‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 95 sur 190 · GR —————— · texte numérisé non relu

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Tout l’ancien monde civilisé était pour la première fois sous un seul sceptre : on pouvait se demander s'il serait possible de maintenir longtemps dans un même empire les gens du Caucase et ceux de l'Egypte, les Grecs de l’Asie Mineure et les Touraniens de Médie, les Aryens de la Bactriane et les Sémites des bords de l’'Euphrate. Kambysès essaya d’abord de se concilier ses nouveaux sujets en se pliant à leurs mœurs et à leurs préjugés. Il prit le double cartouche, le protocole et le costume royal des vieux Pharaons ; tant pour satisfaire ses rancunes personnelles que pour se mettre dans les bonnes grâces du vieux parti loyaliste, il se rendit à Saïs, fit violer le tombeau d’Ahmès et brûler sa momie’. Cet acte de justice posthume contre l’usurpateur accompli, il traita bien Ladikè, veuve de son rival, et la renvoya chez ses parents ?. Il ordonna qu’on évacuât le grand temple de Neiïth, où des troupes perses s'étaient logées au grand mécontentement des dévots, et répara à ses frais les dommages qu’elles avaient causés. Il poussa le zèle jusqu’à s’instruire dans la religion et reçut l'initiation aux mystères d’Osiris des mains du prêtre Outsa-Hor-soun*. Il songeait à faire de l'Égypte une base : d'opérations solide pour la conquête de l’Afrique entière. A l’ouest, la renommée de Carthage, accrue encore par l’incertitude et la distance, excitait sa cupidité. Il voulut d’abord l’attaquer par mer, mais les Phéniciens qui montaient sa flotte retusèrent de servir contre leur ancienne colonie. Forcé de l’aborder par voie de terre, il envoya de Thèbes une armée de cinquante mille hommes chargée d’occuper l’Oasis d’Ammon et de frayer le chemin au reste des troupes. Elle périt tout entière dans les sables, et l’em-

1. Hérodote, III, 17. Plus tard, les partisans d’Ahmès. pour laver sa mémoire de cet outrage, prétendirent que, prévenu par un oracle, il avait donné ordre qu’on substituât à son corps un autre corps embaumé royalement; c'était cette fausse momie que Cambysès avait violée tandis que la momie du roï reposait en paix dans un caveau secret.

— ?. Hérodote, Il, 181. — 3. De Rougé, Mémoire sur la statuette ncophore du Vatican. — 4. Hérodote, III, 17, 19. :

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pire perse ne réussit pas à dépasser de ce côté les frontières de l'Egypte.

L'entreprise vers le sud paraissait plus facile : il semblait qu’en remontant toujours le Nil on pourrait arriver sans grande difficulté au centre même de l'Afrique. Depuis la retraite de Nouat-Méïamoun, le royaume de Napata avait cessé d'entretenir des relations avec les nations de l’Asie. Attaqué par Psamétik I et Psamétik IL, il avait su conserver son indépendance et avait rompu ses relations avec l'Egypte. Les contrées de la Nubie inférieure entre la première et la seconde cataracte, si peuplées au temps des grands rois égyptiens, étaient devenues presque désertes : les villes fondées par les princes de la XVIIT et de la XIX° dynastie étaient en ruines et leurs temples commençaient à disparaître sous les sables. Au delà de la seconde cataracte commençait le royaume de Napata, divisé en deux régions comme l'Égypte; dans le To-Qens se trouvaient, en remontant le fleuve, Pnoubs ? Dengourÿ, la capitale Napata, sur la Montagne Sainte *, Astamouras, au confluent du Nil et de l’Astamouras*, Beroua enfin, la Méroé des géographes alexandrins ; au delà de Beroua commençait le pays d’Alo‘, qui s’étendait le long du Nil'Blane et du Nil Bleu jusque dans la grande pläine de Sennaar. Sur la frontière méridionule du pays d’Alo résidaient les Asmakh, descendants’des soldats égyptiens émigrés en Éthiopie au temps de Psamétik Ir. A l’est, au sud et à l’ouest, entre le Darfour, le massif d’Abyssinie et la mer Rouge, vivaient une foule de tribus à moitié sauvages, les unes noires, les autres de race africaine, d’autres de race sémitique, les Rehrehsa, au sud de Baroua,

1. Hérodote, III, 25, 26. Cf. Diodore, X, 13, $ 3. — 2. Brugsch, Geog. Inschrift., t. 1, p. 120. — 3. Dongolah. Cf. Maspero dans les Mélanges d'archéologie, t. I. —- 4. DououaB, aujourd’hui Gebel-Barkal. — 5. Astaboras des géographes grecs, aujourd’hui le Tacassi. Cf. Maspero, L. l. — 6. Le royaume d’Aloah des géographes arabes du moyen âge.Quatremère, Mémoires historiques sur l'Égypte, t. II, p. 18 sqq. Cf. L. Burckhardt, Travels, p. 452 sqq. ; Maspero dans les Mélanges d'archéologie, t. Il.

entre le Nil Bleu et le Tacassé!, les Madi ou Maditi, entre le Tacassé et la chaîne de montagnes qui bordent la mer Rouge?. L’humeur belliqueuse des rois de Napata trouvait dans ces régions populeuses matière à victoires faciles et profitables : deux d’entre eux qui vivaient à peu près dans le même temps que Kambysès, Horsiatew et Nastosenen, avaient soumis la plupart de ces tribus et ruiné par des razzias incessantes celles d’entre elles qui résistaient .

La royauté éthiopienne était élective, au moins de nom. L'élection se faisait à Napata, dans le grand temple d’Ammon, sous là surveillance des prêtres et en présence d’un certain nombre de délégués choisis à cet effet par les magistrats, les lettrés, les soldats et les officiers du palais. Tous les frères royaux, membres de la famille régnante, étaient introduits dans le sanctuaire et mis en présence de la statue du dieu, qui indiquait par quelque signe convenu d'avance l’élu de son choix*. Nommé par les prêtres, le souverain restait toute sa vie durant sous leur domination. Il ne pouvait entreprendre aucune guerre, accomplir aucun acte important, sans en demander la permission au dieu et à ses ministres. S'il venait à désobéir ou simplement à marquer quelques velléités d'indépendance, le clergé lui envoyait l’ordre de se donner la mort, et 1l n’avait d’autre ressource que de se soumettre à cet arrêt. La loi si dure pour lui n’était pas plus tendre pour ses sujets. La moindre divergence d'opinion, le moindre changement introduit dans les pratiques du culte était considéré comme une hérésie et traité en conséquence. Vers la 6n du septième siècle, quelques prêtres de Napata méditèrent une sorte de réforme religieuse. Ils voulurent, entre autres choses, substituer au sacrifice ordinaire du vieux rite égyptien différentes cérémonies, dont la principale consistait à manger crue la

1. Peut-être les Rhausi de l'inscription d’Adulis, Rhapsii de Ptolémée. — 2. Les Mataïa de l’inscription grecque d’Axoum, Matita de Pline et de Ptolémée. — 3. Maspero, The steles of King Horsiatew and of King Nastosenen, dans Records of the Past, t. VI. — 4. Mariette, Quatre pages des Archives officielles de l’Éthiopie, dans la Revue archéologique, sept. 1865; Maspero, la Stèle de l’'Intronisation.

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viande des sacrifices. Cette coutume, sans doute d’origine nègre, parut abominable aux yeux des orthodoxes. Le roi se rendit au temple d’Ammon, en chassa les hérétiques, et fit brûler vifs tous ceux qu'il put trouver. L'usage sacré de la viande crue n’en persista pas moins : il gagna du terrain à mesure que l'influence égyptienne allait s’affaiblissant et finit par s'établir si solidement, qu’il résista même au christianisme ‘, Encore au commencement de notre siècle, les Abyssins se régalaient de viande crue, qu'ils appelaient brindé?. |

L'isolement dans lequel les Éthiopiens vivaient depuis qu'ils avaient perdu l'Égypte avait été plus profitable que nuisible à leur renommée. À peine entrevus dans la distance par les nations de la Méditerranée, ils avaient été investis peu à peu de vertus merveilleuses. et presque divines. On disait d'eux qu'ils étaient les plus grands et les plus beaux des hommes *, qu'ils duraient jusqu’à cent vingt ans et au delà, qu’ils avaient une fontaine merveilleuse dont l’eau énttetenait dans leurs membres une jeunesse perpétuelle *. Près de leur capitale, il y avait une prairie sans cesse couverte de boissons et de mets préparés : qui voulait venait et mangeait à sa fantaisie$. L'or était si commun qu’on |’ employait aux usages les plus vils, même à enchaîner les prisonniers : le cuivre était rare et très-recherché $. Kambysès fit reconnaître le pays par des espions, et, sur leur rapport, quitta Memphis à la tête de son armée. Au lieu de remonter le Nil jusqu’à Napata, il prit la route plus courte du désert : mais il avait mal pris ses précautions : les vivres lui manquèrent au quart du chemin, et la famine l’obligea de revenir en Égypte après avoir perdu beaucoup de monde 7. Ce désastre l’exaspéra :

1. Maspero, la Stèle de l'Excommunication, dans la Revue archéologique, mars 1813, et dans les Records of the Past, t. IV. — 2. Valentia et Salt, Voyages dans l’'Hindoustan, à Ceylan, sur les deux côtes de la mer Rouge, en Abyssinie et en Égypte, traduct. franc., t. III, p. 283; IV, 68. — 3. Hérodote, IT, 20. — 4. Id., ibid., 23. — 5. Id. ibid. 17- 18, 23. — 6. Id., ibid. 28: 1:Id., ibid., 95. Diodore prétend que Kambysès arriva jusqu'à Méroé et y fonda une ville nouvelle (I, 33).

il oublia le peu de sens politique qu’il avait montré jusqu’alors et se laissa emporter à la violence de son caractère. Le bœuf Hapi était mort en son absence, et les Égyptiens, après avoir pleuré le défunt le nombre de jours réglementaires, venaient d’introniser un nouvel Hapi quand les débris de l’armée perse rentrèrent à Memphis. Kambysès trouva la ville en fête et s'imagina qu’elle se réjouissait de ses malheurs. Il manda auprès de lui les magistrats, puis les prêtres, et Les fit mettre à mort sans écouter leurs explications. Il commanda qu’on lui amenât le bœuf et lui perça la cuisse d’un coup de poignard dont l’animal mourut quelques jours après !. Ce sacrilége excita dans le cœur des dévots plus d'indignation que n'avait fait la ruine de la patrie : leur haine redoubla quand le Perse mit autant de soin à heurter leurs préjugés qu'il avait pris de peine à les concilier auparavant. Il entra dans le temple de Phtah à Memphis et se moqua d’une des formes sous lesquelles on avait accoutumé de représenter ce dieu. Il fit violer les tombeaux anciens, afin d’en examiner les momies. Les Aryens eux-mêmes et les gens de sa cour n’échappèrent pas à sa rage. Il tua sa sœur, dont il avait fait sa femme malgré la loi qui défendait les mariages entre enfants du même père et de la même mère. Une autre fois, il perça d’une flèche le fils de Prexaspès, fit enterrer vifs douze des principaux parmi les Perses, ordonna de mettre Kræsos à mort, s’en repentit et cependant condamna les officiers qui n ’avaient pas exécuté l’ordre qu’il se repentait d’avoir donné. Les Égyptiens prétendirent que les dieux l'avaient frappé de folie en punition de ses sacriléges ?.

Rien ne le retenait plus aux bords du Nil : il reprit la route d'Asie. Il était déjà dans le nord de la Syrie lorsqu’un héraut se présenta devant lui et proclama à l’ouic de toute l’armée que Kambysès, fils de Kyros, avait cessé de régner, et somma tous ceux qui lui avaient obéi jusqu’a-

1. Ilest dit dans le de Iside que Rambysès tua l’Hapi et le donna aux chiens. — 2. Hérodote, IL 27-38,

lors de reconnaître pour roi Bardiya, fils de Kyros. Kambysès crut d’abord que son frère avait été épargné par Pofficier chargé de l’assassiner : il apprit bientôt que ses ordres n’avaient été que trop fidèlement exécutés et pleura au souvenir de ce crime inutile. Il finit par savoir que l'usurpateur était un certain Gaumatà dont la ressemblance avec Bardiya était si frappante, que les personnes même prévenues s’y laissaient aisément tromper. Ce Gaumatâ avait pour frère un certain Patizêithès à qui Kambysès avait confié la surveillance de sa maison‘. Tous deux connaissaient la mort de Bardiya; ils savaient aussi que la plupart des Perses l’ignoraient et croyaient le prince encore vivant. Gaumatà profita de ces circonstances pour se proclamer roi, et son imposture fut bien accueillie partout? : les provinces orientales de l'empire venaient de se soumettre à lui sans opposition quand l’un de ses hérauts rencontra l’armée de Kambysès. D’abord ‘atterré de cette nouvelle, Kambysès allait partir à la tête des troupes qui lui étaient restées fidèles, lorsqu'il mourut d’une manière mystérieuse. L'inscription de Béhistoun semble dire qu’il se tua de sa propre main dans un accès de désespoir. Hérodote raconte qu'en montant à cheval il s’enfonça la pointe de son poignard dans la cuisse à l’endroit même où il avait blessé le bœuf Hapi : « Se sentant blessé à mort, il demanda le nom de l’endroit où il se trouvait, et on lui répondit « Agbatana Ÿ ». Or, avant cela, il lui avait été annoncé par l’oracle de Bouto qu'il finirait ses jours à Agbatana. Il avait compris l’Agbatana de Médie, où tous ses

1. Denys de Milet, qui vivait un peu avant Hérodote, donne à Patizêithès le nom de Panzythès. Ctésias (Persica, $ 10) et l’inscription de Behistoun (L, 11) ne mentionnent qu’un seul mage, que Ctésias appelle Sphendatès, et l’inscription Gaumatà. Ce Gaumatd est le Coméiès de Trogue-Pompée et de Justin, I, 9. — 2. Behistoun, I, 48. Cf. Spiegel, Erânische Alterthumskunde, 11, p. 302, et G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. TI, p. 398. — 3. Étienne de Byzance mentionne une Ecbatane syrienne, èt Pline, H. N., V, 19, assure que la ville de Carmel s’appelait d’abord Ecbatane. On a voulu identifier l’Agbatana syrienne d’Hérodote avec Batanœa ou avec Hamath; peut-être faut-il la rapprocher du Bakhtan des textes hiéroglyphiques.

trésors étaient, et avait pensé qu'il y mourrait dans un

âge avancé : mais l’oracle entendait Agbatana de Syrie.

Lors donc qu’il eut oui le nom de l’endroit, il revint à lui :

il comprit le sens de l’oracle et‘ dit : « C'est donc ici que, Kambysès, fils de Kyros, est condamné à mourir. » Il

expira vingt jours après, sans laisser de postérité et sans

avoir désigné son successeur !.

Gaumatà et Darios EH”: réorganisation et division de l'empire perse; expéditions vers le Nord et vers l'Est: en Scythie et en Grèce.

On a considéré souvent la révolte de Gaumatà comme une sorte de mouvement national qui rendit aux Mèdes leur ancienne suprématie et “enleva un moment aux Perses l’empire de l’Asie?. Gaumatâ n’était pas Mède: il était né en Perse, dans la petite ville de Pisyaouvada, près du mont Arakadris*. D'abord soutenu par les provinces centrales et orientales, il fut reconnu de tout l’empire aussitôt après la mort de Kambysès. On le tenait généralement pour Bardiya, et cela suffisait poür lui assurer le respect et la fidélité des Perses. Afin de gagner à sa cause les

1. Hérodote, III, 64-65. Ce conte du personnage auquel on prédit qu'il mourra dans un endroit connu, et qui est frappé à mort dans un endroit inconnu du même nom, a servi plusieurs fois dans l’histoire, Témoin l’exemple de l’empereur Julien et celui du roi d'Angleterre Henri IIL, à qui on avait annoncé qu’il mourrait à Jérusalem, et qui mourut, en effet, dans une chambre du château de Westminster qu’on appelait Jérusalem. Ctésias (Persica, $ 12) raconte que Kambysès se blessa à Babylone un jour qu’il s’'amusait à sculpter du bois. — 2. La plupart des écrivains anciens ont partagé cette opinion (Héro= dote, IIT, 61, 199; Platon, Lois, IT, p. 694-695, etc.), que le plus grand nombre, des écrivains modernes a cru devoir adopter à leur suite (Niebubr,, Vorträge über alte Geschichte, I, 151, 399; Grote, History. of Greece, IN, p. 301-302; Spiegel, Erdnische Alterthumskunde, IL, p. 310). M. Georges Rawlinson a fort bien montré que le mouvement de Gaumatâ n'avait pas pris naissance en Médie et n’avait rien changé à la domination persane : il admet que l’usurpation des Mages était le prélude d’une révolution religieuse (On the Magian Revolution and the Reign of the pseudo-Smerdis, dans Herodotus, t. IL, p. 4b4- 459). — 3. Behisioun, Col. I, $ I, 1. 3.

peuples vaincus, il les dispensa pour trois ans de l'impôt et du service militaire. Six mois durant il régna sans que personne soupçonnât l’imposture et vit en lui autre chose que l'héritier légitime du trône, le fils du grand Kyros et le frère de Kambysès.

A la fin pourtant la crédulité publique commença de s’ébranler. Les révélations faites par le dernier roi sur son lit de mort n’avaient trouvé d’abord que peu de créance : on les avait attribuées à la jalousie ou à la haine fraternelle et on avait passé outre. D'autres faits survinrent qui semblaient montrer que. Kambysès avait eu raison de parler ( comme il l’avait fait. Selon l’usage, le nouveau roi avait pris avec la couronne le harem de son prédécesseur ; on sut que les femmes en étaient tenues séquestrées et ne pouvaient plus communiquer entre elles ou avec le monde extérieur . que par messages secrets au péril de leur vie. On apprit même, s’il faut en croire la tradition, que le prétendu Bardiya était essorillé, et l’on conclut de cette mutilation qu'il n’était pas le fils de Kyros?. Sept des principaux personnages de la cour, et parmi eux Daryavous

-(Daïios*), fils de Vistaçpà (Hystaspés), qui appartenait à la famille akhéménide, surprirent Gaumatà dans son palaïs, et le forçèrent à se réfugier en Médie dans le fort de Sikthaouvatis. Il y fut tué avec les Mages qui l’avaient soutenu, et Darios monta sur le trône en sa place (521). Il avait régné six mois*.

1. Hérodote, IL, 67. — 2. Id., ibid. — 3. Strabon savait déjà que le véritable nom du prince appelé Aapeïoc par les Grecs était Axpraunc. — 4. Tous les récits d’Hérodote, III, 68-88, sur la mort du faux Smerdis, sur la délibération des sept conj urés, sur la manière dont Darios fut élu roi grâce à une ruse de son écuyer, doivent être mis au rang des légendes. L'inscription de Behistoun (col. 1,$ 13) dit simplement : « Je priai vers Aouramazda, et Aouramazda me fut secourable. Le, 10 du mois de Baÿgayadis, avec mes fidèles, je tuai ce Gaumatà, le Mage, et ceux qui étaient ses principaux complices. Le fort Sikthaouvatis, dans le district de Médie nommé Nisaya, c'est là que je le tuai. Je le dépossédai de l'empire. Par la grâce d’Aouramazda je devins roi; Aouramazda m’accorda le sceptre..… L'empire qui avait été enlevé à notre famille, je le recouvrai. »

Les deux révolations qui venaient de se succéder coup sur coup en moins d’une année avaient ébranlé la puissance des Perses. L'empire tel que l’avait établi Kyros ne différait guère des anciens empires de l'Égypte, de l’Assyrie et de la Chaldée. A part l'étendue, c’était le même assemblage hasardeux de provinces administrées par des gouverneurs, de royaumes vassaux, de villes et de tribus mal soumises. Tout prétexte était bon à révolte pour ces sujets impatients du maître. Au regret du souverain qui avait allégé leurs charges se mêla bientôt le désir de profiter de sa mort pour recouvrer l'indépendance. La Susiane se souleva la première sous la conduite d’un certain Atrina, et de Susiane la contagion passa Sur-le-champ en Chaldée. Nadintav-Bel, fils d’Aniri, se donna pour le fils de Nabou-nahid et prit le nom de Nabou-koudour-oussour, qui rappelait aux gens de sa race les souvenirs les plus gloricux de leur passé. Babylone s’insurgea (520), le reste du pays suivit bientôt cet exemple, et la révolte s’étendit à ce point que Darios, laissant à ses généraux le soin de battre Atrina, ‘prit le commandement des troupes destinées à agir en Chaldée. I! força le passage du Tigre, rencontra les rebelles sur les bords de l’Euphrate près d’un bourg nommé Zazannou, les battit et en jeta une partie à la rivière. Nabou-koudoür-oussour s’échappa avec quelques cavaliers et courut s’enfermer dans Babylone. La ville n’était pas préparée. à soutenir un long siége; il dut se rendre après quelques semaines de résistance et fut mis à mort’ (519). La légende ne tarda pas à défigurer le récit de cette guerre; moins d’un demi-siècle plus tard on contait déjà que Darios, arrivé devant Babylone, l'avait trouvée toute prête à la défense. Les habitants avaient réparé les murs, coupé les canaux, assemblé des provisions, et s'étaient débarrassés des bouches inutiles en tuant toutes leurs femmes, excepté celles dont on avait

1. Behistoun, T1, $ 16; Il, $ 1; Cf. J. Ménant, les Achéménides, p. 108-109, et Schrader, Die Assyrisch-Babylonische Keilinschriften, p- 344-345.

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besoin pour faire le pain. Vingt mois s'étaient écoulés et les Perses commençaient à désespérer du succès, quand Zopyros, un des sept, se coupa le nez et les oreilles, se déchira le corps à coups de fouet, et s’introduisit dans la place comme transfuge et victime des cruautés de son maître. Mis à la tête d’un corps de troupes, il fit plusieurs sorties heureuses, obtint la garde du rempart et livra deux portes aux assiégeants. Trois mille Babyloniens furent mis en croix; les murs détruits et la ville repeuplée de colons étrangers'. L’antiquité entière admira sur la foi d’Hérodote la trahison de Zopyros ; la découverte des monuments originaux à prouvé que c'était un conte de plus à retrancher de l’histoire.

Darios était encore engagé en Chaidée, lorsqu'une insurrection formidable éclata au nord et à l’est dans les provinces qui avaient fait partie de l’empire mède. La Médie, l’Arménie, l’Assyrie, reconnurent pour roi Fravartis, qui descendait de la race de Kyaxarès et prit en montant sur le trône le nom de Khshätritä. Avant de se lancer dans une lutte aussi redoutable, Darios voulut en finir avec les rebelles du sud. L’insuccès d’Atrina n'avait pas découragé l’Elam ; un Perse nommé Martiya | Sy fit proclamer roi sous le nom d’Oumman. Darios n’eut qu'à paraître pour triompher de ce rival; à la nouvelle de son approche, les Élamites saisirent Martiya et le mirent à mort?. Libre de ce côté, il dépêchà trois de ses généraux contra Fravartis ; il confia à Dâdarshis l’Arménien le commandement de l’armée destinée à agir en Arménie, à Vaoumiça le soin de réduire l’Assyrie, à Vidarna, l’un des sept, la tâche plus difficile de reconquérir

1. Hérodote, II, 150-160. Ctésias (Persica, $ 22) place le siége de Babylone sous Xerxès ; d’après lui ce fut Mégabyzos, fils de Zopyros, et non pas Zopyros lui-mème, qui: se mutila et livra la ville. Polyen (Stratag., VILLE, 11, $ 8) prétend quele stratagème de Zopyros fut conçu à l’imitation d’un Sace habitant au delà de l’Oxus. Les écrivains latins ont transporté l’histoire de Zopyros en Italie et l'ont placée à Gabies ÎTite-Live, 1, 59-54 ; Ovide, Fastes, II, 683-710), mais Sextus Tarquin ne pousse pas le dévouement jusqu’à se mutiler. — 2. Béhistoun, IL, $$S 3 &; J. Ménant, les Achéménides, p. 109-110.

la Médie propre. Les trois généraux attaquèrent de concert les troupes du prétendant et les battirent à plusieurs reprises sans obtenir d'avantage décisif; l’'Hyrcanie et la Parthyène, qui jusqu'alors étaient restées indécises, se jo1gnirent aux rebelles, et tout le bassin de la Caspienne fut perdu pour les Perses. L’imminence du danger décida Darios à donner de sa personne; il quitta Babylone, pénétra en Médie par la passe de Kerend, rallia Vidarna et rencontra l’ennemi près du bourg de Koudourous. Fravartis battu s’enfuit vers le nord, sans doute afin de gagner la montagne et d'y prolonger la guerre; il fut pris près de Ragâ, conduit à Ecbatane et crucifié à la vue de ses anciens sujets ‘ (518). Lui vaincu, la soumission des autres provinces ne fut plus qu’une affaire de temps. Citratakhma, qui tenait encore en Sagartie, succomba le premier; Vistâçpa, père de Darios, réduisit l’'Hyrcanie, et le gouverneur de Bactres comprima un mouvement de la Margiane. Une révolte de la Perse et de l’Arachosie, à l’instigation de Vahyazdâta, qui se fit passer pour Bardiya, fils de Kyros, un second soulèvement de Babylone, une troisième insurrection de l’Élam, furent étouffés promptement ; les Saces, attaqués par Darios lui-même, ne posèrent les armes que longtemps après la défaite des autres rebelles ?. Aucune des provinces occidentales n’ayait bougé. Un instant seulement on put craindre quelques complications du côté de l’Asie Mineure. Oroitès, gouverneur de Lydie, affectait des allures d'indépendance et menaçait de devenir dangereux; il fallut l’assassiner pour s’en débarrasser. Bagæos, envoyé à Sardes, remet aux troupes perses qui s’y trouvaient l’ordre royal de ne plus garder Oroitès. « Aussitôt ils mirent bas leurs piques. Lors, Bagæos, voyant qu'ils obéissaient à ce décret, prit courage et remit aux mains du secrétaire une dernière lettre où il était dit : « Le roi Darios commande aux Perses qui sont à

1. Behistoun, I, 5-13. C’est à cette révolte de Médie qu'Hérodote fait allusion dans le livre I, 130, de son histoire. — 2, Behistoun, IL, 13 Ù dE 1; J, Ménant, les Achéménides, p. 110-119.

« Sardes de tuer Oroitès. » Sur quoi les gardes tirèrent leurs sabres et le tuèrent sur-le-champ‘. » Vers le milieu de 516 tout était fini: Darios régnait en paix sur le territoire que Kyros et Kambysès avaient possédé ?.

L'expérience de ces six années ne fut pas perdue pour

. Jui. Il voulut rompre avec la tradition du passé et fonder,

sur des principes nouveaux, un véritable état perse différent de ce qu’avaient été jusqu'alors les empires asiatiques. Il ne songea pas à fondre les races qui peuplaient son domaine. Loin de là, il les encouragea à retenir leur langue, leurs mœurs, leur religion, leurs lois, leurs constitutions particulières. Les Juifs obtinrent la permission d’achever la construction de leur témple®; les Grecs d'Asie gardèrent leurs gouvernements variés, la Phénicie conserva ses rois et ses suffètes, l'Égypte ses nomarques héréditaires. Mais il y eut au-dessus de ces pouvoirs locaux une autorité unique, supérieure à tous et la même partout. Le territoire fut divisé en grands gouvernements, dont le nombre varia selon les temps. Au début, il y en avait vingt-trois :

1° La Parçâ ou Perse proprement dite;

9 L’Ouvajà, Élam, où se trouvait Suse, l’une des résidences favorites de Darios ;

3° Babirous, la Chaldée ;

Le Athourâ, l’Assyrie du Khabour au mont Zagros;

5° Arabayâ, la Mésopotamie entre le Khabour et l’'Euphrate, la Syrie, la Phénicie et la Palestine ;

6 L'Egypte (Moudrâya);

7° Les peuples de la Mer (Tyiya darayahyä), parmi lesquels on comptait Les Ciliciens et les Chypriotes ;

8° L’Yaounâ, qui renfermait, outre la Liycie, la Carie et

1. Hérodote, II, 126-198. — 9. H. Rawlinson, The Persian Cuneiform Inscription at Behistun, dans le Journal of the Royal Asiatic Socie:y, t. X, 1849, et dans G. Rawlinson, Herodotus, t. Il, p- 490-308; Opperi, les Inscriptions des Achéménides, Paris, 1852; Schrader, Die Assyrisch- Babylonische Inschriften, p. 339-359; J. Ménant, les Achéménides, p. 101- 126; G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. 111, p. 409-415; Spiegel, Erénische Alterthumskunde, t. II, p. 316-327. — 3: Ezra, V, 2; Haggaï, I, 14.

ok . CHAPITRE XIIL

la Pamphylie, les colons grecs de la côte, Ioniens, Eoliens et Doriens;

ge La Lydie et la Mysie (Gpardà) ; . 10° La Médie;

11° L’Arménie;

12° La Katpatouka, c’est-à-dire toute la région centrale de l’Asie Mineure, du Tauros au Pont-Euxin;

13° La Parthyène et l’'Hyrcanie (Parthava);

14° La Zarânka (Zarangie);

15° L’Haraïva (Arie);

16° L’Ouvärazmiya (Chorasmie);

17° La Bactriane (Bakhtris);

18° La Sogdiane (Coughdä);

19° La Gandarie (Gandara);

20° Les Çaka ou Saces, aux plaines de la Tartarie, presque sur les confins de la Chine; :

21° Les Thatagous ou Sattagydes, dans le bassin supérieur de l’Helmend;

22° L’Haraouvatis (Arachosie);

23° Les Maka, qui habitaient les pays à l’occident de la Caspienne, entre le Caucase et le lac d'Ouroumiyèh. Ce nombre s’accrut encore par la conquête : à la fin de son règne, Darios comptait dans l’empire trente et une satrapies {.

Si chacun de ces gouvernements avait été régi par un seul homme, investi de pouvoirs royaux, et à qui ilne manquait du roi que le titre et l’hérédité, l’empire aurait couru le risque de se résoudre bientôt en un amas confus de principautés sans cesse en lutte contre la Perse. Pour éviter des révoltes perpétuelles, Darios évita de concentrer dans les mêmes mains l’autorité civile et le commandement militaire. Il établit dans chaque gouvernement trois : officiers indépendants l’un de l’autre, et qui relevaient directement de la cour : le satrape?, le secrétaire royal

1. Behistoun, $ 1, $ 6. L'inscription de Persépolis compte vingt-cinq satrapies; celle de Nach-i-Roustem en renferme trente et une ; Hérodote (IE, 90-95) n’en énumère que vingt. — 2. En perse : khshatrapd, khshâtrapan, khshairapdva.

et le général. Les satrapes étaient choisis par le roi. Ils pouvaient être pris dans n’importe quelle classe de la nation, parmi les pauvres comme parmi les riches, parmi les gens de race étrangère comme parmi les Perses! : mais l'usage s'établit de ne confier les satrapies importantes qu’à des personnages alliés par le sang ou par un mariage à la famille royale. Ils n'étaient pas nommés pour un espace de temps déterminé, mais restaient en charge aussi longtemps qu’il plaisait au souverain les y maintenir. Ils exerçaient le pouvoir civil dans toute sa plénitude, avaient des palais, des parcs ou paradis, une cour, des gardes du corps, des harems bien fournis, répartissaient l'impôt à leur guise, administraient la justice, possédaient le droit de vie et de mort en matière civile et criminelle. Ils avaient auprès d’eux un secrétaire royal; ce personnage, chargé ostensiblement du service de la chancellerie, n’était en réalité qu’un espion occupé à surveiller tous les actes et toutes les démarches de son chef pour en rendre compte à qui de droit. Les soldats perses, les troupes indigènes et les mercenaires cantonnés dans la province, étaient sous la main d’un général, souvent ennemi du satrape et du secrétaire. Ces trois pouvoirs rivaux se balançaient et se tenaient mutuellement en échec, de manière à rendre une révolte, sinon impossible, au moins difficile. Ils étaient en rapports perpétuels avec la cour par des services de courriers, régulièrement établis, qui transportaient leurs dépêches d’un bout de l’empire à l’autre en quelques semaines. Pour surcroît de précautions, le roi envoyait chaque année dans les provinces des officiers qu’on nommait ses yeux et ses oreilles, parce qu’ils étaient chargés de voir et d’entendre pour lui ce qui se passait sur les partes les plus reculées de son territoire. Ils paraïssaient à l’improviste, examinaient l’état des choses, réformaient certains détails d'administration, réprimandaient et suspendaient au besoin le satrape : ils étaient accompagnés d’un

1. Hérodote, IX, 107, connaît au moins un satrape grec, Xénagoras d’'Halicarnasse.

HIST» ANGe no

corps de troupes qui appuyait leurs décisions et donnait à leurs conseils une autorité qu'ils n’auraient peut-être pas eue sans cela. Un rapport défavorable de ces officiers, une désobéissance légère, même le simple soupçon d’une désobéissance, suffisaient à perdre un satrape ; quelquefois on le déposait, souvent on le condamnait à mort sans procès, et on laissait aux gens de sa suite le soin de son exécution. Un courrier arrivait à l’improviste, remettait aux gardes l’ordre de tuer leur chef, et les gardes obétésaient sur simple vue du firman royal.

Cette réforme administrative ne plut pas aux Perses : ils se vengèrent par des railleries de l’obéissance à laquelle Darios prétendait les plier. Kyros, disaient-ils, avait été un père, Kambysès un maître : Darios n’était qu’un cabaretier affamé de gain‘. La division de l’empire avait eu un but financier autant et plus encore qu’un but politique : répartir, lever, verser l'impôt, était le grand devoir des satrapes. La Perse propre fut dispensée de charge régulière : ses habitants étaient senlement tenus de faire un cadeau au roi toutes et quantes fois il traversait leur pays. Le cadeau était proportionné à la fortune de l'individu; ce pouvait n’être qu’un bœuf ou un mouton, même un peu'de lait ou de fromage, quelques dattes, une poignée de farine ou des légumes?. Les autres provinces furent frappées, en raison de leur étendue et de leur richesse, d’un tribut payable partie en argent, partie en nature. Le revenu en argent s'élevait à 1460 talents euboïques, ce qui fait en poids 82 799 866 francs, et en tenant compte de la valeur relative de l'argent aux différentes époques, environ. 663 000 000 de francs. Afin de rendre les payements moins | difficiles, Darios mit en circulation une monnaie d’or et d'argent. à laquelle on a donné son nom. Les dariques | portent au droit une figure de roi armée de l’arc ou dela | javeline : elles sont épaisses, irrégulières, grossières de

1. Aapetoc LÈv x4Tndoc, Kap6onç dE deonotnc, Küpoc OÈ marhp, pèv 6Tr Éxamfheue mévra Tà Li .. (Hérodote, III, 89). — 2. Hérodote, IT, 97; Elien, Var. Hist., 1912

MASPERO Histoire ancienne. LIBRAIRIE HACHETTE & C | 80

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