férieures refusaient de manger avec lui^ d'employer sw[ couteau bu sa marmite ^ Les gens des hautes classes 1%. traitài^t comme un enfant sans passé et sans expérieiu^j dont les ancêtres n'étaient que des barbares quelques siècle auparavant*. . , ,
Sourde au début, l'hostilité des indigènes contre les; étrangers en vint bientôt à se manifester ouvertement. Psamétik avait comblé de faveurs les Ioniens et les Gari^ii^ qui avaient aidé à le faire roi : il en avait fait sa garde d^^ corps et leur avait confié le poste d'honneur à l'aile droite de l'armée; au titre de garde du: corps était attachée une haute paye considérable \ Quand les Mashouash et' les troupes indigènes se virent enlever par les nouveaux venus les avantages qui leur avaient été réservés jusqu'à-^ lors, ils commencèrent à murmurer. Une circonstance fârcheuse mit le comble à leur mécontentement : les garnison» établies à Daphné, à Maréa et dans l'île d'Abou, ne furenj^ pas relevées une seule fois dans Tespace dé trois ans. Les^ soldats résolurent d'en finir, et comme une tentative de r6^ volte leur pal'ut présenter peu de chances de succès, lia
1. Manéthon, édit. Unger^ p. 158^ 195-198.— 2. Diodore, I, 14; Eustathe, In Dionys., p. 56 ; Suidas, in. npopuriO. — 3. Id., II, 112-121 ; Cf. Odyssée, IV, 82 sqq, ; Clém. d'Alex., Strom., I, p. 326, a. —4. Hérodote, H, 41. — 5. On sait Tapostrophe d'un prêtre égyptien à Platoii. — 6. HA» rodote, II, 168.
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prî^e^t lé jyartî de s'exiler. Deux cent quaraàte mille d'entre ettiL ^^'assemblèrent avec armes et bagages et se mirent en rOHte pcmr TÉtbiopie. Psamétik, averti trop tard de leur - pil^jét^ se lança à leur ponrsuite avec une poignée de ^ monde, les atteignit et les supplia de ne pas abandonner ; idH dieux de leur pays, leurs femmes et leurs enfants. L'un '. ^mx. lui répondit avec un geste brutal que partout où ils iràientt ils seraient sûrs de se procurer des enfants et des fômntes. Le roi de Napata accueillit avec joie ce renfort im* prévu : il les prit à son service et leur accorda la permission de conquérir pour son compte un territoire occupé par ses ennemis. Ûs s'établirent dans la presqu'île qu^ forment, à partir de leur réunion, le Bahr-èt-Azrek et le Briir-el-Abyad, et y formèrent un peuple considérable. En souvenir de Tinsulte qui leur avait été faite, ils s'appel&etit eux-mêmes les Asmctkh^ les gens à la gauche du it»'. Les voyageurs grecs leur donnèrent tour à tour les noms i' Automoles et de Sembrites^ qu'ils conservèrent jtisqne vers les premiers siècles de notre ère'.
* Cette désertion en masse au moment où TÉgypte avait ^Iu8 que jamais besoin de toutes ses forces porta un coup druel aux ambitions de Psamétik. Il vit la ruine de Ninive sans pouvoir en profiter. Après avoir usé la plus grande partie de sa vie à rendre la paix au pays, il employa les années qui lui restaient à lui refaire une armée et à lui dqn-aer une flotte. Il mourut en 61 1 et fut enterré à Sais *, laissant pour successeur un fils déjà âgé et qui portait comme son grand-père le nom de Néko. Néko II fut un roi énergique, taillé sur le modèle des grands Pharaons et à qui il ne manqua, pour égaler la gloire des Thotmès et des Séti, que des ressources semblables aux leurs. L'armée recon-* stituée par son père était forte et bien commandée; il porta tous ses soins à la formation d'une marine militaire qui permît à l'Egypte de dominer à la fois sur la mer Rouge et sur
1. Cf. de Horrack, dans la Revue archéologique, 1864. *- 2. Hérodote, H, 30; Diodore, I, 67; Ératosthène dans Strabon, . XVII, 2; Pline, l. YI,30; Ptolémée, IV, 7. — 3. Hérodote, II, 169; Strabon, l. XV, 1.
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494 CHAPITRE XÏI.
la Méâiterranéd* Des ingénieurs grecs lui construisirent des chantiers maritimes et remplacèrent le vieux matériel par une flotte de trirèmes ^ En môme temps, il songeait à rétablir le canal des deux mers, abandonné et ensablé depuis .les dernières années de la vingtième dynastie. La tradition contait qu'après avoir perdu cent vingt mille hommes dans cette entreprise il l'avait abandonnée sur la foi d'un oracle : on lui avait prédit qu'il travaillait pour les Barbares^. Béçu de ce côté, il tourna son activité vers un autre objet. Les expéditions des Tyriens et des Carthaginois avaient fait connaître, le long de la côte d'Afrique, des pays riches en or, en ivoire, en bois précieux et en produits de toute sorte, mais la politique jalouse des deux peuples empêchait les autres nations d'arriver à travers la Méditerranée jusque dans ces régions lointaines. Néko ordonna aux matelots phéniciens de sa flotte d'aller les chercher en partait du golfe Arabique et de rentrer en Egypte par les Colonnes d'Hprcule. L'entreprise, hardie en tout tempes, était des plus périlleuses pour les petits vaisseaux de l'époque; les marins devaient toujours se tenir en vue des côtes, et les côtes d'Afrique sont d'une navigation difficile. Les Phéni* ciens ne se laissèrent pas rebuter aux dangers de l'aventure et se lancèrent bravement dans l'inconnu. Pendant plusieurs mois ils marchèrent vers le sud, la droite au continent qui s'allongeait devant eux, la gauche à l'orient. Vers l'automne, ils débarquèrent sur la plage la plus proche, semèrent le blé dont ils s'étaient munis et attendirent que te grain fût mur : aussitôt après la moisson, ils reprirent 1& mer. Le souvenir précis de leurs observations et de leurs découvertes se perdit bientôt : on sait seulement qu'arrivés à un certain endroit ils virent avec stupeur que le soleil sembla modifier son cours et ne cessa plus de se lever à leur droite. Ils avaient doublé la pointe méridionale de l'Afrique et commençaient à remonter vers le nord. La
1. Hérodote, II, 159. — 2. Id., ihid., 15S. Cf. Diodore, I, 33. Le chiffre de cent vingt mille hommes est évidemment exagéré ; dan» une entreprise pareille, le creusement du canal d^Alexandrie, Méhémet-AH ne perdit que dix mille homme».
L'ORIENT AU TEMPS im^ L'EMPIRE MÈDE. 4^5
troisième annéer, ils franchisent les Colonnes d'Hercule et rentrèrent au port. I^eur voyage n'ouvrit aucune voie non-* velle au commerce; il demeura comme un fait curieux, mais sans résultat. Les prêtres égyptiens le racontèrent à Hérodote, et Hérodote lui-même nous l'a raconté sans trop y croire*.
Le règne de Néko ne se passa pas tout entier dans des ttilreprises pacifiques. La vieillesse de Nel)ou-pal-ousfiour invitait à l'attaquer : au printemps de 608, Néko quitta Memphis et pénétra en Asie. Une fois de plus les armées égyptiennes s'acheminèrent le long de la route traditionnelle qui les avait autrefois menées jusqu'à l'Eu- |>hrate. Elles avaient déjà dépassé Ashdod et comptaient pénétrer sans comhat dans la vallée du Jourdain et du Natsana, lorsque au débouché des gorges du Garmel elle& rencontrèrent les avant-<postes d'une armée ennemie. G'é^ tait celle de Joshiah. Avant d'entrer en campagne, Néka lui avait fait dire de rester tranquille dans Jérusalem : par scrupule de conscience, le roi juif essaya de barrer le chemin à l'adversaire de son suzerain. La bataille se livra près de Mageddo, à l'endroit même où, dix siècles auparavant, Thotmès III avait vaincu les Syriens confédérés'. Les Juifs ne tinrent pas devant le choc de l'armée égyptienne : Joshiah fut tué, et Néko, sans plus s'inquiéter de ce que devenait le royaume de Juda, poussa droit vers le nord. Il revit l'antique Eadesh', parut sous les murs de Karkémish et ne s'arrêta qu'à TEuphrate. Après avoir placé des garnisons égyptiennes dans les postes im^ portants, il redescendit vers le sud et s'arrêta quelque temps à Biblah, près d'Haniath, pour y recevoir l'hommage des petits princes syriens. U y apprit que les Juifs, sans
1. Hérodote, II, 42. — 2. II Hois, uni, 29-30 ; II Chroniques, xxxv, 30424; Hérodotei II, 159, nomme par erreur Magdôlos la ville où se 11* vra la bataille. — 3. Kadesh avait perdu toute son importance; elle «fait probablement changé de nom et n*était plus connue que dans la tradition é^ptienne. Hérodote la confond avec Gaza, dont il entendit parler en Egypte sous le nom de Katatou, Kaxatou: de là le nom de KdSvnc qu'il lui donne et qu'il applique également à Ga^.
496 CHAPITRE XU.
attendre ses ordres, avaient proclamé roi JehoakhaZy fils de Jtièhiiih.* Il le manda à Riblah, le déposa après trois*fiiois de règne et le remplaça par son frère Êliakim, auquel il imposa le nom de Jehoiakin : la Judée fut frappée d'une amende de .cent talents d'argent et d'un talent d'or '. De retour en Egypte, il voulut récompenser les servii^os ,des mercenaires grecs qui l'avaient ^ervi.dans cette c^mpagne, et fit consacrer dans le temple d'Apollon Brandy* des, à Milet, la cuirasse qu^'il avait portée'. Après- cin^ sijècles de faiblesse et de discorde, rSgypte se trouvait unie fois encore maîtresse de la Syrie *.
, 3a domination ne dura que trois ans, pendant lesquels le vieux Nabou-pal-oussour, engagé dans la guerre de Lydie, ne songea pas à engager la lutte. Enfin, vers 605, il résolut de tenter un effort pour recouvrer les provinces perdi:^8, et envoya son fils Kabou-koudour-oussour ^ contre Nélra: 1^ bataille décisive s'engagea sur les bords de TEupkrate, lion loin d,e ELarkémisb*. Les. Égyptiens furent complètement battus et n'essayèrent même pas une seconde fcâa la fortune des armes. Nabou-koudour-oussour rentra enposses9ion de tout le territoire, reçut en passant la soumission do JeKoIakinet des petits rois indigènes, et allait passer en Egypte, quand la mort de son père l'arrêta dans sa marcbe. D craignit qu'un compétiteur ne s'élevât en Ghaldée pendapt son absence, conclut avec Néko un traité et partit en toute hâte. Son impatience d'arriver ne put s'accommoder a|ix longueurs de la route ordinaii% par Èarkémish et la Mésopotamie: il se lança à travers le désert d'Arabie avec. une légère escorte, et entra dans Babylone au moment où on l'y ut tendait le moins ^
1. Il Rois, xxm, 30-35; II Chroniques, xxxvi, 1-5. — 2. Hérodote, II, 159. — < 3. Le seul monument égyptien ^ue nous ayons des conquêtes de Néko est un gros scarabée du Musée de Boulnq publié dans Mariette, Monuments divers, t. I , pi. 48, c. — 4. Le nom de ce prince est écrit d'ordinaire Nabuchodonosor, Nabucadnezzar, par suite d'une confusion entre le ^ r et le ;] n. Les Septante transcrivent Nabucodorossor, et les textes originaux nous donnent la forme pleine Nabou-koudour-oussour, « Nabo, protège la couronne. » *— 5. Jérémie, jlyi, 2; Josèphe.ihtiq. Jud., X, 7. — 6. Bérose, Fragm, 11, dans Josèphe, Àntiq,^ X, U
L'ORIENT AU TËMÇS pE L'EMPIRE MÊDE. 497
Il'enpire eliA|4éett et le ««Me «rtelitiil «cp«Ui Ui. biuallle de Karkémtoli Jusqu'à te ebnte «e Venpire
II troQTa tout en ordre. Les prêtres avaient pris la direction des affaires et gardé le trône à Théritier légitime : il n'eut qu'à paraître pour se faire acclamer et obéir*. Son règne fut long et prospère. De même que Kyaxarès avait été le Héros de l'empire mède, Nabou-koudour-oussour n fut le héros de l'empire cbaldéen. Sans lui, Babylone n'aurait eu dans l'histoire autre renom que d'une ville de commerce et d'industrie; grâce à lui, elle fut connue de tout rOrient pour ses victoires et sa puissance.
Oh sait que Kabou-koudour-oussour fit la guerre longtemps et avec bonheur, mais aucune inscription ne nous a révâé 1q, détail et l'étendue de ses entreprises. Du côté du nord et de l'est, son alliance avec la Médie le mit \ Tabri de tout9 attaque sérieuse; il n'engagea avec les rois d'Ourarti que des hostilités sans importance'. A l'ouest et au sud, la paix de son empire fut troublée souvent et ses suceis furent mêlés de revers. Il avait de ee côté une position analogue à celle où les rois d'Assyrie s'étaient trouvés moins d'un siècle auparavant. L'erpérience des dernières années avait prouvé que le dernier but où tendait l'ambition des conquérants asiatiques était la possession de Memphis et de Thèbes, voire de l'Ethiopie : comme Saryoukin et Sin-akhè-irib , Nabou-koudour-oussour maître de la Syrie était un danger perpétuel pour l'existence de l'Egypte. Les Pharaons des dynasties précédentes avaient essayé de s'abriter derrière les États syriens, et la politique de Shabak avait consisté à maintenir la barrière de royaumes qui s'élevait entre lui et l'Assyrie. Damas et Samarie tombées, il ne restait plus à Pharaon d'autre ressource que de se faire conquérant et de s'emparer, s'il le pouvait, dé la côte phé-
1. Bétose, Ftogm, 11, dans Josèplie, Antiq. Jud,, 1. Z, e. U. <- 2. Fr. tenormant, Mtm (u$yriologiqws, !■• série, 1. 1, p. 156<1^.
BI8T. AKG. 32
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4^8 CHAPITRE Xa.'
niôienne. Psamétik P' avait commencé cette œuvre par la prise d'Ashdod. Néko II avait paru Tachever après la bataille de Mageddo. La défaite de Karkémish avait tout rea^ versé, mais en prouvant la justesse de vue des hommes d'État égyptiens. Si la bataille perdue par Néko l'avait été entre Péluse et Gaza, c'en eût été fait de l'Egypte* : linëe sur les bords de TEuphrate, elle donnait au vaincu le temps de mettre la vallée du Nil en état de défense. Malgré son insuccès, Néko ne perdit pas courage. Il appartenait à une race persévérante, qui avait mis un siècle à gagner la couronne et ne l'avait conquise qu'à force de patience et d'obstination. Il refit sa flotte et son armée en silence, comptaiit sur l'esprit remuant des Phéniciens et des Juifs pour trouver une occasion de prendre sa revanche.
Depuis ses luttes désastreuses contre rAss3rrie, la Phé^ nicie avait conservé une haine profonde pour tous ceux de ses maîtres qui lui venaient de l'est. Il en était de même de la plupart des États syriens qui avaient encore un semblant d'indépendance, Ammon, Moab, les Nabatéens, le royaume de Juda. Néko exploita habilement ces haines; quatre ans après sa défaite, il décida Jehoiakin à se révolter contre les Ghaldéens. Nabou-koudour-oussour se rendit sur les lieux, de sa personne, et comprima "le mouvement avant que l'Egypte eût le temps d'intervenir; Jehoiakin rentra dans le devoir'. Trois ans plus tard, il se souleva de nouveau, toujours à Tinstigation de Néko. Cette fois Nabou-koudour-oussour ne prit pas la direction des opé^ rations militaires. H se contenta d'envoyer un de ses généraux avec les contingents d'Ammon et de Moab, toujours prêts à oublier leur haine contre le Ghaldéen, lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur haine contre le Juif. Jehoiakin mourut pendant le siège de Jérusalem et fut remplacé par son fils, un jeune homme de dix-huit ans qui prit le nom de Jékoniah ou Jehoiakin II. Ce prince ne régna pas longtemps. Au moment même qnll montait
1. On le vit bien plus tard, Ion de la guerre entre Ptamétik lU «t Kambysès. — 2. Il Rois, rnv, 1.
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l'orient au temps de l'empire MÈDE. 499
«ùT le trAne, Nabou-kondour-ousaour armait, au camp ennemi* Sa présence précipita le dénoûment ; trois mois a{»rè8y Jéhoïakin II se rendit à discrétion. Le vainqueur épargna Jénisalem. H se contenta d'enlever ce qui restait des trésors du temple et d'exiler le roi en Ghaldée avec toute sa famille. L'armée juive fut réduite en esclavage, la population ouvrière transportée à Babylone, où on l'employa aux grandes constructions; le demeurant fut remis au dernier fils de Joshiahy Mattaniah, alors âgé de vingt et .un ans (597). Mattaniah, comme ses prédécesseurs, changea de nom en changeant de condition : il se fit appeler Zédékiah'.
Deux ans après, Néko mourut sans avoir rencontré l'occasion qu'il cherchait (595) ', et son fils Psamétik II n'eut pas le temps de rien entreprendre contre l'Asie. Vers 591, une attaque du roi de Napata l'appela en Ethiopie, d'où il ne revint que pour mourir (589] '. Pendant cet intervalle, la Syrie, tranquille en apparence, n'avait cessé de s'agiter sourdement; les partis, qui ne voyaient le salut de la patrie que dans une alliance étroite avec l'Egypte, s'étaient relevés du coup dont les avait frappés l'échec de Néko et do Jého!akin. Â Jérusalem, le courant qui portait les esprits vers l'Egypte devint si fort que Zédékiah, créature de Nabou-koudour-oussour, s'y laissa entraîner. Dès le com<mencement de son règne, il assembla des envoyés de Tyr et de Sidon, d'Âmmon et de Moab, pour délibérer avec eux sur la meilleure manière d'abattre la puissance du Cihaldéen. Cette réunion ne produisit rien, soit par l'influence du prophète Jérémiah qui s'était donné la tâche de décourager ses compatriotes, soit plutôt par le sentiment que les confédérés avaient de leur impuissance ^ L'avènement d'Ouhabrâ au trône d'Egypte leur rendit confiance. On le
1. U ilotf, xjrr; II Chroniques^ zzxyi, 5-11. Cf. Jérémie, xxnr, XXV, xxn, XXXV, XXXVI, etc. — 2. Manéthon (édit. Unger, p. 280) attribue six années de règne à Néko, et Hérodote, II, 1, seize. Deux stèles de Florence et de Leyde confirment ce dernier chiffre (Leemans, LeUre àBoMmit^f. t25rI32). -3. Hérodote, U, 160. - 4. Jérémie, xxviixxvnu
500 CHAPITRE XU.
savait entreprenant, ambitieux, préparé de longue main aux chances d'une guerre : Tyr et la Phénîcie, Jérusal%met les pays situés au delà' du Jourdain, se soulevèrent d'un commun accord. Nabou-koudour-oussour, accouru au pre-^ mier bruit de la révolte, et placé entre trois adversaires^ hésita un moment. « Il s'arrête au earrefour des chemins pour consulter l'avenir; il mêle les flèches divinatoires, interroge les Téraphim, inspecte le foie des victimes*. » Son indécision ne fut pas de longue durée. Juda était le nœud de la coalition; son territoire reliait les confédérés de la côte à ceux du désert, les forces de TEgypte à celles de la Syrie méridionale. Tandis qu'une armée ravageait la Phénicie et commençait le blocus de Tyr, le roi de Baby* lone se jeta sur la Judée avec le gros de ses troupes. Zédé-^ kiah n'osa l'attendre en rase campagne et se renferma dans Jérusalem. Cette fois Nabou-koudour-oussour était résolu d'en finir avec les Juifs ; il ravagea leur pays à loisir, livra; les habitants des campagnes à la merci des Philistins et des Edomites, et ne parut devant la capitale qu'après avoir tout mis à feu et à sang *. Il commençait déjà à la serrer de près quand il apprit qu'Ouhabrâ venait de déboucher dans le sud de la Palestine avec une armée considérable. Il leva, aussitôt le siège et courut à la rencontre de ce nouvel ennemi '. On ne sait pas exactement ce qui se passa en cette occurrence : selon les uns, le roi d'Egypte se retira sans combattre^; selon d'autres, il accepta la bataille et fut vaincu*. Nabou-koudour-oussour reparut sous les murs de Jérusalem plus menaçant que jamais. La chute de la ville n'était plus qu'une question de temps, et la résistance ne pouvait plus servir qu'à irriter le vainqueur. Les Juifs ne s'en défendirent pas moins avec l'obstination hé^ roîque et malheureusement aussi avec l'esprit de discorde dont ils devaient plus tard donner tant de preuves. Tandis que Jérémi^ et les prophètes ne cessaient de prêcher la sou-
1. Éxékielt xn, 36. Cf. Fr. Lenormant, La divination chex les CKa^ déms, 1875, p. Is. — 3. Jérëmiah, izzit, 7. — 3. Idem, zxxyn, 5, 11. —4. Jérémiah, zzxYn, 7 : « L'armée de Pharaon, qui est sortie à votre secours, va retourner en Egypte. • — 5. Josèphe^ int, Jud., X, 10
L'ORIENT AU TEMPS DE L'EMPIRB MÊDE. 501
miseion*, Zédékiah et ses conseillers se montraient décidés à tenir jusqu'à la dernière extrémité. La famine se joignit bientôt aux ravages de la guerre et des maladies: il n'y avait plu» de pain^ et Ton ne parlait pas encore ^ç 90 rendre. Enfin, après un an et demi de souffrances, « la onzième année de Zédékiali) au quatrièpe mois^ le neuvième jour du mois, il y eut une brèche faite au mur de la ville. — Et tous les principaux capitaines du roi de Babylone y entrèrent et se portèrent à la ; porte du nâlieu. » Zédékiah essaya de s'enfuir au delà du Jourdain : pris dans la plaine de Jéricho, il fut conduit à Riblah, où Nabou-koudour-oussour tenait cour plénière. Le roi de Bal>ylone traita le vaincu comme les gens de sa race étaiei^jt aocoutumés de traiter leurs vassaux rebelles : il fit égQrrger ses fils et tous les magistrats de Juda en sa présence^ puis commanda qu'on lui crevât les yeux et qu'on l'en- ^yât à Babylone chargé de doubles chaînes. La ville fut démolie et brûlée sous les yeux de Nabou-sar-adan, un des grands officiers de la couronne que Nabou-koudour-oussour délégua à cet effet. Les soldats, les prêtres, les scribes, tous les gens de haute classe furent transportés en Chaldée et dispersés dans différentes villes. Il ne resta plus au pays que le petit peuple des campagnes, à qui le vainqueur donna les vignes et les champs des riches. L'œuvre de destruction accomplie, les Chaldéens se retirèrent, laissait le gouvernement de la nouvelle province à un ami de Jérémiah, nommé Guédaliah'.
Guédaliah ne vécut pas longtemps : il fut assassiné à Mitspah, avec les troupes juives et chaldéennes qui le soutenaient, par Ismaêl, fils de Nataniah, de la race de David ^ Ismaél fut attaqué à son tour par Jokhanan, fils de Kareah,
1. cf. les paroles de J6rémlali à Zédékiah : « Si tu sors volontairement pour aUer vers les principaux du roi de Babylone, ta vie te sera conservée » (xzxvm, 17), et celles des généraux de Zédékiah au sujet de Jérémiah : « Il rend lâches les mains des hommes de guerre qui reslent dans la ville, et les mains de tout le peuple en leur diisant dételles paroles. » (xxxvm, 4.) -» 2. Jérémiah, xxxix; II Bpt*. xxv,l-24; II hroa., XXXVI, 13-21.— 3. Jérémiah, xl-xu, 1-4.
5Û2 CHAPITRE Xn.
et contraint dé s'enfuir presque seul chez les Ax&menites** Les Juifs, qui avaient vengé Guédaliah et battu Ismael, craignirent à leur tour que la colère de Nabou-koudouF» oussour ne retombât sur eux ; ils s'enfuirent en Egypte, en* traînant le prophète Jérémiah et une partie du peuple ^ Ouhabrâ Jeur donna des terres près de Daphné, d'où Ùs se répandirent à Migdol, à Memphis et jusque dans la Thébaîde'. Même après cette catastrophe, la mesure des maux de Juda ne fut pas comble. En 581, les débris de la population s'allièrent aux Moabites et tentèrent la fortune des armes. Une nouvelle défaite, suivie d'un nouvel exil, acheva la ruine du pays. Jérémiah assista de loin à ee désastre, et pleura l'anéantissement de sa race. « La Judée a été emmenée captive, tant elle est afQigée et tant est grande sa servitude ; elle demeure maintenant parmi les nations et ne trouve point de repos. — Les chemins vers Sien mènent deuil, parce que personne ne vient plus aux fêtes; ses portes sont béantes, ses sacrificateurs sanglotent, ses vierges sont accablées de tristesse; — ses enfants vont en captivité par devant l'ennemi. — 0 Jahveb, tu demeures éternellement et ton trône dure d'âge en âge! — Pourquoi nous oublierais-tu à jamais? Pourquoi nous délaisserais-tu à toujours? — Ramène-nous à toi, que nous nous convertissions; renouvelle nos jours comme ils étaient autrefois*. »
La défaite des peuples situés au delà du Jourdain suivit de près le désastre de la Judée. Ammon, Moab et les Nabatéens furent rudement châtiés de leur révolte*^; l'Arabie subit à son tour le choc de l'invasion. Gomme les rois assyriens ses prédécesseurs, Kabou-koudour-oussour se sentait attiré par le renom fabuleux de richesse dont jouissaient les régions lointaines du Yémen : les trésors accumulés par le commerce dans cet entrepôt du monde oriental excitèrent sa convoitise. Laissant de côté les
- 1. Jérémiah, xu, 11-15.— 2.1d., xli, 17-18; xm; — 3. Id-, xuiixuv, 1. — 4. Lamentations, i, 3-5; v, 19-21.— 5. Jérémiah, xl\ui, XLix; Josèphe^ 1. X, ch. xi.
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L'ORIENT AU TEMPS DE L'ëMPIRE MÈDE. 503
populations éparses sur le plateau du Nedjed, il porta ses efforts sur le Hedjâz et sur les autres parties du pays où passait la grande route des caravanes. Les traditions arabes disent qu'après avoir battu et dispersé, près du bourg de Dhât-îrky les Djorhom Jectanides, qui voulaient lui barrer le chemin de la Kaâbah, il arriva aux frontières du Yémen occidental. La fatigue de son armée Tempêcha de pousser plus loin : il revint sur ses pas, emmenant avec lui une foule de captifs et deux tribus entières, celles d'Ha- • dhourâ et d'Ouabar, qu'il établit en Ghaldée. Ce fut une grande razzia plutôt qu'une expédition régulière : il n'en retira d'autre profit qu'un butin considérable et une suzeraineté nominale bientôt perdue. Les Arabes n'oublièrent pas le conquérant qui les avait si rudement frappés : Bokhtnassar devint pour eux un héros légendaire auquel se rattachaient mille souvenirs héroïques ou fabuleux ^ . De tous les peuples qui s'étaient alliés en 589, Tyr et l'Egypte restaient seuls debout. Tyr, à l'abri derrière les murailles de son île, commandait la mer et bravait les effoi*ts des Ghaldéens. Après treize années d'efforts infructueux, ils se résignèrent à traiter avec le roi Ithobaal m, qui avait conduit la défense* (674); Nabou-koudour-oussour fut libre désormais de se tourner contre l'Egypte. Une tentative des Ghaldéens contre ce pays était attendue depuis longtemps : dès le lendemain de la défaite de Néko il ne s'était guère passé d'année où les prophètes juifs ne l'eussent décrite comme prochaine. Jérémiah l'avait plusieurs fois
1. Caussin de Perceval, HUtoire des Arabes, t. I, p. Sl-99. — 2. liénandre dans Josèphe^ Cont. Apionemf l, 21, et Clément d'Alexan-
. drie, Stromala, 1,21, § 127. La plupart des auteurs ecclésiastiques ont soutenu que Tyr avait été prise par Nabou-koudour-oussour, contre le témoignage formel des annales phéniciennes et des historiens grecs (Jérôme, Comment, in Exech,, o. xxvi, zxix ; Op. omnia, t. III, p. 875. 908; Cyrille d'Alexandrie, Comment, in Jesdiam^ 23, Op. omnia, t. H, édit. Âubert). Le Chaldéen, disent-ils, avait rattaché Tlle au continent par le moyen d'une digue analogue à celle que construisit plus tard Alexandre. Encore au onzième siècle de notre ère, la traditipn locale
. voulait qu'il n'eût pas réussi dans son entieprise (Guillaume de Tyr, Jiùt. XIII, 4).
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prédite sans aeliâsaer décourager par le néant de fies pr^Ui> tiona^ : en apprenant la reddition de Tyr, Ëzé^el l'anQOiiii^ de nouveau. « Ainsi a dit le Seigneur Jalxveh : « Je ferai pÊafi « le peuple d'£gypt« par la puissance du roi de Babyîêne^.a — Lui, et son peuple avec lui, les plus terribles d'entre « les nations, seront amenés pour ruiner le pays, et ils « dégaineront contre TËgyptien, et ils joncheront la terra « de morts, — Or je mettrai les qanaux à sec, et je livrerai ce le pays aux mains des ennemis; je désolerai^le pays c^t ce tout ce qui. s'y trouve par la main des étrangers. Moi, ce Jahveh, j'ai parlé ainsi. » - Ainsi a dit le Seigneur Jahveh: ce Je détruirai aussi les idoles, j'anéantirai les faux dieux « de Mempbis, et il n'y aura plus de prince qui soit du a pays d'Egypte, et je répandrai la terreur au pays d'E- « gypte. — Je désolerai la Thébaïde, j'incendierai Tanis, ce et j'exercerai des jugements dans Tbèbes; — et je répancc draî ma fureur sur Péluse, qui est la force d'Egypte, et c< j'exterminerai la, multitude qui est à Tbèbes.. — Quand ce je mettrai le feu en Egypte, Pélùse sera grièvement tource paentée et Tbèbes sera rompue par diverses brèches, et il ce n'y aura à Mempbis que détresse en plein jour. — La ce jeunesse d'On et de Bubaste tombera par l'épée, ou s'en ce ira en captivité; — et le jour faudra dans Dapbné, lorscc que je romprai les portes de l'Egypte et que l'orgueil de ce sa force sera abattu; une nuée la couvrira, et ses villes ce iront en captivité *. »
S'il fallait en croire Josèpbe, la prédiction du prophète aurait reçu son entier accomplissement : Nabou-koudouroussour aurait envahi l'Egypte, battu et tué Ouhabrâ, dévasté le pays, puis installé un gouverneur sur sa nouvelle conquête, et serait retourné en Ghaldée, emmenant avec lui les Juifs qu'il avait trouvés établis dans le Deilta *. Les récits égyptiens ne nous permettent pas d'admettre l'authenticité d!e cette tradition ; ils prouvent au contraire que Nabou-koudour-oussour subit un échec sérieux.
1. /Mmiàh^ix,2S-26;xun, 8-13; xliz, 30;xlvi. --2. Éxékiel,jxx, 10-18. — 3. Josèphe, Ant Jud,, X, 11.
L'ORIÇNT AU TnSMPS DE L'EMPIRB MÈDB. 505
La flotte â'Oûhabrâ, équipée par des Grecs, battit la flotte Phénicienne au service des Ghaldéens; son armée de terre enleva Sidon d'assaut et força les autres villes à se rendre sans résistance '. Toute la c6te syrienne toml)a 4UX mains des Egyptiens sans que Nabou-koudour-oussour pût rien faire pour la leur disputer ou la leur reprendre. Les garnisons de Pharaon occupèrent Gebel et s'y construisirent, en pierr# du pays, un temple dont les explorations récentes ont mis les ruines au jour*. Par un coup de fortune Ouhabrâ venait d'atteindre le but que 868 ancêtres avaient poursuivi vainement pendant un demi-siècle : il put s'intituler « le plus heureux des rois qui avaient vécu auparavant, » et s'imagina, dans son orgueil, que a les dieux eux-mêmes seraient incapables de lui nuire*.»
Cfefut la dernière guerre de Nabou-koudour-oussour, la dernière du moins dont l'histoire ait gardé la trace. Au temps où iBlle se termina *, le roi de Chaldée était déjà vieux et devait songer à toute autre chose qu'aux armes. Il est probable que son ambition se borna désormais à poursuivre et à terminer les grands travaux de construction qui rendirent son nom fameux dans l'antiquité. Pendant le siècle qui avait précédé la chute de Ninive, Babylone avait cruellement souffert des Assyriens. Elle avait été saccagée deux fois par Sin-akhè-irib et Assour-ban-habal, sans compter les sièges et les pillages partiels qu'elle avait subis ^.VL cours de ses révoltes perpétuelles. Nabou-pal-oussour avait déjà commencé l'œuvre de réparation; il semble l'avoir menée au nom d'une de ses femmes qui, par un hasar^
1. Hérodote, II, 161 ; Diodore, 1, 68. — 2. E. Renan, Mission de PhéfUde^ et le Mémoire de M. de Rougé sur les débris égyptiens trouvés en Phénicie par M. Renan. -;- 3. Hérode, II, 161. Pour toute l'histoire de la guerre contre Tyr et l'Egypte, j*ai adopté les conclusions de Mo* vers. Die Phanixier, t. II, 1"' theil, p. 426-428. — 4. La guerre d*Ouhabrà contre la Phénicie ne put avoir lieu tant que le siège de Tyr durait encore, c'est-i-dire de 588 à 575. D*autre part, Ouhabrâ ne règne que dix-neuf ans, de 589 & 569 (Manétbon, édit. Unger, p. ^81-283}. La guerre de Phénicie doit donc se placer entre 674, date de la soumission de Tyr par les Ghaldéens, et 569, date de la révolte d'imasis.
506 CHAPITRE XH.
étrange, porte dans la tradition classique le nom égyptien de Nitôkris*. Il rétablit les canaux qui unissaient le Tigre à TEuphrate au-dessus de Babylone, répara les grands réservoirs où les rois des vieilles dynasties avaient reçu pendant rinondation et emmagasiné les eaux de TEuphrate, reconstruisit le pont qui mettait en communication les deux moitiés de la ville. Il employa aux travaux les nom-^ breux captifs syriens, juifs, égy^iens, arabes, qu'il s'était procurés dans ses guerres. Le grand mur de Babylone fut édifié à nouveau, ainsi que le grand temple de Nebo à Barsip; le réservoir de Sippar, le canal royal, une partie au moins du lac Pallacopas, furent creusés; Eouti, Sipar, Barsip, Babel, sortirent de leurs ruines. Infatigable dans ses entreprises, Nabbu-koudour-oussour fut pour la Chaldée ce que Ramsès II avait jadis été pour ITÉgypte, le roi constructeur par excellence. Il travailla sans relâchai toutes les cités et à tous les temples : il n'y a pas autour de Babylone un endroit où Ton ne trouve son nom et la trace de sa merveilleuse activité *.
Le successeur de Nabou-koudour-oussour, Avil-Mardouk (Evil-Mérodach), fut assassiné, après deux ans de règne (559), par son beau-frère Nirgal-sar-oussour (Neriglissor), qui lui-même mourut en 556, laissant pour successeur un enfant du nom de Bel-Iabar-iskoun (Laborosoarkhod). Keuf mois après son avènement, Bel-labar-iskoun fut mis à mort et remplacé par Nabou-nahid^. La maison de Nabou-koudour-oussour s'éteignit avec lui, et l'imagination populaire, étonnée d'une chute si rapide après tant de grandeur, vit dans cet événement la main de Dieu. La tra-
1. Hérodote, I, 185; Oppert, Rapport adressé au ministre de Vin^ slruclion publique, p. 16; Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 216-218. — 2. Oppert, Inscription de Nahuchodonosor sur les merveilles de Babylone, in-12, Reims, 1866; cf. G. Rawlinson, Thefivegreat Monarchies^ t. III, p. 55-58; J. Menant, Babylone et la Chaldée, p. 196-248.-3. Bérose, 1. m, dans Josèphe, C, Ap. I, 21, et dans Eusèbe, Prxp. Evang., IX, 40-41; Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 239-241; cf. G. Rawlin son, The five great Monarchies, t. III, p. 62-64. La variante touranlennc du nom de Nabou-nabid est Nabou-imtouk, d'où semble provenir la variante grecque de Na6ovvTÎ6oxoc.
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ditK^a nationale racontait que, vers la fin de ses jours^ Nabou-^koudour-oussour^ saisi deTesprit prophétique, était monté sur le toit de son palais et avait prédit aux CSial* déens la ruine prochaine de leur empire*. La légende juive, implacable pour le prince qui avait renversé Jérusalem et détruit le temple, disait qu'enivré de sa gloire il s'était eru régal de Dieu et avait été changé en bête par la colère de Jahveh. Pendant sept ans il vécut dans les champs, se nourrissant d'herbes comme les bestiaux, puis reprit sa forme première et rentra en possession de la royauté^.
Si pendant toute la durée de son règne Nabou-koudouroussour n'était pas entré en lutte avec son voisin de Médie, cela tenait surtout au caractère du prince qui régnait alors i Ecbatane. Azi-dahak% que let &recs ont nommé Astyagès, fils de Eyaxarès, n'avait pas été élevé, comme son père, pour la vie des champs de bataille. Sauf une guerre contre les Gadusiens ^, qui se termina par la soumission de ce peuple, il n'entreprit aucune expédition. U vécut dans le faste d'une cour orientale, entouré de gardes et d'eunuques, sans autre passe-temps que la chasse dans les parcs de ses palais ou sur les confins du désert'. Bien que marié plusieurs fois, il n'avait pas d'enfant mâle, et la couronne devait passer après lui à sa fille Mandanè, ou aux enfants de sa fille. Mandanê, donnée à l'un des vassaux de son père, Kambouzia I«' (Kambysès), roi des Perses, en avait eu Kourous (Kyros), qui était élevé à la cour d'Ecbatane, partie comme petit-fils du suzerain, partie comme otage •. Kyros ne tarda pas à reconnaître combien l'humeur pacifique d'Astyagès avait affaibli la constitution militaire des Aryens de Médie et les faisait impuissants sous leur apparence de force- et de grandeur. U forma le dessein hardi de se révolter contre son grand-père, et de
1. Bérose et Abydène dans Eusèbe, Prœp. Evang., IX, 41. —2. Dante/, IT. — 3. Fr. Lenormant^ Lettres assyriologiqiies, V série> t. I, p. 97-99. — 4. Nicolas de Damas, édit. G. Mûller; Moïse de Khoren (I, 2;^29] lui attribue de longues guerres avec un monarque arménien du nom de Tigrane. — 5. Cf. Rawlinson, The five great Monarchies, t. 11^ p. 415-47. — 6. Hérodote, 1, 107-199; Xénophon, Kyrop., 1, 1, etc..