G. Maspero, de Carchemis oppidi situ, p
tèrent, en un mot, ce qu’elles étaient avant la conquête. Elles formaient une sorte d’empire féodal dont le Pharaon était le suzerain, et les chefs syriens ou nègres les grands vassaux, Les vassaux devaient hommage au suzerain, lui payaient tribut, accordaient aux troupes égyptiennes et refusaient aux ennemies le libre passage sur leur territoire. Pour le reste, ils étaient maîtres chez eux et pouvaient s'attaquer les uns les autres, faire la paix, chercher des alliances, sans que le suzerain songeât à s’y opposer.
Un empire établi de la sorte n’était pas des plus solides. Tant que le pouvoir suprème était aux mains d’un prince énergique, ou plutôt tant que le souvenir de la défaite restait assez vivant dans l’esprit des vaincus pour étouffer leurs velléités d'indépendance, les chefs syriens demeuraient fidèles à leur vasselage et payaient l'impôt. Mais la mort du souverain régnant et l’avénement d’un nouveau souverain, un échec ou simplement le bruit d’un échec subi par les généraux égyptiens, le moindre événement suffisait à soulever une révolte générale. Chaque peuple refusait l’impôt, les différents royaumes redevenaient indépendants, l'Egypte se trouvait en quelques jours réduite à son seul territoire. Il fallait alors recommencer tout à nouveau. D'ordinaire une coalition se formait et ses troupes réunies attendaient le choc sous Mageddo ou sous Kadesh. Une ou deux batailles avaient raison de cet effort : les alliés se séparaient et couraient se fortifier chacun dans son royaume ou dans sa ville. Les Égyptiens ne trouvaient plus devant eux de grandes armées; mais ils devaient poursuivre chaque prince rebelle et l’assiéger longuement avant de le réduire. La révolte avait renversé l’empire en un jour : il fallait plusieurs années de combat, parfois même tout un long règne pour le rétablir en son intégrité. C’est en vain que le vainqueur avait recours aux moyens de rigueur, saccageait les campagnes, enlevait les iroupeaux rasait les forteresses, mettait les villes à feu et à sang, déposait et faisait mourir les chefs, emmenait des ne entières en esclavage : rien n’y faisait. Après avoir conquis le pays pendant la durée de chaque règne, on le perdait
au commencement du règne suivant, pour le reconquérir et le reperdre plus tard, sans arriver jamais à rien fonder qui durât.
Quelque temps avant sa mort, Thotmès Ie avait associé au trône sa fille Hatasou‘, et l’avait mariée selon l’usage à son jeune frère Thotmès II[?. Le règne de Thotmès IT dura quelques années à peine et ne fut marqué par aucun événement considérable. Quelques expéditions contre les Syriens et les Nègres suffirent à maintenir la suzeraineté de l'Égypte sur l’Asie et sur l’Éthiopie. Les tribus du Soudan, sans cesse en armes depuis l’époque d’Ahmès I, semblèrent enfin se résigner à la perte de leur indépendance. Elles formèrent une vice-royauté qui s’étendit de la première cataracte aux montagnes d’Abyssinie. D’abord confié à de grands fonctionnaires, le gouvernement de l’Éthiopie devint bientôt une des charges les plus importantes de l’État, et l’usage s'établit à la cour d'Egypte d’y nommer l’héritier de la couronne avec le titre de prince de Koush. Quelquefois ce titre était purement honorifique : le jeune prince demeurait auprès de son père tandis qu’un chef administrait pour lui le pays. Souvent il gouvernait lui-même et faisait dans les régions du haut Nil l’apprentissage de son métier de roi.
La reine Hatasou tenait du chef de sa mère Ahmès et de sa grand mère Ahmès Nowertari des droits supérieurs même à ceux de son père et de son mari. Elle était aux yeux de la nation l’héritière légitime du trône et le représentant direct des dynasties anciennes. Aussi quand Thotmès Le, sur la fin de ses jours, prit le parti de l’appeler au pouvoir, la raison d’état eut au moins autant de part que l’affection paternelle à sa résolution. L’autorité de la reine, consacrée par le chef de la famille, ne fit que grandir pendant la vie de Thotmès II, et parvint à l’apogée quand ce prince mourut sans laisser d’héritiers mâles. Hatasou, chargée de la régence pendant la minorité
1. Ou bien Hatshepou. — 2. De Rougé, Étude des monuments du massif de Karnak, dans les Mélanges d’archéologie égyptienne, & I, p. 50.
de son second frère, ne tarda pas à mettre de côté le sou verain enfant et à s’attribuer la plénitude du pouvoir‘. Elle construisit et dédia des temples en son nom, offrit le sacrifice royal, commanda les armées ; elle alla même jusqu’à se faire représenter en homme avec la barbe postiche des souverains. Elle sut d’ailleurs maintenir intacte la la souveraineté sur les pays du Sud et du Nord, reçut comme son père le tribut des Routen ou peuples de la Syrie septentrionale, et fit reconnaître le To-nouter, où nul Égyptien n’avait mis le pied. Le To-nouter confinait au Pount et comprenait toutes les régions inconnues situées à lorient de l'Égypte, entre autres l’Arabie. Située entre les deux grandes régions commerciales de l’ancien monde, l’Inde et l’Asie sémitique, l’Yémen était une sorte d’entrepôt général pour le négoce des nations orientales. Les vaisseaux du Deccan y apportaient leurs marchandises, que les Arabes et les Chaldéens transportaient à Babylone, en Assyrie, au Naharaïn, en Phénicie, et jusque sur les côtes égyptiennes de la mer Rouge, où les marchands de Coptos venaient les recevoir. Hatasou, maîtresse de la Syrie et de l'Éthiopie, résolut de « connaître la terre de Pount, jusqu'aux extrémités du To-nouter », et d’y aller chercher directement par mer les bois de luxe, les gommes, les aromates, l'or, l'argent, le lapis-lazuli, les pierreries, toutes les denrées précieuses que l'Egypte recherchait pour les besoins du culte et de la civilisation. Elle lança sur la mer Rouge une escadre de cinq vaisseaux qu’un voyage heureux mena chez l’une des tribus qui habitaient la côte du pays des Aromates. Les Egyptiens descendus à terre y trafiquèrent en paix avec les habitants et échangèrent les denrées qu'ils apportaient contre les richesses du pays. On voit parmi les objets qu’ils se firent donner à cette occasion trente-deux arbrisseaux à parfum disposés dans des paniers avec des mottes de terre, La reine les fit planter ensuite
1. De Rougé, Étude des monuments du massif de Karnak. dans les Mélanges d'archéologie égyptienne, t. I, p. 44, 50-51.
dans ses jardins de Thèbes. C’est là, je crois, 1e premier essai connu d’acclimatationt,
Hatasou mourut vers l’an XXI du règne officiel de son jeune frère Thotmès IT, et sa mort fut suivie bientôt d’une violente réaction contre sa mémoire. On se plut à considérer comme une usurpatrice la femme dont la vie avait été si glorieuse pour l'Égypte. Les inscriptions où étaient racontées ses grandes guerres furent martelées, ses cartouches effacés, ses titres remplacés par ceux de ses frères.
Une formidable insurrection marqua l’arrivée du nouveau roi aux affaires. Le Routen refusa l’impôt, et les contrées voisines suivirent son exemple : en quelques jours la Syrie entière était perdue, à l'exception de Gaza. Thotmès se rendit dans cette ville, y célébra les fêtes de son couronnement et prit lentement la route du nord : dix jours après son départ, il n’était encore qu’à une vingtaine de lieues de Gaza, près du bourg de Jouhem, et attendait les rapports de ses éclaireurs pour régler définitivement son plan de campagne. Le 16, il apprit enfin que les confédérés, commandés par le prince de Kadesh, s'étaient rétranchés un peu en avant de Mageddo, au débouché des gorges du Carmel et couvraient avec des forces imposantes la route du Liban. Quelques généraux égyptiens, redoutant les dangers que pouvait présenter une aftaque de front, proposèrent de tourner la position par le chemin qui passait à Tsewta et tombait dans la plaine de Iezréel entre Mageddo et Thabor sur les derrières de l’ennemi. Thotmès rejeta leur avis, qu’il trouvait entaché de lâcheté. Trois jours de marche rapide l’amenèrent au bourg &’Aaloun, que les Syriens avaient négligé d'occuper. Parti d’Aaloun, le 20 de bon matin, il franchit le col sans rencontrer d'autre obstacle que la difficulté du terrain, s'arrêta un instant sur le versant septentrional de la montagne pour rallier - son arrière-garde attardée, et déboucha en plaine vers la
1. Les textes relatifs à cette campagne ont été publiés par J. Dümichen dans son grand ouvrage, Die Flotte einer Ægyptischen Künigin. Cf. Mariette, Histoire, p. 48-51; de Rougé, Étude des monuments du massif de Karnak, dans les Mélanges d'archéologie égyptienne, t.T, p.49.
septième heure. Comme il était trop tard pour rien entreprendre le jour même, il établit son camp au bord du Qina, en face du camp ennemi.
Le 21, dès l’aube, l’armée égyptienne se rangea en bataille. La droite s’appuyait au torrent de Qina, la gauche s’étendait en plaine jusqu’au nord-ouest de Mageddo, sans doute afin de déborder l’ennemi et de le rejeter sous les murs de la ville : le roi était au centre. Les Syriens, surpris par une brusque attaque, furent saisis de panique. Ils abandonnèrent leurs chars et leurs chevaux et s’enfuirent dans la direction de Mageddo ; comme ils se précipitaient pour pénétrer dans l’enceinte, la garnison, craignant de voir entrer les Égyptiens après eux, leur ferma les portes. C’est tout:au plus si l’on consentit à hisser les généraux sur le rempart au moyen de cordes. Le reste de l’armée se dispersa et gagna la montagne avec tant de rapidité qu’elle n’eut pas le temps d'essuyer des pertes considérables. Il n’y eut que quatre-vingt-trois morts et trois cent quarante prisonniers; mais les Égyptiens trouvèrent sur le champ de bataille deux mille cent trente-deux chevaux, neuf cent quatre-vingt-quatorze chars, et tout le butin que les Asiatiques avaient abandonné dansla déroute. Mageddo, qui à elle seule valait « mille villes », tint à peine quelques jours : elle se rendit avec tous les princes qui s’y trouvaient renfermés et sa chute décida du succès de la campagne’. Les chefs de la Syrie et de la Mésopotamie, celui du pays d’Assour tout le premier, se hâtèrent de payer le tribut et de rendre hommage au vainqueur.
Mais bientôt le prince de Kadesh, remis du trouble où l’avait jeté la défaite de Mageddo, reprit les armes et souleva le nord de la Syrie. L'an XXIX, Thotmès s’empara de Tounep, de Khalep et d’Arad : l’an XXX, il vint mettre le siége devant Kadesh même. La ville fut enlevée d'assaut et pillée, son enceinte fortifiée détruite en partie : la prise