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94 CHAPITRE Il. ,
ments. Cela donna lieu plus tard de lui attribuer, au dé-
‘triment du fondateur réel, la construction de la pyramide
entière. Les voyageurs grecs, à qui leurs exégètes racontaient l’histoire de la belle aux joues de rose, changèrent | la princesse en courtisane et substituèrent au nom de Nitaqrit, le nom plus harmonieux de Rhodopis. Un jour qu'elle se baignait dans le fleuve, un aigle fondit sur une de ses sandales, l’emporta dans la direction de Memphis et la laissa tomber sur les genoux du roi qui rendait alors la justice en plein air. Le roi, émerveillé et par la singularité de l’aventure et par la beauté de la sandale, fit chercher par tout le pays la femme à qui elle avait appartenu, et c’est ainsi que Rhodopis devint reine d'Égypte. À sa mort, elle eut pour tombeau la troisième pyramide!. Le christianisme et la conquête arabe modifièrent encore une fois le caractère de la légende sans effacer entièrement le souvemir de Nitokris. « L'on dit que l’esprit de la pyramide méridionale ne paroist iamais dehors qu’en forme d’une femme nuë, belle au reste, et dont les manières d’agir sont telles que, quand elle veut donner de l’amour à quelqu’un et luy faire perdre l’esprit, elle luy rit, et, incontiment, il s’approche d’elle et elle l’attire à elle et l’affole d'amour; de sorte qu’il perd l'esprit sur l'heure et court vagabond par le pays. Plusieurs personnes l’ont veuë tournoyer autour de la pyramide sur le midy et environ soleil couchant ?. » C’est Nitokris qui hante ainsi le monument dont elle avait achevé la construction.
De la mort de Nitokris à l’avénement définitif de la onzième dynastie, près de cinq siècles s’écoulèrent sur lesquels l’histoire reste à peu près muette. Quatre dynasties s’élevèrent, puis retombèrent rapidement pendant cet intervalle, sans laisser aucun monument qui nous permette de déterminer les noms et l’ordre de succession des Pharaons qui les composent. Manéthon indiquait d’abord une septième dynastie memphite, qui, d’après une version, aurait
1. Strabon, 1. XV, c. 1. Cf. Hérodote, II, 134-135, — 9, L’Égypte
de Murtadi, fils du Gaphiphe, de la traduction de M. Pierre Wattier, À Paris, MDC EXVI, p. 60.
duré seulement soïxante-dix jours et n’aurait pas compté moins de soixante-dix rois ; d’après une autre, aurait été formée de cinq rois et aurait régné soixante-quinze ans. Il parlait ensuite d’une seconde dynastie memphite, la huitième, dont les vingt-sept souverains n’exercèrent l’autorité que pendant cent quarante-six ans. Le Papyrus de Turin, tout mutilé qu’il est, nous donne en effet pour cette époque l'indication de règnes forts courts. Le roi Nowerka, successeur immédiat de Nitaqrit, garda le pouvoir deux ans, un mois, un jour; le roi Nowrous, quatre ans, deux mois, un jour; le roi Ab, deux ans, un mois, un jour; un autre roi, dont le nom est illisible, un an et huit jours. Il faut voir dans l’insignifiance de ces chiffres la preuve des troubles incessants et des guerres civiles qui ruinèrent l'Égypte et amenèrent probablement sa division en plusieurs Etats indépendants sur lesquels les princes de la dynastie officielle, retirés à Memphis, n’eurent plus qu’un droit de suzeraineté purement nominal.
Après un siècle et demi d’agitations et de luttes, la lignée memphite finit par s’éteindre et fut remplacée par une famille d’origine héracléopolitaine. Hâ-khnen-souten, l’Héracléopolis des géographes grecs, dont le nom, altéré successivement en Khininsou et Hnès?, est reconncissable encore aujourd'hui dans la forme arabe Ahnas-el-Medineh, était l’une des villes les plus anciennes et les plus riches de l'Egypte. Située au cœur même de l’Heptanomide, à trente lieues environ au sud de Memphis, elle s'élevait dans une île assez considérable formée par le Nil à l’orient, par le grand canal qui longe le pied de la montagne Libyque, à l’occident. Fondée, aux temps antéhistoriques, autour de l’un des sanctuaires les plus vénérés du pays, elle n’avait pas encore de rôle politique, lorsqu’un de ses princes, dont le nom nous est arrivé sous la forme grecque d’Achthoës, la tira de son obscurité et parvint à lui donner la prééminence qui avait si longtemps appartenu à Memphis. «Il fut le plus cruel de tous ceux qui avaient régné
1. Littér., La demeure de l’enfant royal. — 2. Ésaïe, XXX, 4; Champollion, l’Égypte sous les Pharaons, t. 1, p. 309-310.
jusqu'alors et commit beaucoup de crimes. Il finit par être frappé de démence et mis en pièces par un crocodile”. » Après sa mort, Héracléopolis, devenue pour un temps ville dominante, produisit successivement deux dynasties, la neuvième et la dixième. Les fragments du Papyrus de Turin, la deuxième rangée supérieure de la table d’Abydos, le canon d’Ératosthènes, nous ont conservé sans doute quelques-uns des noms de cette époque. L'absence complète de monuments originaux ne nous permet point de classer et de répartir entre les dynasties les rois dont les cartouches plus ou moins mutilés sont parvenus ainsi jusqu’à nous. Régnèrent-ils trois siècles comme l’affirment les uns ou six comme le veulent les autres? Réussirent-ils à étendre leur autorité sur toutesles régions comprises entre la première cataracte et les côtes de la Méditerranée, ou ne possédèrent-ils qu’une partie du pays? Ce sont là autant de questions auxquelles 1l est impossible de répondre dans l’état actuel de la science. On voit seulement que les derniers d’entre eux, après avoir lutté vainement contre la révolte des provinces du midi, finirent par succomber sous l'effort toujours croissant des princes thébains qui forment la onzième dynastie de Manéthon ?.
1. Manéthon, édit. Unger, p. 107. — 2. Voici, restitué aussi complétement qu'on peut le faire en ce moment, ie tableau des sixième, septième, huitième, neuvième et dixième dynasties: