‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 38 sur 190 · Hérodote, I, 102. — 2. Strabon, 1. XV · texte numérisé non relu

Hérodote, I, 102. — 2. Strabon, 1. XV

lune le conduisit au bord du Nahr-el-Kelb, près de Bérouth'. Les Khêtas, fidèles au traité d'alliance conclu avec Séti, ne cherchèrent pas à exciter de révolte. Les peuples de Canaan, maintenus par la présence des'garnisons égyptiennes, ne bougèrent pas. Tout semblait donc aller pour le mieux, quand vers la fin de l’an IV une guerre terrible éclata. Tous les peuples de la Syrie du nord, les Khêtas, le Kati, Karkémish, Kadesh, Arad, formèrent une coalition dans laquelle entrèrent des nations qui jusqu'alors n’avaient pris aucune part aux guerres contre l'Egypte. Les Khèêtas, logés sur les deux versants de l’Amanos et du Tauros, appartenaient en même temps à l’Asie Mineure et à la Syrie : ils pouvaient pousser d’une part jusqu'aux Amorrhéens, d'autre part jusqu’à l’Hellespont. Ils rencontrèrent dans leurs courses vers le nord et vers l’ouest les populations troyennes et lyciennes, comme eux à la recherche de butin et d’aventures. L'espoir de piller sinon l'Égypte elle-même, du moins les provinces égyptiennes de la Syrie, décida Ilion, Pêdasos, les Dardaniens, les Mysiens, les Lyciens, à s’allier aux coalisés contre Sésostris. On vit les armées troyennes traverser la péninsule dans toute sa longueur et venir camper en pleine vallée de l’Oronte, à trois cents lieues de leur patrie’. Ramsès établit sa base d’opérations à la frontière de l'Égypte et du désert Arabique, dans la ville nouvelle qu’il venait de fonder sous le nom de Pa-Ramsès Aanakhtou (la ville de Ramsès le très-brave), traversa Canaan qui lui obéissait encore, se porta rapidement sur les contrées septentrionales et ne s’arrêta qu'à Shabtoun, bourgade syrienne située un peu au sud-ouest de Kadesh et en vue de la ville. Il s'y arrêta quelques jours, étudiant le terrain et tâchant de discerner la position des ennemis, sur laquelle il n’avait que des données assez vagues. Les alliés au contraire, parfaitement renseignés par. leurs espions qui appartenaient pour la plupart aux tribus nomades des Shasou, n’ignoraient aucun de ses mouvements.

1. Lepsius, Denkm., If, 170. — 2. De Rougé, Extrait d’un Mémoire sur les attaques, p. 4 ; Maspero, De Carchemis oppidi situ, p. 31-58.

Le prince de Khêta, leur chef, conçut et exécuta une manœuvre habile qui mit l’armée égyptienne à deux doigts de sa perte et n’échoua que devant la valeur personnelle du Pharaon.

Un jour que Ramsès s’était avancé un peu au sud de Shabtoun, deux Bédouins vinrent lui dire : « Nos frères, qui sont les chefs des tribus réunies avec le vil chef de Khêta, nous envoient dire à Sa Majesté : Nous voulons servir le Pharaon v. s. f. Nous quittons le vil chef de Khèta; il est dans le pays de Khalep au nord de la ville de Tounep, où, par crainte du Pharaon, il a rétrogradé rapidement. » Le roi fut trompé par ce rapport qui ne manquait pas de vraisemblance : rassuré contre une surprise par l’éloignement présumé de l’ennemi (Khalep est en effet à quarante lieues au nord de Kadesh), il s’avança sans défiance à la tête de ses troupes, escorté seulement de sa maison militaire, tandis que les légions d’Ammon, de Phra, de Phtah et de Soutekh qui formaient le gros de son armée, le suivaient à distance. Au moment même où il divisait ainsi ses forces, les alliés que des traîtres lui représentaient comme fort éloignés se massaient en secret au nord-est de Kadesh et se tenaient prêts à fondre sur l’armée égyptienne pendant la marche de flanc qu’elle devait nécessaire- -ment exécuter le long de cette place. Leur nombre était considérable à en juger par ce fait qu’au jour de la bataille, un seul d’entre eux, le prince de Khalep, pouvait mettre en ligne dix-huit mille soldats d'élite ; le poëme de Pentaour nous apprend d’ailleurs qu’ils comptaient deux mille cinq cents chars, dont chacun portait trois hommes.

Sur ces entrefaites, les éclaireurs amenèrent deux nouveaux espions qu’on venait de saisir. Le roi, qui semble dès lors avoir conçu quelques soupçons, fit bâtonner vertement les prisonniers et leur arracha des aveux complets. Ils reconnurent avoir été envoyés pour surveiller les manœuvres de l’armée égyptienne et déclarèrent que les forces des alliés, concentrées depuis longtemps derrière Kadesh, n’attendaient pour se montrer qu’une occasion favorable. Ram-

sès convoqua son conseil de guerre et apprit aux officiers la situation critique dans laquelle il se trouvait. Les généraux s’excusèrent de leur mieux, alléguant l’imprudence des gouverneurs de province qui avaient négligé de reconnaître chaque jour la position de l'ennemi, et dépêchèrent . un exprès vers le gros de l’armée pour le ramener, s’il en était temps, au secours de son chef. Le conseil était encore réuni quand on apprit que l’ennemi venait de se démasquer et d’entrer en mouvement. Le prince de Khèta fit passer rapidement ses forces au sud de Kadesh, tandis que le roi était déjà au nord de la ville sur la rive occidentale de l’Oronte, détruisit la légion de Phra qui marchait au centre et coupa en deux l’armée égyptienne. Le roi dut charger lui-même à la tête de sa maison militaire. Huit fois de suite, il s’élança sur l’ennemi qui l’entourait, rompit les rangs, rallia ses troupes dispersées et soutint le choc pendant le reste de la journée. Vers le soir, l'ennemi, perdant l'avantage qu’il avait remporté le matin, dut battre en retraite devant le gros de l’armée égyptienne qui entrait enfin en ligne : la nuit suspendit le combat et la bataille fut remise au lendemain. Après une lutte sanglante, les Khétas et leurs alliés, enfoncés sur plusieurs points, se mirent en pleine déroute. L’écuyer du prince de Khèta, Garbatous, le général de son infanterie et de ses chars, le chefs des eunuques et Khalepsar, l'écrivain des livres, sans doute l’annaliste officiel, chargé de transmettre à la postérité les actions de son souverain, restèrent sur le champ de bataille.

Une partie de l’armée syrienne, acculée à l’Oronte, se jeta dans le fleuve pour essayer de le franchir à la nage. Le frère du prince de Khêta, Mizraïm, réussit à gagner l’autre rive; le chef du pays de Nissa, moins heureux, se noya, et le prince de Khalep fut retiré du courant à moitié mort. Les tableaux de la bataille nous le montrent suspendu par les pieds et dégorgeant l’eau qu’il avait absorbée. Les vaincus auraient probablement tous péri, si une sortie de la garnison n'avait arrêté le progrès des Égyptiens et permis aux habitants de Kadesh de recueillir les blessés et les

fugitifs. Dès le lendemain, le prince de Khêta fit demander “et obtint la paix.

Au contraire de ce qu’on devait attendre, cette victoire ne termina pas la guerre. Le pays de Canaan et les provinces voisines se soulevèrent sur les derrières de l’armée victorieuse, À la faveur de cette diversion inespérée, Khèta reprit courage, répara ses forces et rompit la trêve : la Syrie entière était en feu des bords de l’Euphrate aux bords du Nil. La confédération, écrasée à Kadesh, ne se reforma pas : les peuples d’Asie Mineure abandonnèrent la partie et ne reparurent pas dans la lice. Il n’y eut plus de grandes batailles, mais une série d’affaires de détail et de siéges qui occupèrent près de quinze ans; la guerre se portait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, éclatant au nord quand elle se terminait au sud, sans aucun plan déterminé. L’an VIII vit les armées égyptiennes en Galilée, où elles réduisirent Mérom et Thabor. L'an XI, la ville importante d’Ascalon fut prise, malgré la résistance héroïque des Cananéens qui la défendaient. Dans une autre campagne, le roi transporta la guerre plus au nord, et prit deux villes du pays de Khêta où il trouva sa statue. La guerre traîna ainsi d'année en année jusqu’au moment où les deux peuples, épuisés par tant d'efforts inutiles, se décidèrent à poser les armes. Le nouveau prince de Khëêta, Khèêtasar, qui avait succédé à son frère Motour, assassiné pendant la lutte, proposa la paix au souverain de l'Égypte. Elle fut acceptée et conclue en l’an XXI.

La minute du traité avait été rédigée primitivement dans la langue des Khètas : elle était gravée sur une lame d’argent qui fut solennellement remise au Pharaon dans la ville de Ramsès. Les bases du traité furent essentiellement les mêmes que celles des traités conclus auparavant entre les rois d'Égypte et les princes de Khet au temps de Ramsès Ier et de Séti I. Il y fut stipulé que la paix serait éternelle

1. De Rougé, le poème de Pentaour ; Cours de 1868-69, résumé par M. Robiou dans la Revue contemporaine; Chabas, Analyse de l’inscription d'Ibsamboul.

LA

entre les deux peuples. « Si quelque ennemi marche contre

Les pays soumis au grand roi d'Égypte et qu’il envoie dire au grand prince de Khêta: « Viens, amène-moi des forces « Contre eux, » le grand prince de Khêta fera [comme il lui aura été demandé par le grand roi d’ Égypte]; le grand prince de Khêta détruira ses ennemis. Que si le grand prince de Khèêta préfère ne pas venir lui-même, il enverra les archers et les chars [du pays de Khêta au grand roi d’Égypte] pour détruire ses ennemis. » Une clause analogue assure au prince de Khêta l’appui des armées égyptiennes. Viennent ensuite des articles spéciaux destinés à protéger le commerce et l’industrie des nations alliées et à rendre plus certaine chez elles l’action de la justice. Tout criminel qui essayera de se soustraire aux lois en se réfugiant dans le pays voisin sera remis aux mains des officiers de sa nation; tout fugitif non criminel, tout sujet enlevé par force, tout ouvrier qui se transportera d’un territoire à l’autre pour s’y fixer à demeure, sera renvoyé chez son peuple, mais sans que son expatriation puisse lui être imputée à crime. « Celui qui sera ainsi renvoyé, que sa faute ne soit pas élevée contre lui, qu’on ne détruise ni sa maison, ni sa femme, nises enfants ; qu’on ne tue pas sa mère; : qu'on ne le frappe ni dans

ses yeux, ni dans sa bouche, ni dans ses pieds ; qu’enfin au-

cunc accusation criminelle ne s’élève contre lui. » Égalité et réciprocité parfaite entre les deux peuples, alliance offensive et défensive, extradition des criminels et des transfuges, telles sont les principales conditions de ce traité, qu’on peut considérer jusqu’à présent comme le monument le plus ancien de la science diplomatique .

Ainsi se terminèrent les guerres de Ramsès II. Si glorieuses qu’elles fussent en réalité, la tradition ne les trouva pas suffisantes. Suivant les historiens grecs, Sésostris ? aurait pénétré jusqu’au fond de PAsie, soumis la Syrie, la

Médie, la Perse, la Bactriane, l’Inde jusqu’à l'Océan; puis,

‘1. Le texte de ce traité a été publié dans Champollion, Nof. man., t. Il; Brugsch, Monuments, t. 1, pl. XXVIII, et dans le grand ouvrage de Lepsius. — 2. Le nom Sésostris et Sesoôsis est tiré d’un des noms populaires de Ramsès II, Sestou-rd ou Sessou-rd.

revenant par les déserts de la Scythie, il se serait avancé jusqu’au Tanaïs et aurait laissé dans les environs de la Palus Mœotis un certain nombre d'Égyptiens qui donnèrent naissance au peuple de Colchide*. On dit même qu’il passa en Europe et ne s’arrêta qu’en Thrace, où le manque de vivres et la rigueur du climat mirent fin à ses conquêtes. Il revint en Égypte après avoir, pendant neuf ans, couru de victoire en victoire, laissant partout comme marque de son passage des statues ou des stèles qui portaient son nom ?. Hérodote avait vu plusieurs de ces monuments en Syrie et dans l’Ionie. On a retrouvé en effet près de Beyrout, à l'embouchure du Nahr-el-Kelb, trois stèles gravées dans le roc et datées des ans IT et IV de Ramsès II. L’une des deux figures qu'Hérodote disait exister de son temps en Asie Mineure, se voit aujourd’hui encore près de Ninf, entre Sardes et Smyrne. Au premier abord, elle semble avoir réellement le caractère des œuvres pharaoniques; mais un examen attentif y fait reconnaître une foule de détails étrangers à l’art £gyptien. La chaussure est recourbée à la pointe comme les souliers à la poulaine du moyen âge, la coiffure plus semblable à une tiare phrygienne qu’à la double couronne, et la calasiris striée de droite à gauche au lieu de l’être de haut en bas 5. Il est vraisemblable que cette sculpture n’est pas due au ciseau d’un Égyptien, et tout à fait certain qu’elle ne représente pas Sésostris.

, De l’an XXI à la mort du roi, pendant quarante-six ans, la paix ne fut plus troublée. Les conditions du traité furent loyalement observées de part et d’autre; bientôt même une alliance de famille vint resserrer les liens d'amitié qui s’étaient formés entre les deux souverains. Ramsès épousa la fille aînée du prince de Khêta et, quelques années après, invita son beau-père à visiter la vallée du Nil. « Le grand

1. Hérodote, IT, 103-105. M. Hyde Clarke a essayé de prouver la réalité de cette tradition par la philologie, Memoir on the comparative Grammar of Egyptian, Coptic and Ude. London, 1813. — 2. Hérodote, 11, 102-107. — 3. Charles Texier, Asie Mineure, II, 304. On nomme calasiris l’espèce de jupon court et bridant sur la hanche, qui était la pièce la plus impurtante du costume national égyptien.

chef de Khêta envoie mander au prince de Kati : « Prépare- « toi, que nous allions en Égypte. La parole du roi s’est « manifestée, obéissons à Sésostris. Il donne les souffles de « la vie à ceux qui l’aiment : [aussi] toute terre l'aime, et « Khêta ne fait plus qu’un avec lui !. » Le prince syrien visita en l’an XXIII la ville de Ramsès, peut-être même celle de Thèbes; on fit graver à cette occasion une stèle sur laquelle il est représenté en compagnie de sa fille et de son gendre. Ce ne fut pas sans une sorte d’étonnement mêlé de reconnaissance que l'Égypte vit ses ennemis les plus acharnés devenir ses alliés les plus fidèles et «les peuples du Kèmit n'avoir plus qu’un seul cœur avec les princes de Khèta, ce qui n’était pas arrivé depuis le témps du dieu Rä. » .

À la faveur de cette paix profonde, le roi put se livrer à son goût pour les constructions monumentales. « Il fit, disent les historiens grecs, bâtir un temple dans chaque ville à la divinité principale du lieu. » Et de fait, Ramsès II est le roi constructeur par excellence. Pendant les soixantesept années de règne qui lui furent si largement mesurées, il eut le temps d’achever ce que ses prédécesseurs avaient commencé et d'élever partout de nouveaux édifices. On peut dire sans s’écarter de la vérité qu’il n’y a pas une ruine en Égypte et en Nubie qui ne porte son nom ?. Le grand spéos d’Isamboul était destiné à perpétuer le souvenir des campagnes contre les Nègres et les Syriens; quatre colosses monolithes de vingt mètres de haut en décorent l'entrée. À Thèbes, le temple d’'Amenhotep IIT (Lougsor) fut terminé et orné de deux obélisques en granit, dont le plus beau se trouve aujourd’hui sur la place de la Concorde, à Paris. Le second pylône du grand temple d’Ammon (Karnak) fut couvert de tableaux représentant la bataille de Kadesh. Le temple de Gournah, commencé par Séti en honneur de Ramsès I", fut achevé et consacré. Le Ramesseion, connu des anciens sous le nom de Tombeau d’Osy-

1. Pap. Anastasi Il, pl. 11; Pap. Anastasi IV, pl. VI, 1. 7-9. Cf.

Chabas, Mél. Égypt., 2° série, p. 151, et G. Maspero, Du genre épise tolaire, p. 102. — 2. Mariette, Histoire d'Égypte, p. 60-61.

mandias, rappela une fois de plus dans ses sculptures le souvenir de la campagne de l’an V. Partout, dans le temple d'Abydos, comme à Memphis et à Bubaste, aux carrières de Silsilis comme aux mines du Sinaï, on retrouve la main de Ramsès II. Le grand temple de Tanis, négligé par les souverains de la dix-huitième dynastie, fut restauré et agrandi par lui; la ville elle-même, rebâtie presque en entier, se releva de ses ruines. Dans plusieurs endroits, les architectes, pressés de travail, commirent de véritables usurpations : ils firent effacer sur des statues et des temples le nom des rois constructeurs pour y substituer les cartouches de Ramsès IL*.

Les travaux d'utilité publique eurent leur large part de soin et d'argent. Dès l’an III, le Pharaon, désireux d’assurer l'exploitation facile des mines d’or de Nubie, avait fait construire sur la route qui mène du Nil au Gebel-Ollaki une série de stations munies de citernes et de puits *. Il fit plus tard nettoyer et compléter le réseau de canaux qui sillonnait la basse Égypte, entre autres le canal des deux mers. Il éleva sur la limite du désert une série de postes fortifiés destinés à mettre l'Égypte à l’abri des Bédouins. Les nécessités de la politique le forçant à résider à lorient du Delta, il avait fondé dans cette partie du pays plusieurs villes nouvelles, dont la plus importante portait son nom. Les poëtes du temps nous en ont laissé des descriptions pompeuses. « Elle s'étend, disent-ils, entre la Palestine et l'Egypte, — toute remplie de provisions délicieuses. — Elle est comme la reproduction d’Hermonthis; — sa durée est celle de Memphis; — le soleil se lève — et se couche en elle.— Tous les hommes quittent leur ville et s’établissent sur son territoire #.» — « [ Les riverains] de la

1. Le grand sphinx 4,21, du Louvre, par exemple, a été taillé sous

- un roi de la douzième ou de la treizième dynastie. — 2. Birch, Upon an historical tablet of Ramses II, dans l’Archæologia, t. XXXIV, p. 351, 399 ; Chabas, Les Inscriptions des mines d’or, p. 13, 199. — 3. Aristote, Météor., I, 14; Strabon, LI, $ 1; 1 XVII, S 1; Pline, Æ. N., VI, 29, S 165. Tous ces auteurs disent que l’entreprise fut commencée, mais non achevée. Un monument du temps de Séti 1°‘ nous montre le canal en activité dès avant Ramsès II, — 4. Pap. Anastasi IL, pl. I, 1.2-5; Pap,

mer-lui apportent en hommage des anguilles et des poissons, — et lui donnent le tribut de leurs marais. — Les tenants de la ville sont en vêtements de fête, chaque jour, — de l’huile parfumée {sur leur tête dans des perruques neuves ;— ils se tiennent à leurs portes, — leurs mains chargées de bouquets, — de rameaux verts [du bourg] de Pä- Hathor, — de guirlandes [du bourg] de Pahour, — au jour d'entrée du Pharaon... — La joie règne et s’étend — sans que rien l’arrête, — Ô Ra-ousor-mâstep-en-Rä! v.s.f. dieu Month dans les deux Egyptes, — Ramsès-Meïamoun! v. s. f. le dieu’! »

Comme on voit, la poésie florissait au temps de Ramsès IT, et les manuscrits nous ont conservé le nom et les œuvres des poëtes alors en vogue, Amenemapt et Pentaour. Ce dernier est l’auteur d’une des œuvres les plus considérables et les mieux inspirées de la littérature égyptienne, le poëme où sont racontées la campagne de l’an V et la bataille de Kadesh. On sait déjà quelles sont les données du poëme : le roi, surpris par le prince de Khèta, est réduit à charger lui-même à la tête de sa maison militaire. « Voici que Sa Majesté se leva comme son père Month; elle saisit ses armes et revêtit sa cuirasse, semblable à Baal en son heure. Les grands chevaux qui portaient Sa Majesté, « Victoire à « Thèbes » était leur nom, sortaient des écuries de Räousor-ma step-en-Rà, aimé d’Ammon. Le roi, s’étant lancé, pénétra dans les rangs de ces Khétas pervers. Il était seul de sa personne, aucun autre avec lui; s'étant ainsi avancé à la vue de ceux qui étaient derrière lui, il se trouva enveloppé par deux mille cinq cents chars, coupé dans sa retraite par tous les guerriers du pervers Khêta et par les peuples nombreux qui les accompagnaient, par les gens d’Arad, de Mysie, de Pédase. Chacun de leurs chars portait trois hommes, et ils s'étaient tous réunis.

« Aucun prince n’était avec moi! aucun général, aucun

1V, pl. VI, L 2-4. Cf. Chabas, Mél. Égypf., 2° série, p. 151; Maspero,

Du genre épistolaire, p.102. — 1. Pap. Anastasi III, pl. IT, l. 1-9. Cf.

Chabas, Mél, Ég,, 2° série, p. 132-134; Maspero, Du genre épistolaire, p. 105-106.

officier des archers ou des chars. Mes soldats m'ont abandonné, mes cavaliers ont fui devant eux, et pas un n’est resté pour combattre auprès de moi. » Alors Sa Majesté dit: « Qui es-tu donc, ô mon père Ammon? Est-ce qu'un père

oublie son fils? Ai-je donc fait quelque chose sans to1?

N’ai-je pas marché et ne me suis-je pas arrêté sur ta parole? Je n’ai point violé tes ordres. Il est bien grand, le seigneur de l'Égypte qui [renverse] les barbares sur sa route! Qué sont donc auprès de toi ces Asiatiques ? Ammon énerve les impies. Ne t’ai-je pas consacré des offrandes innombrables? J’ai rempli ta demeure sacrée de mes prisonniers; je t'ai bâti un temple pour des millions d'années, je tai donné tous mes biens pour tes magasins. Je t’ai offert le monde entier pour enrichir tes domaines... Certes, un sort misérable soit réservé à qui s'oppose à tes desseins! bonheur à qui te connait! car tes actes sont produits par un cœur plein d'amour. Je t’invoque, ô mon père Ammon! Me voici au milieu de peuples nombreux et.inconnus de moi; toutes les nations se sont réunies contre moi, et je suis seul de ma personne, aucun autre avec moi. Mes nombreux soldats m'ont abandonné; aucun de mes cavaliers n’a regardé vers moi; quand je les appelais, pas un d’entre eux n’a écouté ma voix. Mais je pense qu'Ammon vaut mieux pour moi qu'un million de soldats, que cent mille cavaliers, qu’une myriade de frères ou de jeunes fils, fussent-ils tous réunis ensemble! L'œuvre des hommes n’est rien, Ammon l’emportera Sur eux. J'ai accompli ces choses par le conseil de ta bouche, à Ammon! et je n’ai pas transgressé tes conseils : voici que je t'ai rendu gloire jusqu'aux extrémités de la terre ! » a

Songez qu'il se trouve sur un champ de bataille, que les Syriens l'entourent et qu'il est seul contre tous. Il ne s’agit

plus pour lui de vaincre, mais de rompre la ligne ennemie :

et de mourir comme il convient à un roi : malgré le danger qui le presse, son premier mouvement le porte vers Dieu. Au moment de se précipiter dans la mêlée et de risquer

D, ee

l'effort suprême, il prend à témoin son père Ammon et l’appelle au secours, non pas brièvement, par quelques motsjetés

au hasard entre deux coups d'épée, mais longuement, avec autant de calme et de sérénité que s’il était encore dans les sanctuaires pacifiques de Thèbes. La pensée divine s’est emparée de lui et l’a pour un instant ravi à la terre : le danger a disparu, les ennemis se sont évanouis, le monde entier semble s’être dérobé sous ses pas; il se trouve porté sans secousse aux confins d’un monde si calme et si haut, que le bruit de la bataille n’arrive plus jusqu’à lui. Il contemple Ammon face à face, lui rappelle les honneurs qu’il a rendus aux dieux, les bienfaits dont il a comblé leurs temples, et réclame laide des puissances célestes, non pas, comme un simple mortel pourrait le faire, en termes humbles et suppliants, mais sur un ton grandiose et impérieux où perce le sentiment de sa propre divinité.

Le secours ne se fait pas attendre. « La voix a retenti jusque dans Hermonthis, Ammon vient à mon invocation : il me donne sa main. Je pousse un cri de joie, il parle derrière moi : « J’accours à toi, à toi Ramsès-Meïamoun, « v. 8. f.; je suis avec toi. (est moi, ton père! ma main est « avec toi et je vaux mieux pour toi que des centaines de « mille. Je suis le seigneur de la force aimant la vaillance; « j'ai trouvé un cœur courageux et je suis satisfait. Ma vo- « lonté s’accomplira. » Pareil à Month, de la droite je lance mes flèches; de la gauche je bouleverse les ennemis. Je suis comme Baal en son heure, devant eux. Les deux mille cinq cents chars qui m’environnent sont brisés en morceaux devant mes cavales. Pas un d’entre eux ne trouve sa main pour combattre; le cœur manque dans leur poitrine et la peur énerve leurs membres. Ils ne savent plus lancer leurs traits et ne trouvent plus de force pour tenir leurs lances. Je les précipite dans les eaux comme y tombe le crocodile ; ils sont couchés sur la face, l’un sur l’autre, et je tue au milieu d’eux. Je ne veux pas qu’un seul regarde ‘derrière lui ni qu’un autre se retourne : celui qui tombe ne se relèvera pas. » ds

L'effet produit par cette subite irruption de la divinité au milieu de la bataille est grand, même pour un moderne, habitué à considérer l’intervention des dieux comme unesim-

ple machine dethéâtre. Pour un Égyptien, élevé au respect illimité des forces surhumaines, il devait être irrésistible. Le prince de Khëta, tout triomphant qu’il paraisse être, se sent comme arrêté soudain au milieu de sa victoire par un pouvoir invisible, et « recule frappé de terreur. Il fit alors avancer des chefs nombreux munis de leurs chars et de leurs gens exercés à toutes les armes : le prince d’Arad, celui de Mysie, le prince d’Ilion, celui de Lycie, celui de Dardanie, le prince de Karkémish, celui de Qarqisha, celui de Khaleb. Ces alliés de Khêta réunis ensemble formaient troïs mille chars. » Tous les efforts sont superflus. « Je me précipitai sur eux pareil à Month; ma main les dévora dans l’espace d’un instant; je tuai et je massacrai au milieu d’eux. Ils se disaient l’un à l’autre : « Ce n’est pas un homme qui « est au milieu de nous, c’est Soutekh le grand guerrier, « c’est Baal en personne. Ce ne sont pas les actions d’un « homme, ce qu'il fait : seul, tout seul, il repousse des cen- « taines de mille, sans chefs et sans soldats. Hâtons-nous, « fuyons devant lui, cherchons notre vie et respirons [en- . « core] les souffles! » Quiconque venait pour le combattre sentait sa main affaiblie; ils ne pouvaient plus tenir ni l’arc ni la lance. Voyant qu’il était arrivé à la jonction des routes, le roi les poursuivit comme le griffon. »

Les ennemis en déroute, c’est alors seulement qu’il appelle ses soldats, moins pour leur demander secours que pour les prendre à témoin de sa valeur. « Soyez fermes, affermissez vos cœurs, Ô mes soldats! vous voyez ma victoire, et j'étais seul : c’est Ammon qui m'a donné la force, sa main est avec moi. » Ilencourage son écuyer Menna, que le nombre des ennemis remplit d’effroi, et se jette au milieu de la mêlée. « Six fois je chargeai à travers les ennemis. » Enfin son armée arrive vers le soir et le dégage : il rassemble ses généraux et les accable de réproches. « Que dira la terre entière, lorsqu'elle apprendra que vous m'avez laissé seul et sans un second? que pas un prince, pas un officier de chars ou d’archers n’a joint sa main à la mienne? J'ai combattu, j'ai repoussé des millions de peuples, à moi seul. Victoire à Thèbes et Noura satisfaite étaient mes

grands chevaux, c’est eux que j'ai trouvés sous ma main quand j'étais seul au milieu des ennemis frémissants. Je leur ferai prendre moi-même leur nourriture devant moi, chaque jour, quand je serai dans mon palais, car je les ai trouvés quand j'étais au milieu des ennemis, avec le chef Menna, mon écuyer, et avec les officiers de ma maison qui m’accompagnaient et sont mes témoins pour le combat : voilà ceux que j'ai trouvés. Je suis revenu après une lutte victorieuse et j'ai frappé de mon glaive les multitudes assemblées. »

Le combat du premier jour ne fut que le préliminaire d’une action plus considérable. Le lendemain matin, la bataille recommença, avec quel succès pour les É Égyptiens et quelles pertes pour les Asiatiques, nous l’ayvons montré plus haut. Pentaour n’entre pas dans le détail de cette seconde journée : il la décrit rapidement en quelques lignes consacrées tout entières à l’éloge du roi. C’est qu’en effet le sujet du poème n’est pas la victoire de Kadesh et la défaite des armées syriennes : pour importants à l’historien que soient ces événements, le poëte les laisse presque entièrement de côté. Il a voulu chanter le courage indomptable de Sésostris, sa foi dans le secours des dieux, la force irrésistible de son bras; il a voulu montrer le- héros surpris, abandonné des siens, et rachetant par sa vaillance les fautes de ses généraux, marchant seul à l’ennemi, le faisant six fois reculer et le tenant en échec jusqu’au coucher du soleil, Tous les faits qui pourraient nuire à l'impression générale ou diminuer l'éclat de la vaillance royale sont rejetés dans l’ombre. De la maison militaire une seule mention; du second jour de la bataille une description insuffisante. Le roi des Khôètas implore la paix : Sésostris la lui accorde et rentre triomphant dans ses États. « Ammon . vint le saluer en disant : « Viens, notre fils chéri, ô Ram- « sès Meïamoun ! » Les dieux lui ont donné les périodes infinies de l'éternité sur le double trône de son père AE et toutes les nations sont renversées sous ses sandales !.

1. Le texte du poëme se trouve aux Papyrus Raifé et Sallier III,

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