‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 64 sur 190 · Sam., v, 11-25; I Chron., x1v · texte numérisé non relu

Sam., v, 11-25; I Chron., x1v

de bataille‘, et comment « Benaïah aussi, fils de Jehoïada, fils d’un vaillant homme de Kabtséel avait fait de grands exploits. Il tua deux des plus vaillants hommes de Moab et il descendit et frappa un lion au milieu d’une fosse, un jour de neige. Il tua aussi un homme égyptien qui était haut de cinq coudées. Cet Égyptien avait en main une lance grosse comme une ensouple de tisserand; mais il descendit contre lui avec un bâton, arracha la lance des mains de l’Égyptien et le tua de sa propre lance ?. » Les Philistins, toujours battus, demandèrent la paix. Gath et les villages de son ressort demeurèrent au pouvoir des Israélites : les quatre autres villes gardèrent leur indépendance et ne furent pas même astreintes à un tribut régulier. Israël n’eut plus désormais à redouter leurs soudaines attaques : leur puissance militaire était détruite et ne se releva jamais entièrement.

L’heureuse issue de cette longue guerre mit David en goût de succès : son royaure s’affermit et se développa sur tous les points à la fois avec la rapidité propre aux monarchies orientales. Moab succomba le premier : les deux tiers de la population furent massacrés de sang-froid, le reste se soumit ‘. Au Nord, les Hébreux rencontrèrént un ennemi plus puissant. La Syrie était divisée comme au temps des Égyptiens en royaumes rivaux, ceux de Damas, de Maacha, de Rohob, de Tsobah, d'Hamath. Le prince qui régnait alors sur Tsobah, Hadarezer, fils de Réhob, les réduisit les uns après les autres et finit par établir un semblant d'unité. La fondation d’un grand État dans la vallée de l’Oronte ne pouvait être bien vue de David : il attaqua l’Aram-Tsobah au moment où Hadarézer « allait pour recouvrer ses frontières sur le fleuve d’Euphrate, » et remporta une victoire signalée. Les gens de Damas, arrivés trop tard pour prendre part à la bataille, l’attendaient au retour : il les battit, prit leur ville et y laissa une garnison. La nouvelle de ces succès remplit de joie,

1. I Chron., xt, 11. — 2. II Sam., xx, 20-21 ; 1 Chron., xt, 22-93 — 3.1 Chron., XVI, 1.— 4. IT Sam., vunx, 2 ; I Chron., xVIT, 2.

2 Ur TE L'EMPIRE JUIF. 317

non-seulement les Hébreux, mais plusieurs princes syriens que gênait l’humeur inquiète d'Hadarézer : Thoï, roi d'Hamath, envoya son fils Joram à David pour le féliciter de sa victoire‘. Cette conquête en entraîna d’autres : afin d’occuper Damas, il avait fallu dégarnir les territoires du sud et laisser Juda sans défense. Les Iduméens en profitèrent pour recommencer leurs razzias sur la frontière : David détacha en toute hâte une partie des forces qui faisaient la guerre en Syrie. Joab et Abisaï battirent les Iduméens dans la vallée du Sel, au sud de la mer Morte?. Le roi périt dans l’action, et son fils Hadad s'enfuit en Égypte avec quelques serviteurs fidèles. Joab tua tous les hommes qui lui tombèrent entre les mains : le pays fut occupé militairementÿ, et des garnisons juives s’installèrent à Elath et à Etsiongaber à à la pointe orientale de la mer Rouge. David consacra à l’Éternel le butin de ces guerres et l’Éternel reconnaissant « le garda partout où il allait»

Quelques années d’une politique habile avaient suffi à . faire des Hébreux un peuple conquérant. Leur autorité s’étendait des bords de l’Euphrate au torrent d'Égypte et aux rives de la mer Rouge. Moab, Édom, Damas relevaient directement de leurs officiers ; les Philistins fournissaient le froment et l'huile à la table royale ; la Phénicie cherchait à gagner leur amitié en offrant ses bois précieux et en prêtant ses artistes : Tsobah, Hamath et les Etats de l’Aramée payaient le tribut. L'empire de David était un véritable empire oriental, formé sur le même modèle que ceux d'Égypte et de Chaldée, mais moins large et moins durable. Les peuples tributaires n'avaient pas abdiqué tout désir d'indépendance : au fond de leur cœur, ils rejetaient la souveraineté d'Israël et n’attendaient qu’une occasion bonne où mauvaise pour tenter de nouveau la fortune des armes, Nahash, roi des Ammonites étant mort, David, qu’il avait jadis protégé contre les poursuites de Saül envoya complimenter son fils Hanoun, Hanoun s’ima-

1. II Sam., vint, 3-10; I Chron., xvirr. 3-10. — 2. II Sam., vin, 13-14; I Chron., xvinr, 12-13; Ps.1x. — 3. I Rois, xt, 15-16. — 4. II Sam., vin, 11-12; 1 Chron., xxm, 10-11.

gina que les ambassadeurs étaient des espions chargés de lever le plan de sa ville royale : il leur fit raser la moitié de la barbe, couper la moitié des vêtements jusqu’à la ceinture et les renvoya ignominieusement. Ce fut le signal de la guerre. Les Ammonites s’entendirent avec Hadarézer et réussirent à soulever la Syrie : vingt mille hommes de Rohob, mille de Maacha, douze mille de Tob et l’armée de Tsobah tout entière accoururent à leur aide. Joab, qui commandait en l'absence de David, se trouva pris entre les Ammonites et les troupes de secours : il partagea son armée en deux corps, garda le commandement de celui qui faisait face aux Syriens et confia l’autre à son frère Abisai. Les Syriens furent enfoncés, les Ammonites se débandèrent et Joab ne jugea pas à propos de les poursuivre jusque dans leur ville. Hadarézer rassembla tout ce qu’il avait de soldats et envoya même demander des renforts aux Araméens d’au delà l’'Euphrate. Cette fois, David prit l’offensive : il franchit le Jourdain et s’avança jusqu’auprès d’Alam, où Sobakh, général d'Hadarézer, l’attendait à la tête de ses troupes. Les Syriens plièrent de nouveau : Sobakh fut tué dans la déroute et Hadarézer, abandonné de tous ses alliés, se soumit. L'année suivante, Joab mit le siége devant Rabbah. Au moment où la place allait céder, il appela le roi au camp pour lui laisser l'honneur de la conquête. Les Ammonites furent traités aussi durement que leurs cousins de Moab : « on les mit sous des scies, et sous des herses de fer, et sous des haches de fer, et on les fit passer par les fourneaux où 6n cuit la brique’. » La clémence ne comptait point parmi les vertus favorites de David.

. La Syrie avait enfin trouvé son maître. Les Assyriens rejetés sur le Tigre par la défaite d’Assour-rab-amar ne songeaient plus à l’inquiéter, et l'Égypte usait dans des guerres civiles le peu d'énergie qui lui restait: l’occasion était favorable pour faire un seul Etat et un seul peuple des nations situées entre l’Euphrate et la mer Rouge. La création de

LIT Sam., x-x11; I Chron., xIx=xx,

l'empire juif ne donna pas à la Syrie l'unité qui lui aurait été nécessaire pour se maintenir indépendante et résister avec quelque chance de succès aux tentatives de ses puissants voisins. L’antagonisme des religions suffisait à entretenir l’antagonisme des peuples : à la rigueur Baal aurait pu s’accommoder de Jahveh, si Jahveh avait voulu se prêter à une transaction. Mais Jahveh ne pouvait souffrir aucun autre dieu près de lui: ses fidèles ne devaient adorer et connaître que lui. Quand même on aurait persuadé aux Juifs de tolérer l’idolâtrie syrienne, on aurait échoué devant d’autres obstacles. Les matelots phéniciens, les marchands de Damas, les agriculteurs de la Cœlé-Syrie pouvaient plier un instant devant les Israélites ou devant toute autre nation militaire assez forte pour s'imposer:

mais comment les décider à se comprendre les uns les autres et à se fondre en un seul peuple? L'empire juif ne fut qu’un amas de provinces et de royaumes vassaux dont les parties mal soudées tendirent sans cesse à se disjoindre. La force les avait soumis: la force pouvait seule les contenir. Le jour où la force d'Israël disparut, l'empire tomba de lui-même et fut oublié de tous aussi complétement que s’il n’avait jamais existé.

David aurait dû mourir au lendemain de sa dernière victoire : comme la plupart des grands souverains d'Orient, il vécut plus qu’il ne fallait et passa par les épreuves misérables qui attristent d'ordinaire la fin d’un long règne. Pendant le siége de Rabbah, il avait séduit Bathsheba, femme d’Uriah le Hittite et fait tuer le mari dont la présence lui devenait gênante: vertement réprimandé par le prophète Nathan, il s'était repenti et avait gardé la femme, Sa maison n'était déjà que trop peuplée : les querelles entre enfants de mères différentes ne tardèrent pas à y éclater. Amnon, né d’Akhinoam viola sa sœur Tamar, fille de Maacha: Absalom, frère de Tamar, se vengea de ce crime en assassinant le criminel. Gracié par son père, il se révolta bientôt après,? et entraîna tout le peuple. Ses

1. Il Samuel, x1, x. — 2. Le texte hébreu dit : au bout de quarante

hésitations au moment décisif laissèrent à David le temps de se réfugier au delà du Jourdain : la multitude indisciplinée qu'il traînait après lui fut aisément dispersée par la petite armée royale, et lui-même tué par Joab dans la déroute‘. Le chef mort, il semblait que la guerre civile n’eût plus d'objet: la jalousie des tribus contre Juda la fit traîner quelques temps encore. Elle ne se termina que sous les murs d’Abel-beth-Maacha par la mort de Sibah le Benjaminite?. David n’eut plus de révoltes populaires à craindre; mais le choix de son successeur le jeta dans des difficultés inextricables. Selon l’ordre naturel, le trône devait appartenir à son quatrième fils Adonijah : Bathsheba et le prophète Nathan décidèrent le vieux roi à faire proclamer Salomon dans Jérusalem et à lui remettre le pouvoir de son vivant. David survécut quelques mois à peine à cette abdication: il mourut à l’âge de soixante et onze ans, dans la quarante et unième année de son règne.

La mémoire deses fautes et de ses crimes s’effaça bientôt. On oublia qu’il avait servi les Philistins dans sa jeunesse, que plus tard il n’avait pas reculé devant l’adultère et avait prodigué le meurtre, pour ne plus voir en lui que le vrai fondateur du royaume, « l’homme selon le cœur de Dieu. » L'amant de Bathsheba et le meurtrier d'Uriah devint le prototype du Messie, de celui qui devait venir pour purifier Israël. On lui attribua toutes les poésies religieuses que la littérature hébraïque produisit jusqu’à l’époque des Machabées, et on ajouta à sa gloire politique une gloire littéraire plus durable. Entre les éloges exagérés des vieux écrivains et les attaques passionnées de beaucoup d'écrivains modernes, 1l faut prendre un terme moyen. David ne fut pas toujours «l’homme selon le cœur de Dieu » ; mais il ne fut pas toujours «un homme de sang». Son œuvre poétique a péri presque tout entière‘: mais ce qui

ans (II Samuel, xv, 17). Le texte syriaque et Josèphe (Ant. Jud., VIL, 9, 2) donnent seulement quatre ans. — 1. II Samuel, xI-xix. — 2. Ibid. xx. — 3. I Rois, II. — 4. Nous n'avons plus de David que les morceaux contenus au second livre de Samuel et peut-être quelques psaumes (xx1v, 1-10; cr, etc.).

en reste lui assure le titre de grand poëte, comme ce que nous savons de sa carrière politique suffit à lui assurer la renommée d’un grand roi.

Salomon; le schisme des dix tribus.

Aussitôt après la mort de son père, Salomon se débarrassa de ses rivaux et de ses ennemis. Adonijah et Joab furent assassinés, ce dernier dans le lieu saint où il s’était réfugié : le grand prêtre Abiathar fut remplacé par Tsadok et relégué dans la ville d’Anathoth. Tous les sujets dé David s’inclinèrent devant son successeur : Tyr, qui seule alors égalait en richesse l’empire Juif, rechercha son alliance. Depuis la chute de Sidon, Tyr était devenue la capitale de la Phénicie. D'abord gouvernée par deux shophetim, elle s’était donnée un roi Abibaal, à peu près dans le même temps que les Hébreux acclamaient David à Hébron. Hirom Ie, fils d’Abibaal, avait toujours entretenu des relations d’amitié avec David: il lui avait fourni des bois et des artistes phéniciens pour la construction du palais royal. Il continua la même politique sous Salomon et gagna à cette conduite habile, sinon une extension de territoire, au moins la paix et la liberté. Tyr, qui avait déjà colonisé la Sicile, le Nord de l'Afrique et le pays de Tharsbish!, put consacrer tout ce qu’elle avait de force et d’énergie à l'agrandissement de son empire lointain.

Lorsque Salomon monta sur le trône, la paix durait presque sans interruption depuis un quart de siècle, et avait favorisé partout le développement de la population. « Juda et Israël étaient en grand nombre, comme le sable qui est sur le bord de la mer, tant ils étaient en grand nombre; ils mangeaient, buvaient et s’éjouissaient.... Ils habitaient en assurance chacun sous et sous son figuier, depuis Dan jusqu’à Bersheba?. » Le sol était naturellement fertile et ne demandait qu’un peu de travail: il produisit bientôt en abondance le blé et l’orge, l'huile,

ile L'Espagne méridionale. — 2, I Rois, 1v, 20, 25 HIST. ANC. : 21

le miel, le vin, les laines, pour lesquels il avait été renommé. Cette augmentation de richesse amena comme il était juste une augmentation de charges : Salomon frappa d'impôt les restes des tribus cananéennes qui jusqu'alors avaient vécu au milieu d'Israël sans rien payer, et astreignit les Juifs eux-mêmes à la prestation en nature pour l'entretien de la maison royale. Le territoire fut partagé, sans distinction de tribus, en douze arrondissements financiers placés aux ordres de douze commissaires « qui faisaient les provisions du roi et de sa maison;-et chacun avait un mois de l’année à pourvoir de vivres. » Défrayer une cour et une armée aussi considérables que l’étaient la cour et l’armée de Salomon devait être pour le pays une lourde charge: il fallait chaque jour « trente kors* de fine farine et soixante de farine bise, dix bœufs gras, vingt bœufs des pâturages et cent moutons, sans les cerfs, les daims, les buffles et les volailles engraissées®. » Le revenu des domaines de la couronne, les trésors amassés par David au cours de ses longues guerres, les tributs annuels des nations vassales, complétaient le rendement des impôts et firent du roi des Hébreux un des princes les plus riches de son temps.

Il voulut joindre à ces ressources les produits du com- - merce et de l’industrie, Jusqu’alors Israël s'était borné à écouler sur les marchés phéniciens le surplus du blé, de l'huile et des autres denrées qu’il ne consommait pas dans le pays ; il n'avait pris aucune part au grand commerce de caravanes qui se faisait entre l'Egypte, la Phénicie et les régions de l’Euphrate. Salomon prétendit qu'il en eût sa part. La route suivie d’ordinaire par les marchands remontait jusqu’à Karkémish#: il en occupa fortement toute la partie qui courait sur son territoire. Hamath devint le principal entrepôt de la frontière juive, et le dernieranneau d’une chaîne de postes qui s’étendait au long du Liban pour protéger les caravanes et servir de relais,

LI ire je 1-8. — 2. Le kor valait environ 388 litres. — 3. 1 Rois, 1V, 1-29, — 4, Voir plus haut, p. 190. — 5. F Rois, 1x, 19: Chron., vin, 4-6. , > IX, 19311

Mais il y avait d’autres voies qui menaient de la frontière d'Égypte en Mésopotamie, sans sortir un seul instant des terres juives : elles quittaient la route ordinaire, soit près de Damas, soit près de Hamath, s’enfonçaient dans le désert et allaient rejoindre l’Euphrate à Thapsaque. Les marchands araméens et cananéens, les gens d’Arad et de Tyr, les fréquentaient malgré les déprédations des Arabes et le manque d’eau; Salomon voulut les améliorer et y faire passer tout le commerce de la Phénicie et de l'Égypte. Il « bâtit Tadmor au désert! ». La situation de Tadmor, la ville des palmes, a quelque analogie avec celle de Damas, mais il lui marque un Abana et un Pharphar pour changer son désert en un paradis : elle est au pied d’une chaîne de collines qui court du $.0. au N. E.; deux sources peu abondantes l’arrosent et entretiennent les bouquets de palmiers qui lui ont valu son nom?. Depuis longtemps déjà ce devait être une station recherchée des marchands, quand Salomon la choisit et l’entoura de muraillesi. La soumission de Hamath-Tsobah affermit la domination des Israélites sur ces contrées # De Damas ou d’Hamath à Tadmor, de Tadmor à Thapsaque, les caravanes passèrent désormais sans avoir à redouter les Arabes ou les Araméens.

Par sa frontière méridionale, l’empire confinait à l’'Egypte et à la mer Rouge. Salomon rechercha l'alliance de PÉgypte. La ville de Guézer s'était révoltée, etles Hébreux, inhabiles à la guerre de siége, ne savaient comment la réduire. Salomon demanda en mariage la fille du Pharaon de Tanis°, et décida son beau-père à intervenir. Les ingénieurs égyptiens eurent bientôt raison de la ville, la démantelèrent, et la remirent au roi juif comme dot de sa nouvelle femme‘. Les rapports commerciaux entre les

deux pays devinrent plus étroits. Depuis l’invasion des

Pasteurs, les chevaux s'étaient multipliés en Égypte : chaque grande ville du Delta et de l'Heptanomide avait

1. 1 Rois, 1x, 18; II Chron., vin, 4. C’est la tradition ordinaire. Le texte primitif avait Tamar et non pas Tadmor, Palmyre. — 2. Porter, Handbook, p.543.— 3. Josèphe, Ant. Jud., vin, 9. — 4. IT He vIu, 3, —5, C'était Psinakhès ou Psousennès IL — 6. I Rois, 111, 1; VI, 8; IX, 16.

ses haras et ses fabriques, où les rois voisins venaient se fournir de chevaux et de chars!. Salomon s’attribua le monopole de la vente des chevaux égyptiens : « chaque chariot montait et sortait d'Egypte pour six cents pièces d'argent, et chaque cheval pour cent cinquante; et ainsi on en tirait, par le moyen des fermiers royaux, pour tous les rois des Hittites? et pour tous les rois d’Aramÿ. » La possession des ports de l’Idumée, sur la mer Rouge, lui Inspira un projet des plus hardis. Hirom lui prêta des ouvriers et des matelots phéniciens qui construisirent une flotte à Etsiôngaber, l’équipèrent et partirent à la recherche des pays d’Ophir “. Ils revinrent au bout de trois ans avec de l’or, de l’argent, de l’ivoire, des pierreries, des bois précieux et des animaux curieux, tels que des singes et des paons. Le succès de ce premier voyage d'exploration encourageait à le renouveler : pendant une partie au moins du règne, la flotte fit des voyages réguliers qui mirent les Juifs en rapport avec les princes de l'Arabie méridionale®. Le profit réel de ces expéditions lointaines ne dut pas être considérable, mais l’audace qu’elles supposaient frappa vivement les imaginations et valut à Salomon plus de renommée légendaire que les autres entreprises de son règne.

Les richesses qui provenaient de tant de sources diverses, il les dépensa royalement.. Le luxe de sa cour dépassait tout ce que les Hébreux avaient imaginé jusqu’alors, et prit encore dans la légende des proportions

1. Fr. Lenormant, Le cheval dans le nouvel empire égyptien, dans les Premières civilisations, t. I, p. 306 sqq. — 2. Il s’agit ici des Hittites du Nord, Khétas ou Khatti, non soumis à Salomon. — 3.1 Rois, x, 29-29 ; IL Chron., 1, 16-17. — 4. On ferait une bibliothèque entière rien qu’avec les traités qu’on a écrits sur l’emplacement du pays d’Ophir. On à voulu le placer, en Arabie, sur la côte d'Afrique, en Perse, dans l'Inde, à Java et jusqu’au Pérou. Les noms du bois d’Almouy, des paons paraissent être d’origine indienne et ont fait pencher la balance en fa veur de l’Inde. Il se pourrait cependant qu’au lieu d’aller chercher ces objets dans l’Inde même les matelots de Salomon les aient trouvés dans un des nombreux comptoirs de la côte d'Afrique, qui étaient en rapport direct avec l’Inde depuis une haute antiquité. —5, I Rois, 1x, 26-28 ; x 11, 15,22; I Chron., vur, 11-18 ; 1x, 10, 19, 21. :

exagérées. Il s'était fait fabriquer un trône d'ivoire revêtu d’or fin, les boucliers de sa garde étaient en or, sa vaisselle en or également : « il n’y en avait pas en argent, car l'argent n’était estimé au temps de Salomon... non plus que les pierres du chemin‘. » Au moins une partie de ces trésors passa-t-elle à des dépenses utiles. On releva les fortifications de Mageddo et d’Hazor; Guézer et les deux Bethoron rebâties à nouveau couvrirent la frontière philistine?. Les routes qui conduisaient à Jérusalem furent pavées de basalte noir du pays de Bashan*, et la ville entourée de murailles. Salomon y fit construire un palais pour luimême et un palais pour la fille de Pharaon, des piscines, des portiques splendides : « le bois de cèdre n’était non plus prisé à Jérusalem que les sycomores qui sont dans” les plaines, tant il y en avait#. »

David avait choisi l'emplacement du temple : Salomon se chargea de l’élever. Le Moriah avait une figure irrégulière dont la surface naturelle se prêtait mal à l'usage auquel on la destinait : il en rectifia les contours par des murs de soutènement qui, selon les exigences du terrain, s’appuyaient sur les flancs de la montagne ou descendaient jusqu’au fond de la vallée; l’espace circonscrit entre ces murs fut comblé de terre et forma une sorte d’esplanade carrée sur laquelle reposa le temple. Moyennant une contribution annuelle d'huile et de blé, Hirom se chargea de fournir les ouvriers, les ingénieurs et les boïs de construction nécessaires à l’entreprise’. L'édifice construit par les architectes tyriens faisait face à l’Orient : il était large de vingt coudées, long de soixante et haut de trente. Les murs étaient en gros blocs de pierre, et les boiseries en cèdre sculpté et doré; pour y entrer, on passait sous un portique (oulam) et entre deux colonnes de bronze ciselé, qu’on nommait Yakin et Boaz. L'intérieur ne comprenait que deux chambres, le lieu saint (hékal), qui renfermait l’autel des parfums, le chandelier à sept branches et la Table des

1. 1 Rois, x, 16-21, 21; II Chron.,1, 15-20, 21. — 2. I Rois, x, 15-19;

IL Chron., vin, 5-6. — 3. Josèphe, Ant. Jud., vin, 7, $ 4. — 4. I Rois, x, 21. — 5. 1bid., v, 1-11; IT Chron., 11, 3-11.

pains de proposition; le Saint des Saints (debir), où l’arche d'alliance reposait aux ailes de deux chérubins en bois doré. Sur trois des côtés de la nef, et jusqu’à moitié de la hauteur, s’étageaient trois rangées de cellules où l’on gardait les trésors et le matériel sacré. Le grand-prètre avait le droit d'entrer une fois l’an au Saint des Saints. Le lieu saint était accessible aux prêtres, et servait aux cérémonies ordinaires du culte : on y brûlait les parfums, et on y déposait les pains de proposition. Dans le parvis intérieur et vis-à-vis de l’entrée du temple se trouvaient le grand autel des holocaustes, la mer de bronze et les dix bassins de moindre taille, où on lavait les différentes pièces des victimes, les chaudières, les couteaux, les pelles, tous les us- ‘tensiles qu’on employait dans les sacrifices sanglants. Un mur bas, couronné d’une balustrade en bois de cèdre, séparait cette cour intérieure d’une autre cour où le peuple avait accès en tout temps. L'an XII de son règne, Salomon dédia lui-même le temple : il transporta l’arche d’alliance de Sion au Saint des Saints, et offrit les sacrifices au milieu de la joieet de admiration universelles’, L’inexpérience des Hébreux en matière d’architecture leur fit considérer l’œuvre de Salomon comme un modèle unique : en fait, il était aux édifices grandioses de l'Égypte et de la Chaldée ce’ que leur empire lui-même était aux autres empires du monde antique, un petit temple pour un petit peuple.

À peine terminé, il commença de prendre sur les destinées du peuple d'Israël une influence décisive. Salomon y faisait célébrer en grande pompe les trois fêtes principales de l’année agricole, la Pâques, la Pentecôte et les Tabernacles, auxquelles la légende avait déjà rattaché des souvenirs empruntés aux premiers temps du peuple d’Israël?.

1. I Rois, vi-vin ; II Chron., x1-vir. — 2. La Pâques ou fête des pains azymes (Hag Hammatçôth) annonçait le commencement de la récolte : elle aurait depuis le 14 d’4 bib au soir, jusqu’au soir du 21. On la célébra plus tard en commémoration de la sortie d'Égypte. Sept semaines après, la Pentecôte signalait la fin de la récolte des céréales ; la tradition en fit l'anniversaire de la proclamation de la lo’, Le quinzième jour du

Le désir de voir le temple aussi bien que la piété attira à Jérusalem les Juifs provinciaux ; le rapprochement des distances rendit ces voyages aisés et peu coûteux; bientôt, sous l’influence sacerdotale, les trois grandes fêtes annuelles devinrent des pèlerinages obligatoires. Les anciens sanctuaires de Shilo, de Guilgal, de Mitspah, de Rama, furent désertés; les sacrifices offerts sur les hauts lieux tombèrent en désuétude et ne tardèrent pas à être considérés comme des marques d’idolâtrie. Au lieu qu’autrefois tout enfant d'Israël pouvait égorger la victime, le prêtre du temple devint l’intermédiaire obligé entre le fidèle et Dieu. Les familles sacerdotales quittèrent leurs tribus pour s’établir dans la ville sainte: une fois réunies, elles commencèrent à sentir leur force et à s'organiser mieux qu’elles n'avaient fait jusqu'alors. Elles se divisèrent en deux classes, selon la nature du lien réel ou supposé qui les rattachait à la tribu de Lévi. Celles qui passaient pour descendre directement d’Aaron et de ses fils formèrent le haut clergé, les prêtres (cohanim) chargés des fonctions du sacerdoce proprement dit. Elles se répartirent en vingtquatre classes qui avaient chacune un chef et se relayaient dans l’accomplissement de leurs devoirs. Les cohanîm entraient dans le lieu saint, y allumaient les parfums sur l’autel d’or matin et soir, nettoyaient le grand candélabre d'or, renouvelaient l’huile des lampes, posaient chaque semaine sur la table sacrée les pains de proposition, prononçaient la bénédiction solennelle à la fin des sacrifices publics ; au dehors du temple, ils visitaient les malades ét expliquaient la loi. Les autres, qu’on appelait simplement Lévites, se partageaient les menus emplois. Ils chantaïent et jouaient des instruments, ouvraient et fermaient le

septième mois commençait la fête des cabanes ou Tabernacles (sukkôth),

qui marquait la clôture de toutes les récoltes, la rentrée de tous les fruits des arbres et de la vigne. Pendant sept jours les Hébreux devaient demeurer dans des cabanes de feuillage, qu’on dressait soit dans les rues et sur les places publiques, soit sur les toits et dans la cour des maisons. On prétendit plus tard que c’était pour rappeler la vie nomade du désert.

temple, nettoyaient les vases sacrés, préparaient les pains de proposition et les pâtisseries, veillaient aux trésors et aux provisions, montaient la garde aux portes et dans les parvis. Tous ces gens, réunis par un même sentiment religieux et par une communauté de priviléges, formèrent bientôt une sorte de nation sacerdotale au milieu de la nation. Leur chef, le grand prêtre, ne tarda pas à prendre une part plus grande aux affaires politiques. Peu à peu son importance augmenta : il égala d’abord, puis dépassa l'autorité des rois, et finit par faire de Jérusalem la capitale d’une véritable théocratie.

Salomon était loin de prévoir qu’il préparait un maître à ses successeurs dans le temps où il élevait le temple. Quoiqu'il fût plein de respect pour la loi juive, il ne se piquait pas, comme son père, d’une fidélité exclusive au Dieu national. Moitié débauche, moitié politique, il avait multiplié le nombre de ses femmes outre mesure et rempli son harem d’étrangères, esclaves achetées sur les marchés d'Égypte et de Phénicie, ou simples otages qui répondaient de la fidélité de leur père ou de leurs frères : la mère de son fils aîné, Rehabeam, était une Ammonite, la reine une Égyptienne. De même que les Pharaons, sans rien relâcher de leur piété, avaient fait des offrandes aux dieux des vaincus, Salomon, pour plaire à ses femmes et sans doute aussi à ses vassaux païens, non-seulement toléra, mais pratiqua lui-même à l’occasion les cultes étrangers. « Il servit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, dieu des Ammonites;.. il bâtit un haut lieu à Kamosh, dieu des Moabites, sur la montagne qui est vis-à-vis de . Jérusalem, et à Moloch, dieu des enfants d’Ammon'. » Ce que nous savons de son caractère nous montre en lui des tendances philosophiques qui devaient le prédisposer à regarder sans horreur les divinités étrangères. De même qu’on attribuait à son père presque toute la littérature lyrique, on mettait sous son nom toute la littérature philosophique du peuple hébreu. « Dieu donna

Page 1