‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 25 sur 190 · DE LA ONZIÈME A LA QUINZIÈME DYNASTIE (MOYEN EMPIRE · texte numérisé non relu

DE LA ONZIÈME A LA QUINZIÈME DYNASTIE (MOYEN EMPIRE

La onzième dynastie; débuts de la puissance thébaine.— La douzième dynastie; conquête de la Nubie; le lac Mœris. — De la treizième à la quinzième dynastie.

La onzième dynastie; débuts de la puissance thébaine,

Depuis l’avénement de Ména, toute la civilisation égyptienne semblait s'être concentrée dans la partie moyenne du pays, entre Memphis et Abydos. Cest à Memphis que les princes avaient régné, à Memphis que les arts s’étaient développés et avaient produit leurs chefs-d’œuvre : les nomes du sud n’avaient joué qu'un rôle tout à fait secondaire. Leurs métropoles vivaient dans une obscurité profonde; leurs dieux même étaient inconnus à ce point que sur les monuments des six premières dynasties publiés jusqu’à ce jour, j’ai trouvé une seule fois, dans un nom propre, le nom du grand dieu de Thèbes, Ammon, le seigneur des deux mondes, le patron de l'Égypte au temps desconquêtes.

Lorsque Memphis, après une suprématie millénaire, eut perdu à jamais la suzeraineté, au milieu des révolutions qui troublèrent le règne des princes de Hnès, les villes du sud de l'Égypte, Coptos, Silsilis, Thèbes surtout, commencèrent de naître à la vie politique. Rien ne prouve mieux l’état d’infériorité où elles étaient par rapport aux villes du centre et du nord que l’aspect des premiers monuments qu’elles nous ont laissés. Les stèles sont rudes et grossières, chargées d’hiéroglyphes et de figures gauchement taillés : les traditions artistiques en honneur

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dans les écoles semblent différer des traditions memphites, et ne présentent avec les monuments de la sixième dynastie aucune de ces ressemblances qui accusent des liens de parenté. Les noms des rois et des particuliers, les titres donnés aux fonctionnaires, ont une tournure inusitée; tout est nouveau, jusqu’à la religion elle-mêmet, C'est Osiris, c’est Khnoum, c’est Khem, c’est Ammon surtout qu'on invoque. Phtah, Imh‘otep, Rä, tous les dieux memphites et héliopolitains se sont abaissés au rang de dieux provinciaux, dans le même temps que Memphis descendait de la dignité de capitale à la condition de ville de province.

La onzième dynastie était originaire de Thèbes : elle se rattachait à Papi Meri-Râ par des liens encore inconnus et fut la souche de la dix-huitième dynastie. D’abord vassale des rois héracléopolitains, elle ne parvint que lentement à conquérir son indépendance. Le premier de ses princes dont nous sachions le nom, Entew I‘, n’avait pas droït au cartouche : il était simple noble {erpé), sans plus de titres que les autres chefs des grandes familles égyptiennes. Son fils, Mentouhotep [‘, tout en prenant le cartouche, n’est encore qu’un or, souverain partiel, chef des pays du sud sous la suzeraineté des rois légitimes. Trois générations après lui, Entew IV rompit le dernier lien de vasselage et se fit appeler Dieu bon, maître des deux pays?. Il ne faudrait pas toutefois se laisser abuser à ce dernier titre et croire que l’autorité des Entew s’étendît dès lors sur l'Égypte tout entière : les rois d'Héracléopolis conservaient la possession du Delta et durent faire sentir plus d’une fois leurpouvoiraux monarques thébains. Le premier de ceux-ci qui parvint à « réunir les deux régions » sous un sceptre unique fut Mentouhotep IV (Rä-neb-kherou), à qui cet exploit valut plus tard d'occuper dans les listes royales une place d'honneur et parfois même de représen-

1. Mariette, Catalogue, p. 26-27; Histoire d'Égypte, p. 28. — 2. Tous ces faits ressortent des légendes de la Taële de Karnak. Cf. Prisse d’Avennes, Notice sur la Salle des Ancêtres, p. 14-15; de Rougé, Lettre à M. Leemans, p. 5-6 et 13; Brugsch, Geschichte, p. 106-199.

ter à lui seul la famille dont il faisait partie’. Ses successeurs ne réussirent pas à se maintenir longtemps au pouvoir et cédèrent la place au fondateur de la douzième dynastie, après avoir dominé un peu moins d’un demi-siècle sur l'Egypte entière ?.

Quelques tablettes sculptées sur les rochers, quelques stèles funéraires et quelques menus objets dispersés dans les différents musées de l’Europe, quelques tombeaux à moitié ruinés, voilà tout ce qui nous reste des seize rois qui composèrent la première dynastie thébaine dans sa période de vasselage et dans sa période de grandeur. Les luttes constantes qu’ils durent avoir à soutenir contre les rois héracléopolitains ne les empêchèrent pas de faire quelques expéditions heureuses contre les peuples voisins de l’Égypte. Mentouhotep LIT (Râ-neb-tàoui) se fit représenter près de Philæ, vainqueur de treize nations barbares; Entew IV (Rä-noub-khoper) avait battu les Nègres et les Asiatiques; (Sänkh-karà) Ameni prétendait inspirer la terreur à toutes les nations. Leurs succès devaient être fort peu de chose. Au nord et à l’ouest, les colonies du Sinaï avaient été abandonnées; vers le sud, les conquêtes de Papi et de ses successeurs étaient perdues et la frontière ne dépassait pas Éléphantine de beaucoup. Cest aux rois de la douzième dynastie qu’il était réservé de réduire la Nubie en province égyptienne.

Comme rois constructeurs, les Entew et les Mentouhotep ont laissé peu de traces de leur passage : les ressources dont ils disposaient, même au temps de leur grandeur, n’étaient pas suffisantes pour leur permettre d'élever des monuments considérables. La ville de leur origine, Thèbes, fut embellie par eux dans la mesure de leurs moyens : du moins une inscription de l’an II de Mentouhotep II (Räneb-taoui) nous apprend que ce prince envoya une expédition à la vallée de Hammâmât pour chercher la pierre né-

1. Mariette, la Table de Saqqarah, p.6. — 2. En tout quarante-trois ans, au dire de Manéthon, Edit. Unger, p. 107. — 3. Birch, le Papyrus Abbott, p. (1-12. — 4. Lepsius, Denkm. IX, 150. Û

cessaire aux constructions qu’il faisait dans Thèbes’. Les seules ruines de cette époque qui subsistent encore, se trouvent à Drah-abou’l Neggah, sur l'emplacement de la. nécropole. C'était là que s’étaient fait ensevelir Entew Aâ I, Entew Aà Il, Entew IV (Râ-noub-khoper), Mentouhotep IV (Râ-noub-kherou) et plusieurs de leurs successeurs. Les tombes, déjà violées par les malfaiteurs au temps de la vingtième dynastie ?, sont aujourd’hui détruites, excepté celle d'Entew-Aâl®. C'était une pyramide en briques crues, de travail médiocre, élevée presque sur la lisière du désert. La chambre sépulcrale, revêtue sur toutes ses faces d’une belle maçonnerie en calcaire, renfermait, outre le sarcophage disparu sans retour, une stèle de l’an L, où le roi était figuré en pied, l’uræus au front, accompagné de quatre de ses chiens favoris. $ Après Thèbes, c'est Coptos qui paraît avoir eu le plus à se louer de l’activité des premiers princes thébains. Située au débouché des routes qui mènent aux bords de la mer Rouge et aux carrières de Rohannou #, Coptos avait pris dès lors un grand développement. Entew IV (Rä-noub-khoper) yavait élevé des édifices dont les fragments ont servi de nos jours à la construction d’un pont‘. Mentouhotep III (Ràäneb-taoui) avait une dévotion spéciale pour le dieu local Min ou Khem, forme d’Ammon-Rä, générateur‘, et marqua son zèle par la construction de divers monuments aujourd’hui détruits. L’exploration de la vallée de Hammämât devait mener plus loin encore un des derniers princes de la dynastie (Sänkhkarâ) Ameni. Désireux d'établir des communications directes avec l'Arabie et l'Égypte, il en-

‘voya un des hauts fonctionnaires de sa cour fonder une

colonie sur les bords de la mer Rouge, très-probablement

- aux environs de Qoçeyr. Comme on voit, l’esprit d’initia-

su,

1. Lepsius, Denkm., Il, 149, d.— 2. Birch, le Papyrus Abrott ;Chabas, Mélanges égyptologiques, 1u°série, t. I; et Maspero, une Enquête judiciaire à Thébes.— 3. Mariette, Catalogue, p. 290-291 ; Birch, the Tablet of Antef-A4 II, dans les Tr. of the Soc. of B. Arch., IV, p. 172-195. — 4. Aujourd’hui Wadil Hammdmat. —5. Wilkinson, À Handbook for Travellers, p. 321. — 6. Brugsch, Geschichte, p. 110-112.

tive ne manquait pas à ces princes obscurs. Le développement de leur puissance fut interrompu par des révolutions dont nous ne savons ni la cause, ni les détails. Lorsque l'Egypte, divisée pour quelques années, se trouva de nouveau réunie tout entière entre les mains d’un seul homme, la onzième dynastie avait cessé de régner.

La douzième dynastie ; conquête de la Nubie ; le Inc Mæris,

L’avénement de la dynastie nouvelle ne se fit pas sans combat. Amenemhat I*, d’origine thébaine comme ses prédécesseurs, eut à lutter contre les compétiteurs dont les entreprises troublèrent ses premières années. « Ce fut après le repas du soir, » dit-il dans des Instructions au roi Ousortesen Ir, qui lui sont attribuées, « quand vint la nuit, — je pris une heure de joie. — Je m'’étendis sur les couches moelleuses de mon palais, je m’abandonnai au repos, — et mon cœur commença de se laisser aller au sommeil ; — quand, voici, on assembla des armes pour se révolter contre moi, — et je devins aussi faible que le serpent des champs. — Alors je m’éveillai pour combattre moi-même, de mes propres membres, — et je trouvai qu’il n’y avait, qu’à frapper quine résistait pas. — Si je prenais un assail- Jant les armes à la main, je faisais retourner cet infâme; — il n'avait plus de force même dans la nuit : l’on ne combattit point, — aucun accident fâcheux ne se produisit contre moi’. » À force de persévérance, le roi finit par triompher. « Soit que les sauterelles aient organisé le pillage, — soit qu’on ait machiné des désordres dans le palais, — soit que l’inondation ait été insuffisante et que les citernes se soient desséchées, — soit qu'on se soit souvenu de ta jeunesse pour agir [contre moi], — je n'ai jamais reculé depuis ma naissance ?. » La guerre se concentra enfin au sud de Memphis, autour de la forte-

1. Papyrus Sallier, IL, pl. I, 1. 9,-pl. IL, L. 3. — 2. Tbid., IL, pl. IN, 1. 4-6.

resse de Tetaoui. La prise de cette ville décida du succès et entraîna la soumission de l'Égypte entière .

Dès lors Amenemhat s’appliqua sans relâche à répare: les malheurs des guerres civiles et à repousser les peuples voisins, Libyens, Nubiens, Asiatiques, dont les incursions perpétuelles troublaient sans cesse le repos de l'Égypte. « J'ai fait que l’endeuillé ne fût plus en deuil, et il n’a plus été entendu; — les batailles perpétuelles?, on ne les a plus vues, — tandis qu'avant [moi] l’on s’était battu comme un taureau qui ignore le passé — [et que] le bienêtre de l’ignorant ou du savant n’était pas assuré?. » — & J'ai [fait] labourer [le pays] jusqu’à About, — j'ai répandu la joie jusqu'à Adhou°…... — Je suis le créateur des trois espèces de grains, l’ami de Nepratf. — Le Nil a accordé à mes prières l’inondation sur tous les champs : — point d’affamé sous moi, point d’altéré sous moi, — car on agissait selon mes ordres, — et tout ce que je disais était un nouveau sujet d'amour. — J’ai renversé le lion — [et] pris le crocodile; — j'ai réduit les OuaouaïT, — J'ai emmené les Matsiouf [en esclavage]; — j'ai forcé les Asiatiques à marcher [près de moi] comme des lévriers®.» En Nubie, le roi avait fait ouvrir à nouveau les mines d’or, qui depuis le temps de Papi étaient restées abandonnées. à

Amenemhat [+ n’était plus un jeune homme au jour de son avénement : après dix-neuf ans de règne, il appela, au pouvoir son fils Ousortesen I*, qui dès lors partagea avec lui les titres royaux‘. « De sujet [que tu étais] je t'élevai, — je te remis [l’usage] de tes bras, [pour que] tu fusses craint à cause de cela. — [Quant à moi, je me

1. C’est ainsi que j’interprète le fragment du Papyrus royal de Turin où le nom de Tetaoui est mentionné. — 2, Littéralement : « le grand lieu de se battre. » — 3. Papyrus Sallier IL, pl. I, 1. 7-9.— 4, Eléphantine, la frontière méridionale de l’Égypte.— 5. Adhou, ou Nou-adhou, la Na d’Hérodote, dans le Delta : aussi le Delta lui-même. — 6. La divinité des grains. — 7. Peuple de Nubie, immédiatement au sud d’Éléphantine. — 8. Peuple de Libye. — 9. Papyrus Sallier Il, pl. IL 1.7,-pL ILE, L, 1. — 10. Mariette, Catalogue, p. 86. : 1

parai des fines étoffes de mon palais, pour paraître aux. yeux comme une des plantes [de] mon [jardin], — je me parfumai des essences comme si je répandais l’eau de mes citernes’. » Au bout de quelques années, le rôle du vieux roi était tellement effacé qu’on oubliait parfois d'inscrire son nom sur les monuments à côté du nom de son fils?. Enfermé dans son palais, il se bornait à donner des conseils qui contribuèrent beaucoup, parait-il, à la prospérité de l'Égypte. La réputation de sagesse qu il s'acquit de Ja sorte devint si grande, qu’un scribe à peu près contemporain composa sous son nom un petit pamphlet où le roi « se levant comme un dieu, » est représenté adressant à son fils quelques instructions sur l’art de gouverner. « Écoute mes paroles. — Tu règnes sur les deux mondes; tu régis les trois régions?. — Agis mieux [encore] que n’ont fait tes prédécesseurs. — Maintiens la bonne harmonie entre tes sujets et toi, — de peur qu’ils ne s’abandonnent à la crainte; — ne t’isole pas au milieu d’eux : — n’emplis pas ton cœur, ne fais pas ton frère [uniquement] du riche et du noble, — mais n’admets pas non plus auprès de toi les premiers venus dont l’amitié n’est pas éprouvée ‘. » A l'appui de ses paroles, le vieux prince donne un résumé de sa vie dont j'ai déjà cité quelques extraits. Ce petit ouvrage, qui n’a guère plus de trois pages, devint bientôt classique et conserva sa vogue pendant plus de mille ans. Encore au temps de la dix-neuvième dynastie, c'était un des morceaux qu’on faisait étudier dans les écoles et que les jeunes scribes copiaient comme exercice de styles.

Rien ne saurait mieux montrer l’état de l'Égypte et des pays voisins à cette époque que certains passages des Méue d’un aventurier contemporain nommé Sineh°. Ar-

1. Papyrus Sallier, IL, pl. I, 1. 5-7.— 2. Par exemple sur deux stèles de l'an IX d'Ousortesen Ie (Louvre, C, 2, 3).— 3. Les deux Égyptes et la Nubie. — 4. Papyrus Sallier, IN, pl. E, 1. 2-4. — 5. Cf. Maspero, The Instructions of Amenemhat d unto his son Usortesen I, dans Records of the Past, t. Il, 1874, in-12. — 6. Chabas, Les papyrus hiératiques de

Berlin, p. 36-51, et Goodwin, the Story of Saneha. dans le Fraser’s Magazine, 1865 ; Maspero, dans les Mélanges d'archéologie, Fasc. 9-20.

rivé à la cour d’un petit chef asiatique, on lui demanda des détails sur la puissance des souverains égyptiens. « YŸ aurait-il eu une mort dans le palais d’Amenemhat sans que nous le sachions? Alors je louai le roi en un développement poétique. Mon exil en ce pays est comme le dessein d’un dieu; car l'Égypte est aux mains d'un maître qu'on appelle le dieu bienfaisant [et] dont la terreur s’étend sur toutes les nations environnantes, comme la déesse Sekhet [s'étend sur la terre] dans la saison des maladies. Je lui dis ma pensée et il me répondit : « Nous t’'accordons l’immunité. » Son fils' entre au palais, apportant abondance de biens à son père; c’est un dieu sans second, nul autre [comme lui] auparavant; c’est un conseiller sage en ses desseins, bienfaisant en [ses] décrets, qui entre et sort à son gré : il fait fleurir les régions; tandis que son père est dans son palais, lui, annonce ce qu’il a gagné. C’est un brave qui agit par l’épée, un vaillant qui n’a point d’égal :il voit les barbares, s’élance [sur eux}, fond sur les pillards. C’est un lanceur de javeline, qui abat les mains : celles qu’il frappe ne lèvent plus la lance. C’est un redoutable?, qui brise les fronts: on ne lui a point résisté en son temps. C'est un coureur rapide, qui massacre le fuyard : aucune arme ne l’atteint. C’est un cœur debout dans son heure. C’est un [lion] qui frappe de la griffe # et n’a jamais rendu son arme. C’est un cœur cuirassé à la vue des multitudes et qui n’a rien laissé subsister derrière lui. C’est un [brave] qui se jette en avant quand il voit la lutte. C’est un [soldat] joyeux de s’élancer sur les barbares : il saisit son bouclier, il bondit, sans redoubler son coup, il tue, personne ne peut éviter sa flèche; sans qu’il [ait besoin de] tendre son arc, les barbares fuient ses bras comme des lévriers. La grande déesse lui a donné de combattre quiignore son nom; lorsqu'il atteint, il n’épargne point (?). l'est un ami merveilleux qui a su

l. Ousortesen I°°. — 2. Mot à mot « un laveur de face». — 3. Mot à

mot « c’est un frappant avec la griffe ». — 4. Mot à mot «un semer ». Le titre de semer était traduit en grec par près fBastuxé: « ami du roi, »

s’emparer de l'affection : son pays l’aime plus que soimême+et se réjouit en lui plus qu’en un dieu : hommes et femmes accourent lui rendre hommage; il est roi, il a commandé dès l’œuf. Depuis sa naissance, il a été un multiplicateur de naissances, [mais] lui seul est une essence divine. La terre se réjouit de sa domination, [car] c’est un agrandisseur de frontières qui saisira le pays du sud et ne convoite pas les pays du nord; il s’est rendu maître des Asiatiques jusqu à fouler les Memméäsha:. » L'association d'Ousortesen I‘ à la couronne? avait habitué les Égyptiens à considérer ce prince comme roi de fait, du vivant même de son père. Aussi lorsque Amenemhat mourut après au Moins dix années de corégence et trente ans de règne, la transition, si délicate dans une dynastie nouvelle, du fondateur à son successeur immédiat, se fit sans secousse. L’exemple d’Amenemhat [> fut suivi dès lors par la plupart de ses descendants. Après quarante-deux ans, Ousortesen I* associa au trône son fils Amenemhat IT, et celui-ci, trentedeux ans plus tard, partagea le pouvoir avec Ousortesen II ; Amenemhat III et IV régnèrent longtemps ensemble‘. Les seuls règnes pour lesquels nous n’ayons point la preuve de ce fait sont ceux d'Ousortesen III et de la reine Seveknowre, la Skémiophris de Manéthon, avec laquelle s’éteignit ‘la douzième dynastie, après deux cent treize ans, un mois et vingt-sept jours de durée totale*.

1. D’après la forme de leur nom, les Nemmdä-sha devaient être des Bédouins du désert. — 2. Papyrus de Berlin, n° 1. — 3. Une stèle du musée de Boulagq porte la date de l’an XXX d’Amenemhat I: et de l'an X d’Ousortesen 1°" (Mariette, Catalogue, p. 86). Une autre stèle du mème musée (Mariette, Catalogue, p. 11) donne l’an X d’Ousortesen I°, seul. On pourrait conclure de l’absence du nom d’Amenemhat [°° que ce prince mourut en l’an XXX de son règne, l'an X du règne de son fils, si les stèles du Louvre, citées plus haut, p. 103, note 2, ne montraient combien il faut se défier des indications de ce genre que fournissent les monuments. La première stèle de Boulaq proûve qu'Amenemhat vivait encore en lan X de son fils: la seconde ne prouve nullement qu’il mourut dans la même année. — 4. De Rougé, Lettre à Leemans, p. 17. — 5. C’est le chiffre du Papyrus royal de Turin. La douzième dynastie avait été méconnue par Champollion, qui faisait des Amenemhat les princes de la dix-septième dynastie, contemporains des Pasteurs. L’honneur

De toutes les dynasties égyptiennes, la douzième est à coup sûr celle dont l’histoire offre le plus de certitude et le plus d'unité. Sans doute nous sommes loin de connaître tous les événements qu’elle vit s’accomplir : la biographie des huit souverains qui la composent et le détail de leurs guerres sont encore des plus incomplets. Mais du moins on peut suivre sans interruption ke développement de leur politique ; on peut, après quatre mille ans et plus, reconstituer leur Égypte telle qu'ils se l’étaient faite et qu'ils la léguèrent à leurs successeurs. À la fois ingénieurs et soldats, amis des arts et protecteurs de l’agriculture, ils ne cessèrent un seul instant de travailler à la grandeur du pays qu’ils gouvernaient. Reculer les frontières de l'empire au détriment des peuples barbares et coloniser la vallée du Nil dans toute sa partie moyenne, de la première cataracte à la quatrième; régulariser ie système des canaux et obtenir, par la création du lac Mœris, une plus juste répartition des eaux; orner d’édifices les grandes villes, Héliopolis, Thèbes, Tanis et cent autres moins connues : telle fut l’œuvre qu’ils s’imposèrent et qu’ils poursuivirent de père en fils pendant plus de deux siècles. Au sortir de leurs mains, l'Egypte, agrandie d’un tiers par la conquête de la Nubie, enrichie par de longues années de paix et de bonne administration, jouissait d’une prospérité sans égale. Plus tard, au temps des guerres asiatiques et des conquêtes lointaines, elle eut plus d’éclat apparent et fit plus de bruit dans le monde : au temps des Ousortesen, elle était plus heureuse.

Deux champs de bataille s’ouvraient aux Pharaons, l’un à l’est du Delta, en Syrie, l’autre au sud d’Éléphantine, dans la Nubie proprement dite. À l’est, l'Égypte, séparée des populations syriennes par le désert, semblait n’ayoir rien à craindre derrière sa ceinture de sables. Tout au plus lui fallait-il subir quelques incursions des Barbares

d’avoir corrigé cette erreur revient tout entier à Lepsius. Cf. à ce sujet le mémoire de ce savant, Ueber die zwûlfte Ægyptische Kænigsdynastie, dans les Mémoires de l’Académie des sciences de Berlin, 1852.

nomades, plus ruineuses pour la fortune de certains particuliers que pour la sécurité du pays. Pour se mettre à l'abri de ces razzias, difficiles à éviter malgré la vigilance des garde-frontières, les souverains de l’Ancien Empire avaient, de la mer Rouge au Nil, élevé une série de forteresses et bâti une muraille qui barrait l’entrée du Ouady Toumilât aux pillards!. Cette muraille, entretenue avec soin par Amenemhat I et ses successeurs, marquait de ce côté l’extrème limite de l'empire des Pharaons. Au delà commençait le désert, et, pour les gens de cette époque, un monde à peu près inconnu. Sur les peuples de la Syrie et de la Palestine, on n’avait que des notions flottantes empruntées aux caravanes ou apportées dans les ports de la Méditérranée par les marins qui les fréquentaient. Parfois cependant les riverains du Delta voyaient arriver dans leurs villes des bandes d’émigrés ou même des tribus entières qui, chassées de leur pays natal par la misère ou les révolutions, venaient chercher asile en Égypte. Un des basreliefs du tombeau de Noumhotep à Beni-Hassan nous fait assister à l’arrivée d’une troupe de ces malheureux. Au nombre de trente-sept, hommes, femmes et enfants, ils sont amenés devant le gouverneur du nome de Meh', auquel ils présentent une sorte de fard verdâtre nommé mestsem et deux bouquetins. Ils sont armés, comme les Égyptiens, de l’arc, de la javeline, de la hache, de la massue, et vêtus de longues robes ou de pagnes étroits bridant sur la hanche; l’un d’eux, tout en marchant, joue d’un instrument qui rappelle, par la forme, les lyres de vieux style grec?. Les détails de leur costume, l’éclat et le bon goût des étoffes bariolées à longues franges dont ils sont revêtus, l'élégance de la plupart des objets qu’ils ont avec eux, témoignent d’une civilisation avancée, bien

qu’inférieure à celle de l'Égypte. C'était déjà d’Asie que

1. Chabas, Les Papyrus hiératiques de Berlin, p. 38-39, 81-82, 91. — 2. Ce bas-relief fut signalé et décrit pour la première fois par Champollion, qui prit les émigrants pour des gens de race grecque. Il se trouve reproduit dans Lepsius, et dans Brugsch, Histoire d'Égypte, p. 63.

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l'Égypte tirait les esclaves, les parfums dont elle faisait une si grande consommation, le bois et les essences du cèdre, les vases émaillés, les pierreries, le lapis et les étoffes brodées ou teintes dont la Chaldée se réserva le monopole jusqu’au temps des Romains!.

Sur un point seulement du territoire asiatique, les Pharaons de la douzième dynastie songèrent à s’établir solidement : ce fut dans la péninsule du Sinaï, auprès des mines de cuivre et de turquoises exploitées jadis par les princes de l'Ancien Empire. Des postes placés dans les gorges du Sinaï protégèrent les ouvriers contre les tentatives des Bédouins. Grâce à cette précaution, on put reprendre l’exploitation des anciens filons, ouvrir des filons nouveaux et donner aux travaux une activité qu'ils n’avaient jamais eue auparavant '. Même en cet endroit, les rois de la douzième dynastie ne se départirent point de leur politique habituelle ; ils ne prirent de terrain que ce qui était nécessaire pour l’exploitation des mines et abandonnèrent le reste aux tribus nomades du désert.

De toutes ces tribus, celles qu’ils connaissaient le mieux, pour avoir souvent à repousser leurs incursions, étaient celles des Sati ou Shasous, pillards effrontés, ainsi que lindique le nom qu’ils se donnaient à eux-mêmes, Répandus sur les frontières de l'Égypte et de la Syrie, à la lisière du désert et des terres cultivées, ils vivaient comme les Bédouins d'aujourd'hui, sans démeure fixe, moitié de pillage, moitié du profit de leurs maigres troupeaux. Quelques-uns de leurs royaumes, celui d’Edom par exemple, étaient fréquentés des marchands égyptiens et servaient de refuge aux bannis. Un de ces derniers, qui vivait sous Amenemhat et Ousortesen I°, nous a raconté dans ses Mémoires le séjour qu’il fut contraint de faire auprès d’un cheykh Shasou, le prince de Tennou. Sineh, le héros du récit, forcé de fuir l'Égypte pour des raisons inconnues,

1. Cf, sur ce sujet, Ebers, Ægypten und die Bücher Moses, t. ï, p. 228 sqq. — 2. Lepsius, Briefe, 331-333 sqq. — 3. Shasou vient de la racine sémitique DV, piller, exercer le brigandage.

TM

après avoir franchi la grande muraille, s’enfonce dans le désert. « Je cheminai, dit-il, pendant la nuit, et à l’aube je gagnai Peten et me dirigeai vers Qamoër. La soif me surprit, je me mis à courir, mon gosier se sécha, je dis : « Voici le goût de la mort. » [Soudain] je relevai mon cœur et raidis mes membres; j'entendais la voix douce des bestiaux. J’aperçus un Bédouin. Je le priai de me guider, pour m’éloigner de l'Egypte. Il me donna de l’eau : je fis bouillir du lait, et j'allai avec lui dans sa tribut. »

Les Bédouins qui avaient accueilli Sineh le conduisent de station en station jusqu'au pays d'Edom. Un des chefs de cette contrée l’envoie chercher et l’invite à rester près de lui : « Demeure avec moi, tu pourras entendre le langage de l'Égypte. » Et en effet, Sineh rencontre près du prince « certains hommes d'Egypte qui étaient parmi ses hôtes?. » Cette circonstance décide l’aventurier à se fixer dans le pays, où il fait rapidement fortune. « Le chef me mit à la tête de ses enfants, me maria à sa fille aînée, [et] me donna mon choix parmi les terres les meilleures’ qui lui appartenaient jusqu'aux frontières du pays voisin. C’est un bon pays nommé Aa; il a des figues et du raisin, et produit plus de vin qu’il n’a d’eau. Le miel y est en quantite, ainsi que les oliviers et tous les fruits des arbres. On y trouve de l'orge ; ses froments n’ont point de nombre, non plus que ses bestiaux. Ce fut grand, certes, ce qu on me conféra, quand le chef vint pour m'investir et m établit chef de tribu parmi les meilleures du pays. J’eus des rations journalières de pains et du vin, chaque jour des viandes rôties, des oies séchées au feu, outre le gibier du pays que Je prenais ou qu’on posait devant moi en plus de ce que me rapportaient mes chiens de chasse; je fis toute espèce de choses et toute sorte de fromages. Je passai de nombreuses années, mes enfants devinrent braves, chacun [d’eux] dirigeait sa tribu. Le voyageur qui allait et revenait dans l’intérieur du pays se dirigeait vers moi, car j’accueillais

1. Papyrus de Berlin, n° 1,1. 19-28. — 2. Chabas, Les Pay yrus hiétatiques de Berlin, p. 40.

110 CHAPITRE ii.

bien tout le monde : je donnais de l’eau à qui avait soif, je mettais l’égaré sur sa route, je saisissais le brigand. Les Sati qui s’en allaient au loin pour battre et pour repousser les princes du pays, j'ordonnais et ils marchaient. Car ce roi de Tennou me fit passer plusieurs années parmi son peuple comme général de ses soldats; [aussi] chaque pays que j'envahis, je le forçai de payer tribut des produits de ses terres; je pris ses bestiaux, j'emportai ce qui lui appartenait, j’enlevai ses bœufs, je tuai ses hommes ; il était à la merci de mon sabre, de mon arc, de mes expéditions, de mes desseins pleins de sagesse qui plaisaient au roi. [Aussi] m’aima-t-il, connaissant ma vaillance ; il me mit à la tête de ses enfants, voyant la valeur de mon bras.

« Un brave de Tennou vint me défier dans ma tente; c'était un illustre, sans pareils, [car] il avait détruit tous ses rivaux. Il disait qu’il se battrait avec moi, car il ne m'avait pas encore frappé et il se flattait de prendre mes bestiaux pour sa tribu. Le roi se consulta avec moi : je dis: Je « ne le connais point, certes je ne suis pas son frère, je me « tiens éloigné de son logis. Est-ce que j’ai jamais ouvert « sa porte ou franchi ses clôtures? C’est quelque aventurier « désireux de me voir [et jaloux] d'accomplir sa mission « [qui est] de me dépouiller de mes chats et de mes chiens, « en plus de mes vaches, de fondre sur mes taureaux, « mes chèvres, mes veaux, afin de se les approprier. » Je bandai mon arc, je préparai mes flèches, je donnai du jeu à mon poignard; je fourbis mes armes. Quand l’aube arriva, Tennou vint lui-même, après avoir rassemblé toutes ses tribus et convoqué tous ses vassaux : il désirait voir ce combat. Tous les cœurs brûlaient pour moi; hommes et femmes poussaient des « Ah! » et chaque cœur s’attrista pour moi; [car] on disait : « Est-ce que c’est un autre brave qui va lutter avec lui? Voici l'adversaire avec son bouclier, sa javeline, son paquet de dards. » Quand j'apparus, et qu'il eut paru, je détournai de moi ses traits. Comme pas un seul ne portait, il fondit sur moi, et alors je déchargeai mon arc contre lui. Quand mon trait s’enfonça

PÉRIODE THÉBAINE. 11i

dans son cou, il poussa un grand cri et tomba à terre !. » Telle était, il y a plus de quatre mille ans, la vie des tribus du désert, telle elle est encore aujourd’hui ; le récit de Sineh, à peine modifié, s'applique fort bien aux Bédouins de nos jours. VE

Ce fut surtout vers l’Ethiopié‘que se porta l’attentio des princes de la douzième dynastie. Là en effet l'Egypte se trouvait directement menacée par des peuplades remuantes qui habitaient les deux rives du Nil et les déserts environnants. (étaient d’abord, au delà de la première cataracte et Jusqu'à mi-chemin de la seconde, les Ouaouañ, ces vieux ennemis des Égyptiens auxquels Papi avait eu affaire. Battus par les princes de la onzième dynastie et réduits par Amenemhat [*, ils reculaient sans cesse devant les établissements des Pharaons, et préféraient s’expatrier plutôt que se soumettre. Plus au sud, auprès de la seconde cataracte, on trouvait le pays de Heh et celui de Shaad, avec des carrières de calcaire blanc?. Dans le désert et au delà de la seconde cataracte erraient cent tribus aux noms étranges, Shemik, Khesa, Ses, Kaâs, Arqîn, Anou*, toujours prêtes aux razzias, toujours battues et jamais soumises. Les Pharaons comprirent combien il leur était nécessaire de réduire ces populations indécises et flottantes, et tournèrent contre elles toutes les forces vives de la nation. À force de persévérance, ils parvinrent à en dompter complétement la plupart, à détruire ou à refouler vers le sud celles qui s’obstinèrent à la lutte et à les remplacer par des colonies de fellahs. Dès lors toute la vallée du Nil, depuis l'endroit où il quitte les plaines d’Abyssinie pour entrer dans le lit étroit qu’il s’est creusé au milieu du désert, jusqu’à l'endroit où il se décharge dans la Méditerranée, ne forma plus qu’un seul empire, habité par un seul peuple, parlant la même langue, adorant les mêmes dieux et obéissant au même souverain.

Amenemhat I* avait battu les Ouaouaï ; son fils, Ousor-

1. Papyrus de Berun, n° 1,1. 76-141. — 2.Brugsch, G.Inschrift, t.1, p. 160. — 3. Id., p. 45.

tesen I* vainquit sept peuples nègres confédérés et porta ses armes jusqu'à Ouady-Halfa !. Sous Amenemhat IT, le pays des Ouaouaï n’était déjà plus qu’une province égyptienne gouvernée comme les autres nomes par un fonctionnaire royal?. Ousortesen IT continua avec grand éclat, ce semble, l’œuvre de ses prédécesseurs, que son fils, Ousortesen IIT, acheva. Ce prince, si populaire en Egypte que Manéthon ou ses compilateurs l’identifiaient avec le Sésostris de la tradition grecque et lui attribuaient la conquête du monde *, soumit toute la Nubie d’une manière définitive. Après l’annexion du pays de Heh, il fixa la frontière de l'empire à Semneh, tout près de la seconde cataracte. Une inscription élevée en l’an VIII constate le fait: « [C'est ici] la frontière méridionale réglée en l’an VIII, sous la sainteté du roi des deux régions Æhakera Ousortesen III, vivificateur à toujours et à jamais, afin que nul Nègre ne la franchisse en descendant le courant, si ce n’est pour le transport des bestiaux, bœufs, chèvres, moutons appartenant aux Nègres*. » Une autre inscription de l’an XVI rappelle la même défense, et nous apprend que « sa sainteté avait permis qu’on érigeât une statue d’elle sur la frontière qu’elle-même avait établie $. »

Nul emplacement n’était mieux choisi pour servir de boulevardà l'Égypte contre les invasions du sud, La grande chaîne de rochers granitiques qui coupe perpendiculairement la vallée en cet endroit, et forme une serie de rapides difficiles à franchir, excepté au temps des hautes eaux, défendait l’accès du pays contre toute flotte qui aurait essayé de brusquer le passage. De chaque côté, sur des rochers qui plongent à pic dans le courant, Ousortesen III fit construire une forteresse destinée à commander entiè-

1. Stèle du musée de Florence, dans Rosellini, Monumenti Storici (re XXV, n° 4. —?. Lepsius, Denkm., Il, 123, a; Birch, dans la "Zeit. schrift, 1874, p. 111 sqq. — 3. Cette opinion a été reprise par M. de Rougé dans un de ses premiers mémoires : Deuxième lettre à M. Alfred Maury sur le Sésostris de la dourième dynastie de Manéthon. — 4. Lepsius, Denkm., IT, 136, &. Cf. Brugsch, Geog. Ins., t. I, p. 46-47, et l'Histoire d'Égypte, t. 1, p. 64-65. — 5, Lepsius, Denlim., IT, 136, A.

rement le fleuveet la vallée. Bâtis ef briques crues, comme tous les édifices militaires de l’époque, ces forts présentent non-seulement les hautes murailles et les tours massives des citadelles antiques, mais l’escarpe, le fossé, la contreescarpe et le glacis des places plus récentes, et pouvaient défier pendant longtemps tous les moyens d'attaque dont on disposait à cette époque. Leur enceinte renfermait un temple dédié au fondateur, et de nombreuses habitations aujourd’hui ruinées !,

Désormais les expéditions dirigées par les monarques égyptiens au delà de Semneh n’eurent plus pour objet la conquête : on se borna à exiger un tribut et à réclamer un droit de suzeraineté toujours incertain. C’est ainsi qu'on voit Amenemhat III se vanter de victoires remportées sur les nègres éthiopiens, mais sans mention d'acquisition nouvelle ?. On se contenta de fortifier et d’embellir le pays récemment annexé. Ousortesen III y fonda, un peu au sud d'Éléphantine, une ville qu’il appela de son nom Herou- Khakerä, « les voies de Khaker&, » et fit le long du fleuve tant de fondations utiles, qu'après sa mort il fut divinisé à Semneh * et adoré pendant plus de dix siècles sur le même pied que Doudoun, Anouké, Khnoum et les autres divinités locales. Son temple, ruiné pendant les premiers règnes de la dix-huitième dynastie, fut relevé par Thotmès III eta duré jusqu’à nos jours. Son fils et successeur, Amenemhat IIT, fit construire en face de Pselkis une forteresse importante, Il eut aussi l’idée de faire relever les hauteurs que le Nil atteignait à Semneh pendant les hautes eaux; et les notes qu’il a enregistrées sur les rochers voisins ne sont pas au nombre des souvenirs les moins curieux ou les moins importants de son règne *.

1. M. de Vogüé, Fortifications de Semneh en Nubie, dans le Bulletin archéologique de l’Athénæum français, 1855,'p. 81 sqq. — 2. Lepsius, Denkm., Il, 138. — 3. Lepsius, Denkm., 11, 136, b; Brugsch, G. Ins., t. 1, p. 46; De Rougé, Inscription des rochers de Semneh, p. 2-3. — L. Prisse d’Avennes dans Chabas, Les inscriptions des mines d’or, p. 13-14. — 5. Lepsius, Brief an Ehrenberg, dans le WMonatsberichte de l'Académie de Berlin, 1845,

HIST. ANC. a

Ce n’était pas dans un simple intérêt de curiosité que les ingénieurs égyptiens postés à Semneh se livraient à ce sravail de relevé. {ls amassaient les éléments de calcul nécessaires à ceux de leurs confrères qui étaient chargés en Egypte de l'entretien des canaux. On sent quelle devait être l'importance de cette tâche dans un pays où le succès de la culture dépend de la répartition des eaux à la surface du sol, et dans un temps où les princes ne cessaient de rechercher tous les moyens possibles pour remédier à l’excès ou à l'insuffisance de l’inondation. Ousortesen I* fit construire des digues le long de la rive occidentale, contre laquelle portait surtout le fleuve, et ses successeurs, occupés qu’ils étaient par les guerres nubiennes, n’exercèrent pas moins sur le service des eaux la plus active surveillance. Amenemhat III les dépassa tous par la grandeur de ses conceptions et par l’habileté avec laquelle il sut mener à bonne fin les entreprises les plus gigantesques. Frappé sans doute du peu de résultats que donnaient les réservoirs de faibles dimensions échelonnés, alors comme aujourd’hui, le long du Nil, il forma le projet de les remplacer, ou du moins de compléter leur effet, par la création d’un réservoir énorme, où l’excédant des eaux accumulé pendant les années d’abondance resterait emmagasiné jusqu’au jour où une crue trop faible viendrait menacer de stérilité une partie du pays. Ce réservoir, l’une des merveilles de l'Égypte antique, portait plusieurs noms : il s’appelait Hount, l’inondation‘, Meri, le lac par excellence, dont les Grecs ont fait Mæris, et Ph-loum, la mer, d’où les Arabes ont tiré le nom de Fayoum, qu’il donnent à la province?.

À quelques lieues en amont de Memphis, la chaîne Libyque s’interrompt soudain et démasque l'entrée d’une vallée qui, d’abord resserrée entre les parois de la montagne, s’élargit à mesure qu’elle s'enfonce vers le couchant et finit par s'épanouir en amphithéâtre. « Au ceutre s’étend un large plateau dont le niveau général est celui des

1. Papyrus de Boulaq, n° 2. — 2. Champollion, l'Égypte sous les Pharaons, t. I, p. 325:

plaines de l'Égypte; à l’ouest, au contraire, une dépression considérable de terrain produit une vallée qu’un lac naturel de plus de dix lieues de long (le Birket-Qéroun) emplit de ses eaux !.» Cet emplacement réunissait les deux conditions essentielles à fournir un excellent réservoir: était assez loin du Nil pour ne jamais être atteint directement par l’inondation, et pourtant se trouvait au niveau de la vallée. Aussi Amenemhat III n’eut-il pas même besoin d’y pratiquer de profondes excavations : il n’eut guère qu’à enfermer une portion du plateau central entre des digues assez fortes pour contenir les eaux et prévenir leur écoulement vers le penchant occidental de la vallée, assez hautes pour ne jamais être submergées, même au temps des plus fortes inondations. Les restes de ces digues existent encore aujourd’hui entre les villes modernes d’Illahoun et de Medinet-el-Fayoum. Elles avaient jusqu’à cinquante mètres de large et seulement trois mètres et demi de haut?; l’espace de terrain qu’elles enfermaient est au plus de trente milles, contrairement au témoignage d’Hérodote, qui attribuait au lac Mœris un pourtour de quatre-vingtdix milles*. Deux canaux munis d’écluses faisaient communiquer le réservoir avec le Nil et régularisaient l’entréc ou la décharge des eaux*. L'un d’entre eux branchaït sur le fleuve à quelque distance au sud et courait en diagonale le long de la chaîne Libyque à peu près dans la direction du Bahr-Yousouf actuel; l’autre branchait beaucoup plus bas, à l’est du Fayoum, et suivait probablement le tracé du canal auxiliaire qui s'ouvre aujourd’hui dans le voisinage de Beni-Souef. C'était probablement au point d’intersection de ces deux canaux qu’étaient placées les écluses, et le rameau nord était le seul ouvert pendant le temps des basses eaux5. La crue était-elle suffisante, l’eau emmagasinée dans le lac, puis relâchée au fur et à mesure que le besoïn s’en faisait sentir, maintenait l’inondation à hauteur convenable dans toute la moyenne Égypte et sur

1. Mariette, Aperçu de l’histoire d'Égypte, p. 33.— 2. Lersius, Briefe, p. 81. — 3. Hérodote, II, 149; Cf. Linant-Bey, Mémoire sur le lac Hœris. — 4. Strabon, l. XV, ch. 1. —&, Wilkinson, Handüook, p. 258, b.

la rive gauche du Nil jusqu’à la mer. L'année d’après, la crue menagçait-elle d’envahir les villes ou d’emporter les villages du Delta, malgré les terre-pleins artificiels sur lesquels on les avait exhaussés, ou simplement de séjourner trop longtemps sur les terrains bas et de les changer en marécages, le Mœris recevait le surplus des eaux et le gardait jusqu’au moment où le fleuve commençait à baisser. Au milieu du lac s’élevaient, dit-on, deux pyramides couronnées chacune d’un colosse assis, dont l’un représentait Amenemhat et l’autre la reine, sa femme‘. Du haut de ce piédestal le vieux Pharaon semblait dominer son œuvre et contempler éternellement le pays dont il avait assuré la fortuno É

Cet immense travail, l’un des plus utiles qui aient jamais été entrepris par les souverains de l'Égypte, est attribué d'ordinaire au seul Amenemhat III?. Je ne doute nullement que ce roi y ait eu la part principale; mais je ne puis m'empêcher de penser que ses prédécesseurs avaient au moins fait exécuter les études préparatoires que suppose pareille entreprise. On sait, en effet, que dès l’avénement de la douzième dynastie, Amenemhat I+ construisit au Fayoum un monument dans les ruines duquel on a retrouvé sa statue, Ousortesen Î* avait élevé dans la capitale du nome, Shed, que les Grecs appelèrent Crocodilopolis (sous les Ptolémées, Arsinoé), des édifices considérables aujourd’hui détruits : on n’y voit plus que les morceaux d’un obélisque qu’il avait dressé à l'entrée du temple de cette ville*. Amenemhat III, pendant son long règne, fit plus pour le Fayoum que n'avaient fait tous ses prédécesseurs réunis. S'il ne fonda point Crocodilopolis, comme le veulent certains auteurs classiques $, au moins lembellit-il de ses monuments et lui donna-t-il, par la création du lac Mæris, une importance qu’elle n’avait pas auparavant. Il établit sa résidence dans le pays et s’y éri-

1 Hérodote, U, 149 ; Diodore, 1, 52. — 2. Lepsius, Briefe, p. 81 sqq., Brugsch, Histoire d'Égypte, t. I, p. 61-68. — 3. Brugsch, ibid.,t. I, p. 53. — 4, Lepsiüs, Denkm., 11, 119. — 5. Diodore, I, 89, 3

gea à la fois un palais ct un tombeau‘. Le palais, devenu temple après la mort de son fondateur, prit bientôt le nom de Lope-ro-hount, ou temple situé à l'entrée du lac, dont les Grecs firent plus tard leur labyrinthe ?.

Le labyrinthe s’élevait à l’orient du lac, sur un petit plateau qui fait face à l’ancien site de Grocodilopolis. Cétait un vaste massif quadrangulaire d’environ deux cents mètres de long sur cent soixante-dix de large*. La façade qui donnait sur le Mœris était tout entière d’un calcaire si blanc, que les anciens le prenaient pour du marbre de Paros. Le reste de l'édifice était en granit*. Une fois dans l’enceinte, on se trouvait bientôt comme perdu au milieu d’un dédale de petites chambres obscures, toutes carrées, toutes recouvertes d’un seul bloc de pierre en guise de toit et reliées les unes aux autres par des couloirs si habilement enchevêtrés qu’un étranger sans guide ne pouvait en sortir. Il y en avait, dit-on, trois mille, dont moitié sous terre. Les murs et les plafonds étaient couverts de légendes et de figures sculptées en bas-relief dans le creux. On enfermait là les emblèmes des divinités ou les statues des rois défunts”, etsans doute aussi les objets précieux, les vêtements divins, les sistres, les colliers, les parures em- * blématiques, en ‘un mot tout le matériel-du culte qu’une obscurité perpétuelle pouvait seule préserver des insectes, des mouches, de la poussière et du soleil. Au centre du massif on voyait douze grandes salles hypostyles, affrontées deux à deux, et dont les portes s’ouvraient, six au midi, six au nord. À l'angle nord du carré, Amennemhat III avait fait dresser son tombeau, une pyramide en briques crues revêtue de pierre sculptée. C'est là qu’a-

1. Lynceas de Samos et Demoteles dans Pline, Hist. nat., XXXVNI, 15. — 2. Mariette, Papyrus de Boulaq, t. I, Introduction. nr. Ce sont les mesures prises sur les lieux par les membres de la Commission prussienne (Lepsius, Briefe, 1. 1.). Elles diffèrent sensiblement des mesures données par les anciens. — 4. Pline, Hist. nat., XXXVI, 13. — 5. Strabon, 1. XVII, ch. 1. — 6, Hérodote, II, Mer T7. Pline! de l. — 8. Hérodote, IT, 148.

près un règne de plus de quarante ans’ il fut enseveli au milieu de ses créations.

Entretenues avec soin par tous ses successeurs, elles dürèrent longtemps après l'extinction de sa famille et la chute de son empire. Vers le cinquième siècle avant notre ère, quand les Barbares du nord, civilisés à leur tour commencèrent à venir admirer sur les bords du Nil les restes de la grande civilisation qui s’y éteignait lentement, le Mæris et le labyrinthe apparurent à leurs yeux comme le monument le plus parfait de l’art égyptien. « J’ai vu le labyrinthe, disait Hérodote, et je l’ai trouvé plus grand encore que sa renommée. On rassemblerait tous les édifices et toutes les constructions des Grecs, qu’on les trouverait inférieurs comme travail et comme coût à ce labyrinthe; et pourtant, le temple d'Éphèse est remarquable, aussi celui de Samos. Les pyramides encore m’avaient paru plus grandes que leur renommée, et une seule d’entre elles équivaut à beaucoup des-plus grandes constructions grecques; et si, le labyrinthe surpasse-t-il même les pyramides”. » Quant au Moæris, c’est « une merveille plus grande encore que le labyrinthe lui-même, » La suite du récit prouve que dès lors le nom d’Amenemhat III était oublié. On raconta sérieusement au voyageur grec que, «le lac avait été creusé par un roi du nom de Meæris ; que pour se débarrasser de la terre provenant des excavations, on l'avait jetée au Nil; que Psamétik et ses onze rivaux résolurent de laisser un monument commun de leur règne, et décrétèrent la construction du labyrinthe, un peu au-dessus du lac Mœris, en face de la ville des Crocodiles.» Au Psamétik et au Mœris d'Hérodote, d’autres auteurs substituèrent des Pharaons imaginaires, un Mnévis‘, un Imendès®, un Pétésukhis®, qu’on chercherait en vain sur les listes de Manéthon. C'est de nos jours seulement qu’on a retrouvé dans les ruines le nom du fondateur véritable, méconnu pendant plus de vingt siècles.

1. La dernière date connue jusqu’à présent est de l'an XLIIIL — 2. Hérodote, Il, 148. — 3. Hérodote, II, 149.— 4. Pline, Hist. nat., XXXVI, 13.— 5. Strabon, 1. XVIT,Ch.I. — 6, Pline, 2, 4.

CM

À côté de ces entreprises gigantesques, les travaux exécutés par Amenemhat III lui-même et par ceux de sa race dans les autres parties de l'Égypte n’offrent que peu d’intérêt. À Thèbes, Ousortesen I* commença la construction du grand temple d'Ammon. Dans la ville sainte d’Abydos, il restaura le temple d’Osiris. A Memphis, Amenemhat III édifia les propylées au nord du temple de Phtah!. A Tanis, Amenemhat [+ fonda, en l'honneur des divinités de Memphis, un temple que ses successeurs agrandirent à l’envi?. Comme leurs prédécesseurs de l’Ancien Empire, les princes de la douzième dynastie mettaient tous leurs soins à se préparer des tombeaux magnifiques. « Je suis, disait sous Ousortesen If le scribe Merri, je suis un serviteur [du prince], ingénieur, chef des travaux, une palme d’amour. Mon maître m’envoya en grande mission d'ingénieur pour lui préparer une grande demeure. éternelle. Les couloirs et la chambre intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient [les merveilles] de construction des dieux. Il y eut [en elle] des colonnes sculptées [belles comme] le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Rouwou; faussi] Osiris, seigneur de l’Ament, s'est-il réjoui des monuments de mon seigneur, [et] moi-même, j'ai été dans le transport et l’allégresse [en voyant le résultat] de mon travail. » La pyramide funéraire d’Amenemhat III dans les ruines du labyrinthe et celle d’Ousortesen III à Daschour‘ sont les seuls de ces monuments qui subsistent encore. Aussi n'est-ce point sur les tombes royales ou sur les édifices publics qu’il faut compter pour se faire une idée de la vie commune et juger de la perfection de l'art égyptien à cette époque : les hypogées des particuliers, mieux protégés contre la rapacité des envahisseurs de l’Egypte et contre les ravages du temps, ont seuls survécu et ont fait revivre à nos yeux la vallée du Nil telle qu’elle : était il y a quatre mille ans.

1. Diodore, I, 51. — 2. De Rougé, Cours au Collége de France, 1869. — 3. Louvre, c. ut, L. IV-VII. — 4.De Rougé, Examen critique, p. 51.

120 CHAPITRE Ill.

C’est à Beni-Hassan, dans le cimetière des princes héréditaires de Meh!, qu’on peut le mieux comprendre quelle était alors la condition du pays. Ces princes appartenaient à ce que j'ai appelé ailleurs la féodalité égyptienne. Aux temps agités de la dixième et de la onzième dynastie, leurs ancêtres avaient probablement vécu dans une indépendance complète et formé une de ces dynasties locales inconnues aux annales officielles du royaume, mais si vivaces qu’elles reparaissaient à chaque nouvelle révolution, qui affaiblissait l'autorité du pouvoir central. Soumis par les Entew et les Mentouhotep avant d’avoir réussi à s’étendre sur les nomes voisins, ils se contentaient pour le moment d'occuper auprès de la personne du Pharaon les places les plus élevées auxquelles la hiérarchie du temps leur permettait d’aspirer. Aussi rien n'est-il plus curieux que leur biographie pour se faire une idée de la condition des classes nobles. Le premier d’entre eux que nous connaissions avait été institué nomarque dans la ville de Menât-Khouwou ? par Amenemhat [* au cours des victoires qui assurèrent à ce prince la possession incontestée de l'Egypte. Lorsqu'il devint prince de Meh, son fils Nakht lui succéda à Menât-Khouwou avec le titre de gouverneur ; mais Nakht étant mort sans postérité, le roi Ousortesen I* voulut bien accorder à la sœur du jeune homme, Beqet, la qualité de princesse héritière. Beqet apporta le nome de Meh en dot à son mari le nomarque Nehra, et doubla de la sorte la fortune de ce dernier. L'enfant qui naquit de leur union, Noumhotep, fut nommé tout jeune gouverneur de la Menôt-Khouwou, titre qui paraît avoir appartenu dans la fa-: mille à l’héritier présomptif, comme plus tard sous la dixneuvième dynastie le titre de prince de Koush appartenait à l’héritier présomptif de la couronne d'Égypte. Son mariage avec la dame Kheti, princesse héritière du dix-septième nome, mit sous son autorité l’une des provinces les plus fertiles de l’'Heptanomide. Sous son fils Nakht, la

1. Dans l’Heptanomide. Cf. sur ces princes, Brugsch, Geng. Ins., t. I, p. 111-116. — 2. Aujourd’hui Minieh, Brugsch, G. Ins., t. I, p. 224.

famille atteignit l'apogée de la grandeur. Nakht, reconnu dans toutes ses dignités, prince du dix-septième nome des droits de sa mère, reçut d’Ousortesen II un grand gouvernement, qui renfermait quinze des nomes du midi . d'Aphroditopolis jusqu’aux frontières de Thèbes !.

On voit par cet exemple avec quelle facilité les nomes, principautés héréditaires placées entre les mains de quelques grandes familles, pouvaient passer de l’une à l’autre par mariage ou par héritage, à condition pour le nouveau possesseur de se faire confirmer dans son acquisition par le souverain régnant. Les devoirs de ces petits princes envers leur suzerain et leurs sujets étaient fort nettement définis : ils devaient l'impôt et le service militaire à l’un, bonne et exacte justice aux autres. « J’ai servi mon maitre, lorsqu'il marcha pour battre les ennemis dans les contrées étrangères. J’ai marché en qualité de fils d’un chef, de chambellan, de général de l’infanterie, de nomarque de Meb. Je vins contre Koush et en marchant je fus conduit jusqu'aux extrémités de la terre. Je conduisis les butins de mon maître, et ma louange atteignit le ciel. Quand Sa Majesté revint en paix après avoir battu ses ennemis dans Koush la vile, je vins le servir devant lui. Pas un de mes soldats n’a déserté, lorsque je convoyai les produits de mines d’or à la Sainteté du roi Ousortesen I* vivant à toujours et à jamais. J’allai alors avec le prince héritier, fils aîné du roi de son flanc, moi Ameni v. s. f.; j’allai avec quatre cents hommes tous choisis d’entre mes guerriers, je vins en paix et aucun d’eux ne déserta quand je conduisis le produit des mines d’or. Mon entreprise me fit louer par les rois?. » — « Moi j'étais un maître de bonté, plein d’amabilité, un gouverneur qui aimait son pays... J'ai travaillé et le nome entier fut en pleine activité. Jamais petit enfant ne fut affligé par moi, jamais veuve maltraitée par moi; jamais je n’ai repoussé laboureur, jamais je n’ai empêché pasteur. Jamais n’exista commandant de tinq hommes dont j'ai réquisitionné les hommes pour mes tra-

1. Lepsius, Denkim., II, 140-143. — 2. Lepsius, sbid., Il, 122

122 CHAPITRE Il.

vaux. Jamais disette ne fut de mon temps, jamais affamé sous mon gouvernement, mème dans les années de disette!. Car j'ai labouré tous les terrains du nome de Meh jusqu’à ses limites au Sud et au Nord; je fis vivre ses habitants en leur répartissant ses constructions, si bien qu'il n’y eut pas d'affamés en lui. J'ai donné également à la veuve et à la femme mariée, et je n'ai pas préféré le grand au petit dans ce que j'ai donné. Quand la crue du Nil était haute et que les propriétaires de ........ ainsi les propriétaires de toutes choses avaient bon espoir, je n'ai pas coupé les bras d'eau qui arrosent les champs”. »

Sous l'influence pacifique des vice-rois locaux, la richesse du pays, déjà si grande même en temps de trouble, se développa d'une manière merveilleuse. Il faut avoir vu sur les murailles des tombeaux de Beni-Hassan ou sur les planches du grand ouvrage de Lepsius* les peintures où les artistes du temps ont représenté les différents métiers alors en usage, pour se faire une idée de l’activité avec laquelle étaient poussés tous les travaux utiles. C’est d’abord le labourage à force de bœufs ou à bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers; le hersage, la récolte et la mise en gerhes du lin et du blé, le battage, le mesurage, le transport au grenier à dos d'ânes ou par chalands ; la vendange, l'égrenage du raisin, la fabrication du vin dans deux pressoirs différents, la mise en amphores et l'aménagement des caves. D’autres tableaux montrent le sculpteur sur pierre et le sculpteur sur bois à leurs pièces; des verriers soufilant des bouteilles, des potiers modelant leurs vases et les enfournant; des cordonniers, des charpentiers, des menuisiers, des corroyeurs, des femmes au métier, tissant la toile sous la surveillance des eunuques, sans trêve mi relâche. Malgré l’étalage de charité que les nomarques faisaient sur leurs pierres funé-

1. Littéralement : «lorsqu'il y eut des années de faim. »— 92. Lepsius Denkm., Il, 122. Cf. Birch, On a remarkable inscription of the x dynasty; Brugsch, Reïseberichten, p. 93 sqq; Geogr. Ins., p. 111-116 ; Hist. d'Égypte, t. I, p. 55, sgg.— 3. Lepsius, Den&m., II, pl. CXX-CXXX.

raires, la condition de ces classes ouvrières était des plus dures. Sans cesse courbées sous le bâton du contre-maitre, il leur fallait peiner du matin au soir contre une maigre ration de vivres à peine suffisante pour leur nourriture et celle de leur famille. « J'ai vu le forgeron à ses travaux, — à la gueule du four, » — disait un scribe du Qtemps à son fils. « Ses doigts sont [rugueux] comme des objets en peau de crocodile, — il est puant plus qu’un œuf de poisson. — Tout artisan en métaux, — a-t-1l plus de repos que le laboureur? — Ses champs à lui, c’est du bois; ses outils, du métal. — La nuit, quand il est censé être libre, — il travaille encore, après tout ce que ses bras ont déjà fait [pendant Je jour], — la nuit, il veille au flambeau.

« Le tailleur de pierres cherche du travail, — en toute espèce de pierres dures.— Lorsqu'il a fini les travaux de son métier, — et que ses bras sont usés, il se repose; — comme il reste accroupi dès le lever du soleil, — ses genoux et son échine sont rompus.— Le barbier rase jusqu’à la nuit:— lorsqu'il se met à manger, [alors seulement] il se met sur son coude [pour se reposer]. — Il va de pâté de maisons en pâté de maisons pour chercher les pratiques; — il se rompt les bras pour emplir son ventre, comme les abeilles qui mangent [le produit] de leurs labeurs. — Le batelier descend jusqu’à Natho pour gagner son salaire. — Quand il a accumulé travail sur travail, qu’il a tué des oies ct des flamants, qu’il a peiné sa peine, — à peine arrivet-il à son verger, — arrive-t-il à sa maison, — qu’il lui faut s’en aller...

« Jete dirai comme le maçon — la maladie le goûte; — car il est exposé aux rafales, — construisant péniblement, attaché aux [chapiteaux en forme] de lotus des maisons, — pour atteindre ses fins (?) — Ses deux bras s’usent au travail, — ses vêtements sont en désordre; — il se ronge luimême, — ses doigts lui sont des pains; — il ne se lave qu’une fois par jour. —Il se fait humble pour plaire : — c'est un pion qui passe de case en case — de dix coudées Bur six; — C’est un pion qui passe de mois en mois sur

les poutres [d’un échafaudage, accroché] aux [chapiteaux en forme de] lotus des maisons, — y faisant tous les travaux nécessaires. — Quand il a son pain, il rentre à la maison, et bat ses enfants.

« Le tisserand, dans l’intérieur des maisons, — est plus malheureux qu’une femme.— Ses genoux sont à la hauteur de son cœur; il ne goûte pas l’air libre.— Si un seul jour il manque à fabriquer la quantité d’étoffe réglementaire, — il est lié comme le lotus des marais. — C'est seulement en gagnant par des dons de pains les gardiens des portes, — qu'il parvient à voir la lumière [du jour]. — Le fabricant d'armes peine extrêmement — en partant pour les pays étrangers : — c’est une grande somme qu'il donne pour ses ânes, — c’est une grande somme qu’il donnepour les parquer,— lorsqu'il se met en chemin. — A peine arrive-t-il à son verger, — arrive-t-il à sa maison, le soir, — il lui faut s’en aller. — Le courrier, en partant pour les pays étrangers, — lègue ses biens à ses enfants, — par crainte des bêtes sauvages et des Asiatiques. — Que lui arrivé-t-il quand il est en Égypte? — À peine arrive-t-il à son verger, — arrive-t-il à sa maison, — il lui faut s’en aller.— S'il part, sa misère lui pèse; — s’il ne s’en va pas, il se réjouit. — Le teinturier, ses doigts puent — l’odeur des poissons pourris ; — ses deux yeux sont battus de fatigue; — sa main n'arrête pas. — Il passe son temps à couper des haïllons; — c’est son horreur que les vêtements. — Le cordonnier est très-malheureux ; —1il mendie éternellement ; — sa santé est celle d’un poisson crevé; — il ronge le cuir [pour se nourrir]'. »

Les portraits he sont pas flattés : s’il fallait les prendre au sérieux, on n'aurait rencontré que misère dans l’Égypte de la douzième dynastie. Aussi bien l’auteur à qui je les emprunte est-il un vieux scribe gourmé et tout infatué des avantages de sa profession, qui veut dégoûter son fils des métiers et l’encourage à suivre la carrière des lettres. « J’ai vu la violence, j'ai vu la violence ; —

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