‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 3)Chapitre 19 sur 170 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

L'ASIE ANTÉRIEURE AVANT ET PENDANT LE TEMPS DE LA DOMINATION ÉGYPTIENNE,

LA GHALDËE.

populations primitives de la Chaldée. -^ Histoire fabuleuse de là Cbkldée; le déluge; les premiers rois historiques. — L'invasion cananéenne et les Pasteurs en Egypte.

liMi ^ipnlaiioiis jprf mltlves^ de la Chaldée.

Au nord &t à Test de l'Egypte, sur Timmense étendue de territoire comprise entre la Méditerranée, la mer Noire^ le Caucase, la Caspienne, Tlndus et les mers qui baignent les côtes méridionales de l'Asie, s'agitaient confusément des nations d'origine diverse, pour la plupart inconnues aux premiers pharaons. Séparée d'elles par le désert et par la mer, TÉgypte n'avait pris jusqu'alors aucune part à leurs révolutions : tout au plus avait-elle établi des colonies minières sur le revers du Sinaï et fondé quelques forteresses afin de protéger les colons. Pour le reste, une muraille élevée en travers de l'isthme et garnie de postes fortifiés lui servait de barrière contre les Asiatiques et lui permettait de suivre à l'abri des invasions du Nord le cours de ses destinées.

Quelques-unes de ces nations sans nom encore et sans histoire appartenaient sans doute aux races primitives (çglI couvraient le sol à dès époques si reculées, qu'il ^.'(^^T\À5i;QX

au seul géologue d'en rechercher la durée. Mais le plus grand nombre d'entre elles se rattachaient à des races plus nobles et plus fortes, distinctes de langue, de mœurs et de tendances, unies cependant par un fonds commun de traditions. Toutes gardaient, mêlé aux yagues légendes de leur enfance, le souvenir d'une première patrie où leurs ancêtres avaient vécu avant de se disperser. C'était une haute montagne ou plutôt un immense plateau , carré do figure, et si élevé qu'il était comme suspendu entre terw et ciel. Du milieu jaillissait un grand fleuve, qui se divisait bientôt en quatre bras ou canaux et se répandait sur les quatre régions environnantes. Là était le nombril du monde et le berceau de l'humanité. Les peuples cantonnés entre la Méditerranée et le Tigre se rappelaient que ce pays légendaire s'étendait vers l'orient; les peuples de l'Iran et de l'Inde croyaient le trouver dans la direction du nord. Les modernes ont réussi à en déterminer le site plus exactement que n'avaient fait ies anciens. Ils l'ont placé dans les monts Bolor (Belourtagh), à peu près vers l'endroit où cette chaîne se réunit à l'Himalaya, sur le plateau de Pamir.

Là en effet, et là seulement, se trouve un pays qui satisfasse aux données géographiques conservées aux livres sacrés de l'Asie. Du plateau de Pamir, ou plutôt du massif montagneux dont ce plateau est le centre, s'échappent quatre grands cours d'eau, l'Indos, l'Helmend, l'Oxus et l'Iaxarte, qui s'écoulent dans les directions les plus diverses et répondent assez bien aux quatre fleuves de la tradition. MaJgrô quelques oasis au long des rivières et dans les vallées, le pays est pauvre et plus propre à nourrir des tribus nomades que des nations civilisées. Pourtant les peuples qui l'avaient habité, cédant sans doute au penchant qui porte les hommes à chercher un âge d'or dans le passé, en firent un jardin sans pareil, un lieu de délices (Éden) où leurs pères avaient vécu dans un état d'innocence et de bonheur parfaits. Chassés de ce paradis terrestre en punition de leur désobéissance aux ordres du Créateur, et condamnés désormais au travail, ils s'éublirent au pied de la mon-

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gne sainte et en peuplèrent les alentours. Dix patriarles ou dix rois se succédèrent à leur tête; mais les imes des hommes excitèrent la colère de Dieu et ameîrent de nouveaux désastres. La race entière périt dans 1 déluge, sauf une famille choisie du Très-Haut pour irpétuer l'espèce et repeupler l'univers. Ces traditions, •m m unes à la plupart des nations orientales, nous monent sous une forme légendaire tout ce qu'elles salent de rhumanité primitive détruite par le déluge iatique. Les tribus échappées à la mort emportèrent ec elles la géographie de leur patrie ancienne et Tapplilèrent chacune à sa patrie nouvelle. Les unes, arrivées à )ccident de la Caspienne, placèrent leur Éden sur le mont rarat, au milieu des pics neigeux de l'Arménie, et substièrent à deux des quatre fleuves primordiaux les deux mves qui traversent la Mésopotamie, le Tigre et l'Euirate. Les autres transportèrent la montagne sacrée sur s bords mêmes de la Caspienne et jusqu'en Phrygie, à \Jbordj et au Bérécynthe *.

La tradition antique rapportait qu'avant l'avènement des •andes nations conquérantes, l'Asie entière fut pendant linze siècles aux mains des Scythes*. Les Scythes, «les plus Lciens des hommes, » appartenaient au moins en partie à is peuples de race touranienne qui, des marais de la inlande aux bords de l'Amour, habitent encore aujourhui le nord de l'Europe et de l'Asie. La race tôuraienne telle que nous la connaissons aujourd'hui ne prémte pas un type unique : elle paraît être une race mixte •rmée par le mélange de la race blanche et de la race .une. Certaines tribus ont tous les caractères distinctifs 3S nations blanches; certaines autres en arrivent à se )nfondre entièrement avec les nations jaunes : entre ces

1. Voir, sur les traditions relatives au paradis terrestre, l'ouvrage Obry : Sur le berceau de Vespèce humaine selon les Indiens j les Persans

les HébreuXj et le résumé de M. Renan, Histoire générale des langues 'Mitiques, 3* édit., 1. 1, p. 476-490. — 2. Justin, 1. II, ch. m. Les chrosgraphes chrétiens donnaient à cette période le nom de Li.>i^\.<i^v f.Jean Malala, Chrenogf.,p. !2ô-26;£piphan.,AdD.Hderes.,\,W«

deux extrêmes on observe des variétés nombreuses qui nous font passer sans secousse et par gradations successives du type le plus parfait de TEuropéen au type le plus parfait du Chinois. L'unité originaire de la famille à laquelle appartiennent sinon tous au moins la plupart de ces peuples est prouvée par la parenté des idiomes qulls parlent. Le touranîen est plutôt un stage qu'une forme définie du langage : il est à la fois plus simple, plus grossier, moins travaillé que n'importe lequel des dialectes ariens ou sémitiques aujourd'hui connus. Ses différents rameaux ne possèdent pas en commun un vocabulaire étendu, et n'ont point partout uniformité de particules grammaticales. « Les substantifs les plus nécessaires , père, mère^ fils, fille, disparaissent souvent et sont remplacés par des synonymes dans les différentes branches de cette famille : on trouve des mots communs à toutes, mais non pas avec la même constance et la même régularité que dans les dialectes ariens et sémitiques. Les noms de nombre et les pronoms touraniens se ramènent à une seule origine ; mais ici encore la ténacité de ces dialectes nomades ne saurait se comparer à la ténacité des langues politiques de l'Asie et de l'Europe : les racines communes découvertes dans les idiomes nomades les plus éloignés sont pour la plupart de forme et de caractère beaucoup plus généraux que les racines des trésors ariens et sémitiques^. » Les langues touraniennes ont plutôt communauté d'instincts et de tendances que communauté de formes positives. Elles indiquent toutes les catégories possibles du langage et marquent toutes les relations possibles de mots à mots au moyen de particules invariables qui viennent s'agglutiner aux racines, sans jamais s'altérer elles-mêmes ni les altérer. « Leurs déclinaisons et leurs conjugaisons peuvent encore se décomposer en toutes leurs parties constituantes; et, bien que les terminaisons n'aient pas toujours retenu leur valeur de mots indépendants, on sent encore que ce sont des syllabes mo-

L Max Jifûller, ^an^uages of the seat of Wox^ V édit, p. 68.

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dificatrices et distinctes des mots auxc^iels elles sont ajoutées*. »

Une tradition, encore aujourd'hui courante parmi les Turcs nomades, place le berceau de la race un peu au nord du plateau de Pamir, dans une des vallées de TAltaï. Cette vaÛée était à l'origine enclose de tous côtés par de hautes montagnes riches en fer : un incendie, en fondant les roches ferrugineuses, détruisit la barrière qui la séparait du reste du monde, et permit aux premiers hommes de quitter leur prison. Une partie de la nation s'éleva vers l'ouest et se répandit jusqu'aux extrémités de l'Europe, où les Basques sont peut-être ses derniers représentants. Le reste descendit vers le sud, occupa les plaines de la Bactriane, franchit la grande chaîne de l'Indou-Koush, et s'établit d'abord à la lisière du plateau de l'Iran. Au pied même de la montagne, le pays est bien boisé et bien arrosé; mais à mesure qu'on avance vers l'intérieur, les rivières diminuent de volume. Elles finissent par se perdre dans les sables, à l'exception de deux ou trois qui vont se jeter au grand lac Hamoun. Sauf la bande de terre qui court le long de leurs rives, le reste du pays n'est qu'un vaste désert salé, dont le sol est formé tantôt de gravier, tantôt d'un sable fin et mouvant que le vent soulève en immenses Tagues longitudinales, tantôt d'une argile durcie et cuite au soleil. La masse de la nation s'établit solidement sur le plateau, surtout dans la partie occidentale, à laquelle on a donné plus tard le nom de Médie. Plusieurs tribus allèrent vers l'ouest en Atropatène, en Arménie et jusqu'en Asie Mineure. D'autres poussèrent droit au sud et vinrent se fixer au pied du plateau de l'Iran, dans les plaines de la Susiane et sur les bords du Tigre et de l'Euphrate.

Le Tigre et l'Euphrate prennent leur source en Arménie au mont Niphatès (Keleshin-Dagh). la plus élevée des chaînes parallèles qui courent entre le Pont-Euxin et

1. Max HûUer, Ibid,, p. 90. Cf. H. Rawlinson, On the ethnie Affinities of the nations of Western Aria, dans rflérodote de G .Rawlinsoiu V édit.,t. I, p. 529-630.

la Mésopotamie, la seule qui atteigne en maint endi la limite des neiges éternelles *. Ils coulent d'abord rallèlement Tun à l'autre, TEuphrate de Test à Touest jusqu'à Malatiyehy le Tigre « vers l'est dans la direcsr^^ tion de l'Assyrie*. » Au delà de Malatiyeh, i'Euphrat tourne brusquement au sud-ouest, se fraye un passage travers le Tauros, comme s'il voulait aller rejoindre Méditerranée*, puis incline vers le sud-est, dans la direo — ^ tion du golfe Fersique. Au débouché des montagnes, 1^ Tigre tourne immédiatement au sud et se rapproche p9r^ 'i duellement de l'Euphrate : à la hauteur de Bagdad, \eB deux fleuves ne sont plus séparés Tun de l'autre que par quelques lieues d'un terrain bas et uni*. Toutefois ils ne se mêlent pas encore : après avoir couru presque parallèlement l'espace de vingt à trente milles, ils s'écartent de nouveau pour ne se rejoindre qu'à près de quatre-vingts lieues plus bas, former le Shatt-el-Arab et se jeter dans le golfe Persique, Dans la partie moyenne de son cours l'Euphrate reçoit sur la gauche deux grands affluents, le Balikh^ et le Khabour^ qui lui apportent les eaux du mont Masios''. Depuis sa jonction avec le Khabour jusqu'à son embouchure il n'a plus aucun tributaire. Le Tigre, au contraire, est grossi sur la gauche par les eaux du Kentritès^, le Zab supérieur et le Zab inférieur, le Gyndès^. Aussi les deux fleuves sont-ils navigables de. bonne heure, l'Euphrate k Soimieïsat^\ le Tigre près de Mossoul : au moment de la fonte des neiges, vers le commencement ou le milieu d'avril, ils grossissent outre mesure, débordent et ne rentrent dans leur lit qu'en juin, au temps des plus fortes chaleurs ^^

1. G. Rawlinson, The /lue great Monarchies , 1. 1, p. 6. — 2. Genèse, II, 14. — 3. « Occidentem petit, ni Taurus obstet, in nostra maria yenturus. » Pomponius Mêla, De situ OrHsj III, 8. — 4. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 7. — 5. Ancien Bilichos. — 6. Ancien Ahorras ou Chaborras, — 7. Strabon, XI, xii, § 4; xiv, § 2. Aujourd'hui le KaradjahrDagh, — 8. Xénophon, Ânabase, IV, m, % 1. Aujourd'hui Biilis-Khaï. — 9. Aujourd'hui Diyaleh, — 10. L'ancienne Samosate. — 11. Lajard; Nineveh and Babylon^ p. 297; G. Rawlinson , The five

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Le bassin du Tigre et de TEuphrate n'avait pas à toutes épocpies Taspect qu'il présente aujourd'hui. Au comtncement de notre période géologique, les deux fleuves iraient l'espace d'environ cinq degrés dans une grande une ondulée, de formation secondaire, sillonnée par les elques cours d'eau qui descendent du mont Masios^. îst un territoire fertile au bord des rivières et dans les droits où jaillissent des sources, stérile et nu partout ailirs'. L'extrémité méridionale de cette plaine formait rivage de la mer, et les deux fleuves se jetaient à quele vingt lieues l'un de l'autre, dans un golfe qui prolonait le golfe Persique de nos jours, et s'étendait à l'est squ'aux derniers contre-forts des monts de l'Iran, à l'ouest squ'au pied des hauteurs sablonneuses, qui marquent la Dite du plateau d'Arabie. Toute la partie inférieure de vallée n'est qu'un terrain de formation relativement morne, créé par les alluvions du Tigre, de l'Euphrate et des aères comme VA dhem, le Gyndès, le KhoaspèSy qui, après oir été longtemps indépendantes et avoir contribué à mbler la mer dans laquelle elles se jetaient, ont fini par venir de simples affluents du Tigre. Aujourd'hui encore, Delta du Shatt-el-Arah avance rapidement, et l'accroisment du rivage monte à près d'un mille anglais par ixante-dix ans^; dans les temps anciens, le progrès des nres était plus sensible et devait s'élever à environ un îUe par trente ans*. Il est donc probable qu'au moment \. les colons descendirent dans la vallée, le golfe Perlue pénétrait à quarante ou quarante-cinq lieues plus ut qu'il ne fait aujourd'hui * : le Tigre et l'Euphrate se

<U U(maTthie$y 1. 1, p. 11-13. Le témoignage des modernes est conire au témoignage d'Hérodote^ d'après lequel « la rivière ne se répand d'elle-même, comme en Egypte, sur les terres ensemencées, mais y Répandue au moyen de machines. » (Hérodote, I, 193.) — 1. G. Rawr On, /Wd., t. I, p. 3-4. — 2. G. Rawlinson, Ibid., t. I, p. 182. — ^ftus, Chaldœa and Susiana, p. 282.— 4. H. Rawlinson, dans le •"^lai of the Geographical Society, vol. XXVII, p. 186. — 5. Loftus, ^ le Journal of the Geographical Society j vol. XXYI, p. 142;* \awlinsoji, The five grcat Monarchies, t. I, p. 4-b*

jetaient dans la mer à (juelque distance Tun de l'autre et ne confondirent leurs eaux que plusieurs siècles plus tard.

La région des allumions, et surtout la partie de cette région qui confine aux rives du golfe Persiqué, servit d'asile aux premiers colons. C'était une immense plaine basse dont aucun accident de terrain ne rompait la monotonie. L'Euphrate, mal encaissé dans ses rives, lançait à droite et à gauche des branches, dont les unes allaient rejoindre le Tigre, et les autres se perdaient dans des marais. Une partie du sol, toujours privée d'eau, se durcissait aux rayons d'un soleil brûlant : une autre partie disparaissait presque en entier sous les monceaux de sable qu'apporte le vent du désert ; le reste n'était qu'une lagune empestée, encombrée de joncs énormes, dont la hauteur varie entre douze et quinze pieds ^ Pour faire de ce pays désolé un des plus riches, sinon le plus riche pays de l'univers, il fallait régler le cours des eaux, répartir équitablement au moyen de canaux et de digues l'inondation qui tendait à se porter sur certains points de préférence à certains autres : ce fut l'œuvre que durent entreprendre les premiers colons de la Ghaldée.

Le pays , même en cet état , était loin de manquer de ressources. Il renferme peu d'espèces d'arbres uti* les, ce car il ne possède ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier^; » en revanche, il porte naturellement le froment * et le dattier. « Le sol y est si favorable aux céréales, qu'elles y rendent habituellement deux cents pour un, et, dans les terres d'une qualité exceptionnelle, trois cents. Les feuilles du blé et de l'orge y sont larges de quatre doigts. Quant au millet et au sésame, qui pour la grandeur deviennent là de véritables arbres, je ne dirai pas leur hauteur, bien que je la connaisse par expérience, sachant bien qu'auprès de ceux qui n'ont pas été en terre babylonienne, ce que je dis des productions ne rencontrera qu'incrédu-

] . Tous les traits de ce tableau sont empruntés à l'état moderne de la contrée, mais s'appliquent fort bien au passé. Cf. Loftus, Susiana and Chaldxa, p. 14 sqq. — 2. Hérodote, I, 193. — 3. Bérose, Fragm,^ I, édJt. Leaormant, p. 6.

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*ité. On ne'se sert nullement d'huile d'olive, mais on extrait 4^ rhuile du sésame*. » — «Le palmier fournit à toiis les autres besoins de la population. On en tire une sorte de pain, du vin, du vinaigre, du miel, des gâteaux et toute espèce de tissus ; les forgerons se servent de ses noyaux en guise de charbon ; ces mêmes noyaux concassés et macérés servent de nourriture aux bœufs et aux moutons qu'on engraisse. On dit qu'il y a une chanson perse qui énumère trois cent soixante usages différents du palmier *. » Les poissons abondent dans les rivières et les marais, surtout la barbeau et la carpe : ils entrent encore pour beaucoup dans l'alimentation des habitants modernes de la Ghaldée '. Dès le temps de leur arrivée aux bords de TEuphrate, les Touraniens étaient constitués en corps de nation, possédaient l'écriture ^, les principales industries nécessaires à l'humanité, une législation et une religion complète. Leur écriture était à l'origine purement hiéroglyphique comme celle de l'Egypte. GSiaque signe était l'image de la chose même qu'on voulait représenter ou de l'objet matériel qui paraissait offrir le plus d'analogie avec l'idée abstraite qu'il s'agissait d'exprimer. Ainsi pour marquer l'idée de dieu on prenait l'étoile à huit pointes; pour

rendre celle du roi, on employait l'abeille \^. La maladresse du graveur et de l'écrivain altéra ces deux signes et leur substitua des équivalents plus ou moins informes : >^^(^ et i^H,^^ à l'étoile, 3<II]1IIIIIID> ^^

et ^^> à l'abeille. L'image primitive s'altéra de plus en

plus, si bien qu'il devint impossible de retrouver dans l'ensemble de traits ou de clous qui forme un groupe, le type que ces traits avaient représenté. Par bonheur, au moment où s'accomplit cette modification, l'on n'avait déjà plus besoin pour lire le caractère de reconnaître l'objet dont il avait été la figure. Le signe de l'étoile »^ rap-

1. Hérodote, I, 193; cf. Théophraste, Hist. Plant., VIII, 7, et Pline, U. N.y XVIII, n, 45. — 2. Strabon, XVI, i, xiv; cf. Théophraste, Hist, Plant,, II, 2, et Pline, H. N,, XUI, 4. — 3. Layard, Nineveh and Bàbyr Ion, p. 567. — 4. Cela a été prouvé par M. OpperU

pelait aux yeux l'idée de dieu^ et Fidée de dieu éveillait dans l'esprit du lecteur le mot qui répond à cette idée, an. Aussi «-^Jj^, tout en conservant le sens symbolique de dieu^ devint le représentant de la syllabe an dans une foule de mots qui n'ont aucun rapport avec la divinité. En groupant ensemble plusieurs signes, on obtint des expressions de mots dont le son se composait en partie de la prononciation d'un signe, en partie de la prononciation d'un autre signe. Jf représente trois gouttes d'eau, signifie eau, se lit a; joint au signe ►-^J qui représente l'étoile, signifie dieu, se lit an ; il forme un groupe Jf •-^[, a + an, aan, qui veut dire pluie. Ce système présente de graves inconvénients. Nombre de signes peuvent avoir plusieurs valeurs et se lire de plusieurs manières différentes. *— « rend les idées de finir, vieillir, achever, mourir, ouvrir, sang, cadavre, et se lit, selon l'idée qu'il rend, be, BAT, TiL, KHOUR, DUS : en un mot c'est un polyphone. Entre tous ces sens et toutes ces prononciations dissemblables, le lecteur choisissait, d'après la marche générale de la phrase et la position du signe, le sens et la lecture qui lui paraissaient le mieux convenir. L'obscurité résultant de cette polyphonie était telle, que les Assyriens et les Babyloniens eux-mêmes s'y perdaient quelquefois. « Nous n'en voulons pour preuve que le nombre des fragments de syllabaires et de vocabulaires grammaticaux tracés sur des tablettes d'argile, et destinés à révéler les arcanes du système graphique national, qu'on a trouvés en telle abondance dans les ruines de Ninive. Une bonne moitié de ce que nous possédons de monuments de l'écriture cunéiforme se compose de guide-ânes qui peuvent nous servir à déchiffrer l'autre moitié, et que nous consultons exactement comme le faisaient il y a deux mille cinq cents ans les étudiants de l'antique pays d'Assour *. >>

1 . Fr. Lenormant, Essai sur la prepagation de Valphahet phénicien, 1. 1, p. 48. M. Halévy a voulu prouver dans ces derniers temps Torigine sémitique de récriture et de la civilisation chaldéennes {Journal asiatique, 3875). Son opinion n'a été admise par aucun assyriologue. Cf. Fr. Lenormant, La langue primitive de la Chaldée; Oppertdans le Journal Asiatique^ Wb^ et Schrader dans le Zeitschrift d. D. Morg. G., 1875.

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Parmi ces hiéroglyphes on trouve des signes spéciaux pour désigner les métaux usuels et les métaux précieux. Les Touraniens vivant au milieu des gisements de TAltaï, où les minerais et les métaux à peu près purs se rencontraient presque à fleur de terre, apprirent bien vite Tart du mineur, du fondeur et de Torfévre : ils l'implantèrent en Ghaldée. Les plus vieilles tombes de ce pays renferment des objets en or, en bronze et en fer, couteaux, hachettes, fauxy bracelets, boucles d'oreilles ciselées *. « A côté se trouvent encore, et concurremment employés, des instruments et des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze que sont tous les instruments métalliques. Quant au fer, il est plus rare et semble avoir encore le caractère d'un métal précieux par la difficulté de la production ; au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et autres parures grossières *. » Des autres industries, comme le tissage, il ne nous est rien resté. La constitution politique et la législation nous sont presque entièrement inconnues. Le seul fragment que nous possédions de l'ancien droit touranien traite des liens et des devoirs de la famille. Il nous prouve que la femme jouissait de droits et d'honneurs assez grands. Même en puissance de mari, elle pouvait avoir une propriété personnelle. Le mari qui reniait sa femme devalit lui donner en guise d'indemnité une demimine d'argent. Le fils qui reniait sa mère était <c exclu de la terre et de l'eau ». Le fils qui disait à son père : « Tu n'es pas mon père, » était condamné à rétracter sa parole et payait l'amende. Par contre , la femme qui reniait son mari était jetée au fleuve ; le père et la mère qui refusaient de reconnaître leur enfant étaient passibles de la prison ^

Les Touraniens de Ghaldée se représentaient la terre comme une barque renversée et creuse par-dessous *, non pas une de ces barques oblongues en usage parmi nous,

1 . G. RawlinsoD, The f/ce great Monarchies, t. I, p. 98-99. — 2. Fr. Lenormant, Les premières civilisations, 1. 1, p. 118-119. — 3. J. Opperl, dans le Journal asiatique, Y* série, 1. 1^ p. 371 sqq.; Fr. Lenormant^ La magie ckex les ChaWens, p. 310-312. — 4. BloiVot^ ^^^v<à\^^\!l^*^«

mais cette espèce d'auge entièrement ronde que les basreliefs nous montrent si souvent, et dont les tribus du bas Euphrate se servent encore aujourd'hui. Dans le creux inférieur était caché Tabîme (ge)^ séjour des ténèbres et de la mort. Sur les pentes de la surface convexe s'étendait la terre proprement dite (/ci), enveloppée de tous côtés par le fleuve Océan (zoiiab) : la Chaldée était regardée comme le centre du monde. Bien loin au delà du Tigre se dressait la montagne d'Orient [Khoursak-kowrra)^ qui unissait le ciel à la terre. Le ciel [anna) avait la forme d'une vaste calotte hémisphérique dont la partie inférieure reposait sur les extrémités de la barque terrestre, au delà du fleuve Océan. L« firmament, « déployé au-dessus de la terre ainsi qu'une couverture, » tournait comme sur un pivot autour de la montagne d'Orient et entraînait dans sa course perpétuelle les étoiles fixes [moul) dont sa voûte était semée. Entre ciel et terre circulaient d'abord les sept planètes (Zou&a^)^ sortes de grands animaux doués de vie, puis les nuages, les ventSj la foudre^ la pluie. La terre reposait sur l'abîme, le ciel sur la terre : l'imagination des premiers CSialdéens n'allait pas jusqu'à se demander sur quoi reposait l'abîme.

Cet univers en trois parties était peuplé d'une foule d'êtres et de races diverses, les unes renfermées, comme les hommes et les animaux, dans une petite portion du grand tout, les autres répandues indistinctement à travers les régions du monde, comme les esprits et les dieux. Les esprits [zi] sont la personnification des forces bonnes, mauvaises ou indifférentes de la nature : ils font le bien et le mal à leur gré, règlent l'ordre et la marche des corps célestes, partant des saisons, soufflent le vent et versent la pluie, germent le grain et lèvent la moisson, vivifient ou tuent ce qui a vie. Les dieux (an, dingir^ dimir) sont des esprits de haut rang qui président aux grandes divisions du monde ou aux grands phénomènes de la nature. A chacune des trois régions de l'univers commande un dieu suprême : Anna dans le ciel, Ea sur la terre et Moulgé au fond de l'abîme. Anna, l'esprit du ciel, était à la fois le corps et l'âme du cieJ^ Je ciel matériel et l'intelligence qui régit la matière

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céleste. Ea, l'esprit de la terre \zjh/ei-a)j règne snr la surface terrestre et sur Tatmosphère, mais sa demeure favorite est le fleuve Océan ; aussi lui donne-t-on parfois pour mère une déesse Riah, « le fluide, Teau par excellence. » Lui-même est appelé souvent « le grand poisson de TOcéan, le poisson sublime » : il parcourt son empire sur un vaisseau symbolique manœuvré par les dieux ses enfants, comme chez les Égyptiens la barque solaire par les formes de Râ. Sa compagne Damkina ou Davkina est la personnification de la terre : le dieu s'étend sur elle, la féconde, et de leurs embrassements naissent les eaux matérielles qui font tout verdir. Moulgé et sa forme féminine Ningé vivent dans Tabîme infernal et reçoivent les âmes humainei^ au sortir de la vie. Transportées au delà du fleuve étemel, les âmes arrivent au pied de la grande montagne d'Occident, derrière laquelle se couche le soleil, et pénètrent dans «le pays immuable [Kowmoudé] », dans « la région d'où Ton ne revient pas, la demeure où Ton entre sans en sortir, le chemin qu'on descend sans jamais rebrousser, la demeure où Ton entre toujours plus avant, la prison, le lieu où l'on n'a que la poussière pour sa faim et la boue pour aliment, où Ton ne voit plus la lumière et où Ton erre dans les ténèbres, où les ombres, comme des oiseaux, remplissent la voûte. » 11 n'y a là ni récompense pour les justes, ni châtiment pour les impies : la rémunération du bien et du mal commence et finit sur la terre. Pourtant dans un des recoins de Tablme est cachée une source de vie que les génies infernaux dissimulent |avec un soin jaloux à la vue des mânes : seuls les dieux peuvent en ouvrir l'accès et ïcû^oyer sur la terre l'âme qu'ils ont abreuvée de ses eaux. Au-dessous des grands dieux s'agitait un peuple innoml>r^le de dieux et d'esprits toujours en lutte les uns contre los autres. Le dieu du soleil diurne, Oud^ « fait évanouir les mensonges, dissipe les mauvaises influences et déjoue les ^mplots méchants. » — « Soleil, dans le plus profond des cieux, tu brilles; tu ouvres les verrous qui ferment les cieux élevés, tu ouvres la porte du ciel. Soleil, vers la superficie de la terre, tu tournes ta face ; soleil, Xu ël^udi^ %.\x-

dessus de la superficie de la terre, comme une couverture» l'immensité des cieux. » Le feu [Izbar ou bilgi)^ supérieur au soleil même, est « le pontife suprême à la surface de la terre », soit qu'il brûle dans la flamme du sacrifice, soit qu'il l^nWe au foyer domestique, ce Je suis la flamme d'or, la grande, la flamme qui jaillit des roseaux secs, l'insigne élevé des dieux, la flamme de cuivre, la protectrice qui darde ses langues ardentes ; je suis le messager de Silikmoulour-khi. » Silik-moulour-khi^ « celui qui dispose le bien pour les hommes, » est le fils d'Ea, l'intermédiaire entre son père divin et l'humanité souffrante. C'est par lui qu'Ea fait connaître ses décrets aux hommes et aux dieux et révèle le grand nom, le nom mystérieux qui met les dé^ mons en fuite. « Devant sa grêle, qui se soustrait? Sa volonté est un décret sublime que tu établis dans le ciel et sur la terre.... Seigneur, tu es sublime : qui t'égale?»

Les démons et les mauvais esprits sortent de l'enfer. Us se glissent partout et se dissimulent sous toutes les formes pour nuire aux bons esprits et aux hommes. Les uns ont rang de demi-dieux et sont connus sous les noms de mas, combattants, lammaj colosses ; les autres sont rangés hiérarchiquement par classes de sept, les alalj destructeurs, les telal^ guerriers, les maskim ou tendeurs d'embûches, ce qui se cachent au plus profond de l'abîme et dans les entrailles de la terre, ni mâles ni femelles, n'ayant pas d'épouses et ne produisant pas d'enfants. » Certains d'entre eux s'attaquent à l'ordre général de la nature et s'efforcent de bouleverser l'univers. D'autres se mêlent aux hommes pour le mai : « de maison en maison ils pénètrent ; dans les portes comme des serpents ils se glissent. Ils empêchent l'épouse d'être fécondée par l'époux ; ils ravissent l'enfant sur les genoux de l'homme ; ils font fuir la femme libre de la demeure où elle a enfanté;... ils font fuir le fils de la maison du père. » Ils vivaient de préférence dans les lieux déserts et n'en sortaient que pour assaillir les hommes et les animaux. Ils s'introduisaient dans les corps et y faisaient naître les maladie». La peste et la fièvre [idpa), le fantôme, le spectre, le vampire, les in-

; les succubes étaient autant d'êtres distincts appar- . cette engeance redoutable. Sans cesse en butte à aques, l'homme se trouvait sur la terre comme un r égaré dans une terre inconnue, au milieu de trivages. Pour se défendre, il devait se ménager des irmi les dieux et les esprits, se munir d'armes ofou défensives contre les démons, en un mot avoir à la magie. Le culte touranien est en effet une vénagie où les hymnes à la divinité prenaient tous moins la tournure d'incantations et où le prêtre est n prêtre qu'un sorcier *.

ï des Touraniens, les monuments nous font conle autre race, de tempérament et de tendances fort es, la race de Koush. Les Koushites avaient la tite, le corps élancé et bien fait, la chevelure te, souvent frisée, mais jamais crépue comme

nègre ; le teint foncé , variant du brun clair au s traits réguliers, parfois délicats; le front droit, uffisamment élevé; le nez long, mince et fin, d'une ûoins accusée que le nez d'un arien; seule la îtait défectueuse, munie de lèvres épaisses et charma tradition place leur berceau en, Bactriane, au

Koush qu'arrose le Gihon*. Quelques-unes de bus s'établirent sur les bords de l'Amou-Daria et Daria, au pied de la montagne qui sépare les le la Boukharie du plateau de l'Iran et qui porte î nom d'Hindou-Koush*. D'autres pénétrèrent jussie Mineure, s'il faut en croire les légendes qui Gares et de leurs congénères un rameau de la race ^'y plusieurs descendirent le long de l'Indos et se ent dans le Décan. Les plus hardies, traversant la

set exposé est emprunté au travail de M. Fr. Lenorxnant sur ehex les Chaldéens et les origines ctccadiennes, in-8", Pa- — 2. Pritchard, Physical histqry of Mankind, t. II, p. 44. — II, 13. — 4. Obry, op, cit., p. 103-125 ; d'Eckstein, dans n français, 22 avril, 27 mai, 19 août 1854; De quelques léihmaniquesy dans le Journal asiatique de 18^6. — ^. \^'^diL^ lares dans Vantiquité,

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