‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 5)Chapitre 84 sur 96 · VIK · texte numérisé non relu

VIK

ASSOUR-NADIN-SOl'M,

*A9aoipaoivou,

Riol'-Bel,

'PrnfeôriXov,

Mousisi-Mardouk,

M€ or,<yi|jLOp8àxow ,

Deuxième interrègne,

*A6a<jiX6vtov ôeuTcpou, 688-680 |

Assour-akhè-idin,

'A«TapaSivou,

Saïioul-iiiasadd-ïoukin ,

SaoaSov/Cvou,

( ASSOUR-BAN-HABAL, 1 ASSOUB-EDIL-ILANl,

! KtvTiXaodivou,

Nabou-bal-oussour,

KaêonoXaoadpou,

Nabou-koudour-oussour

11, NaSoxoXaffaàpov,

Avil-Mardouk,

*lXÀoapou5â{iov,

( NlRGAL-SAR-OUSSOUR,

} Bel-labar-iskoun,

1 Nr,piYa«joXaaôpov,

XVIII NABOU-NAuro,

Naôovaolou,

Cf. Schrader, Die Keilinechriftenund das AUe Testament, p. 332.

LA CONQUÊTE PEHSK. 521

leurs anciens maîtres et en gagnèrent de nouveaux sans plus s'inquiéter du changement que s'il ne se fût point agi d'eux et de leurs intérêts : du moment qu'ils ne pouvaient plus être libres, peu leur importait qui régnait. Seuls les Juifs accueillirent la chute de Nabou^nahid avec enthousiasme, et saluèrent de leurs vœux Tavénement de Kyros comme roi de Babylone. Pendant les cinquante années de leur exil, ils avaient vécu dispersés au milieu des Chaldéens sans renier leur foi et sans perdre le sentiment de leur nationalité. Au lendemain de la victoire, ils demandèrent au conquérant la permission de retourner dans leur pay* et d'y rétablir leur temple. Kyros avait besoin, sur les frontières d*£gypte, d'un peuple énergique et dévoué : il trouva que les Juifs réunissaient ces deux qualités et leur accorda la faveur qu'ils demandaient. Quarante-deux mille personnes des tribus de Juda et de Benjamin partirent aussitôt pour la terre promise, vinrent se loger sur les ruines de Jérusalem, et commencèrent sans plus tarder l'édification d'un nouveau temple. Ils avaient pour chefs Seroubabel, fils de Salthiel, et le grand prêtre Jeshua* (536).

Une guerre immédiate contre l'Egypte semblait être imminente : Kyros hésita un instant, puis se rejeta vers l'Est et disparut d'une manière mystérieuse (529). Au dire de Xénophon, il mourut dans son lit, entouré de ses enfants, et ne cessa d'édifier ceux qui l'approchaient par la sagesse plus qu'humaine dont il fît preuve à ses derniers moments*. Gtésias contait qu'il avait été blessé dans un engagement contre les Derbikes, peuple à moitié sauvage de la Bactriane, et qu'il avait succombé aux suites de sa blessure trois jours après la bataille*. Selon Hérodote, il

1. II Chroniques, xxxvi, 22-23; Esdras, i-iii. — 2. Xénophon, Kyro^ pédiej 1. VUI, c. vu» % 3-38. — 3. Ctésias, Persica, $ 6-8. Une légende très-postérieure contait que Kyros, parvenu à T&ge de cent ans, avait demandé à voir tous ses amis. On lui répondit que son fils Kambjsès les avait fait mettre à mort; le chagrin que la cruauté de son fils lui causa le tua en quelques jours (Lucien, Macrob,, xîv, diaprés Onésicri te, Fragm. 33, édit. C. Mûller).

522 CIIAPITRK XlII.

lit demander en mariage Tomyris, reine des Massagèles, et fut repoussé. Le dépit le poussa à la guerre : il franchit le fleuye Araxès^ battit les Massagètes et prit le fils d# leur reine, Spargapisès, qui se tua de désespoir. « Tomy^ ris ayant rassemblé ses forces , attaqua les Perses. De toutes les batailles livrées entre barbares, celle-là me parait avoir été la plus sanglante, à en juger du moins par ce que j'ai oui dire. Us commencèrent p&r se cribler (le flèches à courte distance; quand les flèches leur manquèrent, ils tombèrent les uns sur les autres à coups de piques et de sabres. Ils soutinrent la lutte pendant longtemps sans qu'aucun parti voulût fuir : à la fin les Massagètes prirent le dessus. La plus grande partie de Varmée perse resta sur le champ de bataille } Kyros lui-même y périt après un règne de vingt-neuf ans. Tomyris ayant rempli une outre de sang humain, ordonna qu'on cherchât parmi les morts le cadavre de Kyros : dès qu'on l'eut trouvé, elle lui fit plonger la tête dans l'outre et l'accabla d'injures, a Bien que je vive et que je sois victorieuse, lu <c m'as perdue on m'enlevant mon fils par ruse : aussi moi « le rassasierai-je de sang'. » Les Perses parvinrent à recouvrer le corps de leur roi et le transportèrent à Pasargades, où ils TenRevelirent somptueusement dans les jaiv dins de son palais*.

La poésie populaire, qui avait défiguré sa vie et substitué des histoires fabuleuses au récit véritable de ses actions, s'attacha à faire de lui le portrait idéal d'un prince d'Orient : il devint dans la légende le plus brave, le plus doux, même le plus beau des hommes. En fait, il parait avoir eu toutes les qualités d'un général, l'activité, l'énergie, la bravoure, l'astuce et la duplicité si nécessaire en Asie au succès de la conquête : il n'eut pas les qualités d'un administrateur et ne fit rien pour consolider

1. Peut-être le laxartès, — 2. Hérodote, I, 204-214. — 3. Arriea, Anaha$it^ 1. VI, 19, $ 4-9, d'après Ari^tobule (Fragm, 37, édi^ G. Huiler) Cf. Pteudo-CaUisthtnes, 1. II, ch. 18, où l'auteur place à côté l'un de l'autre le tombeau de Kyros et celui d« « Nabonasar, que les Grecs appellent Naboukhodonosor. »

Fempirt qu'il avait fondé. En Lydie seulement il mit un gowvernvur perse : partout ailleurs il se contenta d'une déelaration d'obéissance et laissa le gouvernement aux mains des indigènes. Il avait su réunir tous les pays du vieux monde, l'Egypte exceptée, sous la domination de son peuple : il laissait le sein d'organiser la conquête à ceux qui viendraient après lui*.

Wkmmhfmèmt Ahmàérn II et FSABiéMk III} MB^uête de l'ésTpte f «cnUittves 0iir laUliye et l'^thleplei le faux «merdiU.

Kyros avait légué l'empire à l'aîné de ses enfants, Kam* bouzia II, que les Grecs appelèrent Kambysès, et le commandement de plusieurs provinces à Bardiya (Smerdis), son second fils'. Réglant sa succession par avance, il s'étAit flatté de prévenir les querelles qui accompagnent d'ordinaire en Orient un changement de règne. Son espoir fut déçu : Kambysès, à peine monté sur le trône, fit mettre son frère à mort. Le crime fut commis avec tant de prudence et de secret qu'il passa inaperçu du vulgaire : le peuple et la cour crurent que Bardiya avait été enfermé dans quelque palais éloigné de la Média •et s'attendirent à le voir reparaître bientôt*.

Après s'être débarrassé d'un rival qui pouvait devenir dangereux, Kambysès ne songea plus qu'à la guerre. Seule parmi les grandes nations du vieux monde TÉgypte demeurait indépendante : protégée par le désert et les marais du Delta, elle bravait la puissance des Perses et suivait en paix le cours de son développement. Depuis son inter-

1. G. Rawlinson, The five oreat Uonarchies, t. UI, p. 388-390. — 2. Hérodote,!, 508; Ctésias, Ferxica^ S8;Xénophon, ifyropWîe, Vil I, ^, g 11. Ctésias donne à fiardiya le nom de Tanyoxarkès et lui attribue le gouvernement de la Bactriane, deâ Kborasmiens, des Parthes et des Carmaniens. Xénophon l'appelle Tanaoxarès et le fait régner sur les Mèdes, les Arméniens et les Cadusiens. — 3. Hérodote, III, 30; J. Menant, kt Àchéménides.ip, 106. D'après Hérodote, Tassassinat eut lieu pendant rexpédition d'Égy^la; d'après Tinscription de Behistoun, il eut lieu auparavant.

ventioB malheureuse en Lydie, Àhmès II s'était toujours conduit de manière à ne fournir à ses voisins aucun prétexte de guerre. Il réussit à se tenir en bonne intelligence avec Kyros et profita des vingt-cinq années de tranquillité que sa prudence lui assura pour porter son royaume au plus haut degré de la ^ospérité. Le réseau dos canaux fut réparé et agrandi, Tagriculture encouragée, le commerce étendu : « on dit que TÉgypte ne fut jamais plus florissante ni plus prospère, que jamais le fleuve ne fut aussi bienfaisant pour la terre, ni la terre aussi féconde pour les hommes, et qu'on y comptait alors vingtmille villes habitées*. » Les carrières de Trouwou et de Souan furent rouvertes et exploitées comme aux plus beaux jours *. Thèbes, où Tune des femmes d' Ahmès, la reine Onkhnas, paraît avoir passé la plus grande partie de sa vi^', reprit quelque animation ; les monuments de Kamak furent restaurés à grand soin, et quelques riches particuliers se firent creuser des tombeaux qui, pour Tétendue et le fini des bas-reliefs, ne le cèdent en rien aux plus belles tombes d'autrefois. Le reste de la haute Egypte était déjà trop dépeuplé pour qu'il fût nécessaire d'y entreprendre des travaux considérables; les forces vives du pays se concentrèrent sur Memphis* et sur les villes du Delta. A Memphis, Ahmès II fit bâtir un temple d'Isis qu'Hérodote qualifie de « très-grand et très-digne d'être vu » ; ce temple a malheureusement disparu, ainsi que le colosse couché de soixante-quinze pieds de long que le même prince avait placé devant le temple de Phtah *. A Saïs, iJ construisit dans le temple de Neith des propylées « qui surpassaient beaucoup les autres ouvrages de ce genre tant par leur élévation et leur grandeur que par la grosseur et la qualité des matériaux. » Ils étaient ornés de colonnes énormes et précédés d'une longue avenue de sphinx. On y admirait deux grands obélisques, une statue

1. Hérodote, H, 177. — 2. Id., ibid., 175. — 3. Le sarcophage de la reine Onkhnas est aujourd'hui au Bristish Muséum. — 4. Hérodote, II.

couchée en tout semblable à celle de Memphis, et une chapelle monolithe en granit rose que le roi avait fait venir d'Abou. Deux mille bateliers avaient été occupés pendant trois ans à la transporter. Elle avait à Texlérieur environ 11m de long, 7"*,38 de large et 4 mètres de haut; évidée à l'intérieur, elle pesait encore près de cinq cent mille kilogrammes. Elle ne fut jamais placée au fond du sanctuaire, mais demeura toujours à l'entrée du temple. « On conte que l'architecte, au moment même où le monument atteignit son site actuel, poussa un soupir, songeant au temps qu'avait exigé le transport, et lassé par co rude labeur. Ahmès entendit le soupir, et, le tenant à présage, point ne voulut qu'on menât plus loin la pierre. D'autres disent toutesfois qu'un des ouvriers employés à la manœuvre fut écrasé et tué par la masse et que ce fut la raison pourquoi on la laissa à l'endroit où elle est maintenante »

La révolution qui avait porté Ahmès au trône avait été faite par le parti national égyptien contre les étrangers. Les mercenaires et les marchands grecs avaient soutenu Ouhabrâ contre son rival : on pouvait craindre que celui-ci une fois vainqueur ne les chassât de son royaume. Il n'en fut rien : Ahmès roi oublia les injures d'Ahmès prétendant à la couronne. Ses prédécesseurs avaient bien accueilli les Grecs; lui, les aima passionnément*, et se fit aussi Grec qu'il était possible à un Égyptien de le devenir. Moitié politique, moitié caprice, il épousa une femme de Gyrène, Ladikê, fille, selon les uns, d'Arkésilaos le roi, ou de Battes, selon les autres, d'un riche particulier nommé Gritoboulos*. U entretint des relations amicales avec les principaux sanctuaires de l'Hellade et leur fit des présents à plusieurs reprises. En 548 le temple de Delphes fut brûlé, et

1. Hérodote, II, 175; Letronne, la Civilisation égyptienne depuis l'établiisement det Grées y sous Psammitichuiy jusqu'à la conquête d'Alexandre, p. 23-26. Le Musée du Louvre possède un naos monolithe plus pelit que le naos décrit par Hérodote, mais taillé, comme lui, sous le règne d'Ahmès H (D, 29). ~ 2. Hérodote, II, 178, rappelle çi>i).>Tjv. — 3. Id., ibid., 181.

Sfi6 CHAPITRE XIII.

jes AmpiHCtyoïiB s'engagèrent à le rebâtir meyeiuiaat dois eents talents dent un quart fosrai fMir les DelphieM. Pour se procurer le reste de la somme il &]lut quêter cbes toutes les nations amies : Ahmès leur <lonna poar sa part mille talents d'alun d'Egypte, le plus estimé de toup, dont les quêteurs surent tirer bon profita U envoya à Gyrène une statue de sa femme Ladikè, et une statue de Neith dorée complètement ; à la Minerve de lindos, lUox statues de pierre et une cuirasse de lin d'une finesse merveilleuse * ; à Junon Samienne deux statues en bœs qui estaient encore au temps d'Hérodote •.

Aussi les Grecs affluèrent en Egypte et s'y établirent en si grand nombre que, pour éviter toute quei^lle avec les indigènes, il fallut régler à nouveau leur position. Les colonies fondées le long de la branche Pélusiaque par les Ioniens et les Garions de Psamétik I** avaient prospéré ^ possédaient déjà une population qu'on peut évaluer à près de deux cent mille âmes *. Ahmès la transféra à Memphis ou dans les environs pour se garder contre ses sujets égfyptiens •. Il concéda aux nouveaux venus près de la bouche Canopique une ville qui prit le nom de Naucratis et qu'il leur abandonna complètement*. Ce fut une vraie république, gouvernée par des magistrats indépendants, prostates ou timouques ' ; on y trouvait un Pry tanée, des Dionysiaques, des fêtes d'Apollon Romœos, des distributions de vin vi d'huile, le culte et les mœurs de la Grèce*. Ce fut désormais le seul port ouvert aux étrangers. Lorsqu'un navire marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son capitaine devait se pré-

!• Hérodote, U, 180. — 2. Les débris en subsistajent eooore au temps de Pline TAncien, U. N.,XIX, 1, mais les curieux en arrachaient les morceaux, afin de vérifier si, comme Tassure Hérodote (III, 47), chacuo des fils était formé de trois cent soixantenslnq brins, tous visibles i l^gûl nu. — ^ Hérodote, n, 182. — 4. I^tronne, la CiviOta^ipn égyptienne p. U. — 5. Hérodote, H, 154. — 6. W., ibid.,lft. — t. Benaiis de Naucratis dans Athénée, IV, 149. —S. X«eironne^ ia tHml9$€aùm égyptienne, p. 1M2; G. Lumbroso, Recherches sur V économie ,poliHf^ de PÉgypU sous les lagitUs, p. 222-223.

senter devant le magistrat le pln« proche, afin d'y jurer qu'il n'avait pas tiaié la loi de son plein gré, mais forcé par des motira impérieux. Si rexcuse paraissait valable, on lui permettait de faire voile vers la bouche Ganopique; quand les vents ou Tétat de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, il pouvait embarquer sa cargaison sur des bateaux du pays et la transpbrter à Naucratis par les canaux du Delta*. Cette disposition de la loi fit la fortune de Naucratis : elle devint en quelques années un des entrepôts les plus considérables du monde ancien. Les Grecs de tous pays la remplirent et ne tardèrent pas à se répandre sur les campagnes environnantes, qu'ils semèrent de villas et de bourgs nouveaux.

Les marchands qui ne tenaient pas à vivre sous le régime des lois grecques furent autorisés à s'établir dans telle ville d'Egypte qu'il leur plairait choisir et à s'y bâtir des factoreries. Ahmès leur accorda même le libre exercice do leur culte et leur donna le droit d'élever des temples aux dieux de leur patrie. Les Éginètes construisirent un temple à Zeus, les Samiens à Hêra, les Milésiens à Apollon^ Neuf villes d'Asie Mineure s'entendirent pour édifier à frais communs un temple qu'elles nommèrent l'Hellênion ** La haute Egypte et le désert lui-même ne furent pas à l'abri de celte invasion pacifique. Les marchands grecs sentirent de bonne heure la nécessité d'avoir des agents sur la route des caravanes qui viennent de l'intérieur de l'Afrique : des Milésiens s'établirent dans l'antique cité d'Abydos', et les Samiens de la tribu iEskhrionie avaient poussé jusque dans la Grande Oasis*. La présence de ces étrangers au milieu d'eux ne dut pas peu scandaliser Ich indigènes de la Thébaïde, et ne contribua pas à diminuer les sentiments de haine qu'ils avaient voués au roi usurpateur. Ijes Grecs de leur côté rapportaient de ces r^on^

1. Wtéîcfte, II, 179. •- 1. W.,îrfMtt., 1W. — ^. 'Etienne de «yzance, «. v. 'A&u8o<, raconte que les Milésiens afaient fondé Abydos ^'Ë9yp«s« M. iairoone {la CmUtakon éfn/pUêmm, p. 13} a Xbrt bien tu qa'il s'agissait ici d'une factorerie fondée par les Milésiens vers le règne d'Abmès. — 4. Hérodote, III, 2€.

528 CHAPITRE XHI.

lointaines des récits merveilleux qui soulevaient la curiosité de leurs compatriotes et des richesses qui excitaient leur cupidité : philosophes^ marchands, soldats, s'embarquaient pour le pays des merveilles, à la recherche de la science, de la fortune ou des aventures. Âhmès, qui craignait toujours une attaque des Perses, accueillait les émigrants à bras ouverts : ceux qui restaient s'attachaient à sa personne, ceux qui partaient emportaient avec eux le souvenir des bons traitements qu'ils avaient reçus et préparaient en Grèce les alliances dont l'Egypte devait avoir besoin dans quelques années au plus tard.

Dès que Ryros fut mort, Ahmès se prépara à la guerre : Kambysès ne cherchait qu'un prétexte à la déclarer et saisit le premier qui s'oflrit. Au dire des Perses, il fit demander en mariage la fille du vieux roi dans l'espoir qu'on la lui refuserait et qu'il aurait une injure à venger : Ahmès, au lieu de sa propre fille, envoya Nitêtis*, fille d'Oùhabrâ. « Quelque temps après, Kambysès se trouvant avec elle l'appela par le nom de son prétendu père. Sur quoi elle dit : « Je vois, ô roi ! que tu ne soupçonnes pas com- (c bien tu as été trompé par Amasis : il m'a prise et, me « couvrant de parures, m'a envoyée à toi comme étant sa « propre fille. De vrai, je suis l'enfant d'Apriès, qui était c< son seigneur et maître jusqu'au jour qu il se révolta et, « de concert avec le reste des Egyptiens, le mit à mort.» Ce discours et le motif de querelle qu'il renfermait soulevèrent la colère de Kambysès, fils de Kyros, et attirèrent ses armes sur l'Egypte *. » En Egypte, on contait les choses autrement. Nitêtis avait été envoyée à Kyros et lui avait donné Kambysès* : la conquête n'avait été qu'une revendication de la famille légitime contre l'usurpateur Ahmès, et Kambysès montait sur le trône moins en vainqueur qu'en petit-fils d'Ouhabrâ. C'est par une fiction aussi puérile que les Égyptiens de la décadence se consolaient de leur faiblesse et de leur honte. Toujours orgueilleux de leur gloire

1. La forme égyptienne de ce nom est Keitiritis ou Néiiœrtis. — 2. Hérodote, in, 1 ; cf. Athénée, XIII. — 3. Hérodote, ill, 2.

passée, mais incapables de vaincre et de commander, ils n'en prétendaient pas moins n'être vaincus et commandés que par eux-mêmes. Ce n'était plus la Perse qui imposait Bon roi à TÊgypte : c'était l'Egypte qui imposait le sien à la Perse et par la Perse au reste du monde.

Depuis longtemps le désert et les marais formaient le véritable boulevard de TÉgypte contre les attaques des princes asiatiques. Entre le dernier poste important de la Syrie, Jénysos * et le lac Serbônis, où se trouvaient les avant-postes égyptiens, il y a près de quatre-vingt-dix kilomètres d'intervalle, qu'une armée ne pouvait faire en moins de trois journées de marche'. Dans les siècles passés, l'étendue de désert avait été moins grande : mais les ravages des Assyriens et des Ghaldéens avaient dépeuplé le pays et livré au pouvoir des Arabes nomades des régions jadis assez faciles à parcourir. Un événement imprévu tira Kambysès de Tembarras où le jetait la traversée du désert. Un des généraux d'Ahmès, Pbanès d'Halicarnasse, déserta et vint prendre du service en Perse. Il avait du jugement, dé l'énergie et une profonde connaissance de TÊgyptc. Il conseilla au roi de s'entendre avec le sheikli qui dominait sur cette côte et de lui demander un sauf-conduit. L^ Arabe disposa tout le long de la route des relais de chameaux chargés d'eau en quantité suffisante pour les besoins d'une armée'.

En arrivant devant Péluse, les Perses apprirent qu'Ahmès était mort* et que son fils Psamétik III l'avait remplacé. Malgré leur confiance aux dieux et en eux-mêmes, les Égyptiens étaient en proie à de sombres pressentiments. Ce n'étaient plus seulement les nations du Tigre et de l'Euphrate, c'était l'Asie entière, du Gange à THellespont, qui se ruait sur la vallée du Nil et menaçait de l'écraser. Le peuple, tourmenté par la crainte de l'étranger, voyait partout des signes et changeait en mauvais présage le moindre phénomène de la nature. La pluie est rare dans la Thé-

1. Aujourd'hui Khan-Yaûnotu, — 2. Hérodote, 111, 5. — 3. Id., ibid., 4-9. — 4. Id., tWd., 10; Diodore, I, 6«.

530 CliAinTRE XllI.

))aïde et les oiàges ne se produiseût guère qu*Uïié ou deux fois par siècle. Quelques joUrs après ravénemetil do Psamétik, « la pluie tomba à Thèbes en petites gouttes, ce qui n'était jamais aîrivé auparavant*. » La bataille qui s'engagea en avant de Pôluse fut menée de part et d'autre avec une bravoure désespérée. Phanès avait laissé ses enfants en Egypte. Ses ahcienè soldats, les Cariens et les Ioniens au service de Pharaon, les égorgèrent sous ses yeux^ recueillirent leur sang dans un grand vase à tnoitié plein de vin, burent le mélange et se lancèrent comme des fiirieux au plus fort de la mêlée. Vers le soir, la ligne égyptienne plia enfin et la déroute commença. Au lieu de rallier les débris de ses troupes et de disputer le passage des canaux, Psaraétik, perdant la tête, courut s'enfermer dans Memphis. Kambysès Tenvoya sommer de se rendre, mais la foule furieuse massacra les hérauts. Après quelques jours de siège, la ville fut prise. La Haute-Egypte se soumit sans résistance, les Libyens et les Gyrénéens n'attendirent pas qu'on les attaquât pour offrir un tribut. Uile seule bataille heureuse avait suuî pour détruire Tcmpire des Pharaons •(523).

Cette chute rapide d'une puissance qui depuis des siècles défiait tous les efforts de l'Orient, et le sort de ce roi qui n'était monté sur le trône que pour tomber aussitôt, remplirent les contemporains d'étonnement et de pilié. On contait que, dix jours après la reddition de Memphis, le vainqueur voulut éprouver la constance de son prisonnier. Il fit défiler devant lui sa fille habillée en esclave, ses fils et les fils des principaux Égyptiens qu'on menait à la mort, sans qu'il se départît de son impassibilité. Mais un de ses anciens compagnons de plaisir étant venu

1. Hérodole, 111, 10. Jusqu'à nos jours les gens de la Haute-Ëgypie ont considéré la pluie comme un événement de mauvais aiigu)*e. Un d'eux disait, au commencement du siècle, en parlant de Texpédition du général Bonaparte : « Nous savions qu*un grand malheur nous menaçait : U avait plu à Thèbes un peu avant l'arrivée, des Français. > — 1. Hérodote, lU, 10-13; Diodore, I, G8, ignore Psamétik III, et Ctésias, PersicQy § 9, le nomme Amyrtœos.

LA COXOUKTK rKUSK. 531

à. passer, couvert dé haillons comme un mendiant, Psamétik éclata eh sanglots et se battit le fr()nt de désespoir. Kambys6s, étonné de cet excès de douleur chez un homme

3 MX venait de marquer tant de fermeté, lui en fit demaher la raison. « A cette question il répondit : <t 0 file de oc Kyros ! mes infortunes personnelles sont trop grandes pour ce qu'on les pleure, mais non pas le malheur de mon ami. ce Quand un homme tombe du luxe et de Tabondance dans la « misère au seuil de la vieillesse, on peut bien pleurer sur « lui. » Lorsque le messager rapporta ces paroles àKambyses, il reconnut que c'était vrai ; Krœsos éclata en pleurs, lui aussi, — car il était en Egypte avec Kambysès, — et tous les Perses présents se mirent à pleurer. Même Kambysès fut touché de pitié. » Il traita son prisonnier en roi et allait peut-être le rétablir comme vassal sur le trône d'Egypte, quand il apprit que Psamétik conspirait contre lui. Il le fit mettre à mort* et confia le gouvernement de l'Egypte au Perse Aryandès*.

1. Hérodote, III, 14-15. D'après Clésias, Per«tca,§ 9, le roi d'Egypte fut envoyé à Suse et y mourut priâonnier. —2. Hérodote, IV, 166. Voici le tableau de la ramille Saîte depuis Tawnekht :

— TAWNBKfiT,

XXIV Dynastie.

— RA-OUOH-KA BOKENRANW,

Boxxopi;.

Nex<xA> a.

Tixo;.

Ncxaù P, Ncxtt»^

Wà\L\LO\j^iç à xai Wa\k-

lAi^Tixo; p, Wâ\L\tui.

OiiàfpTi, 'AnpÎTi;.

, 'k\ktd(Hi P, 'Aiiaai,'.

4^a|jitxiX«pîxn;, ^a\k' |i.y)vtTo:.

— NÉKOl",

ÎXVl* Dynastie.

— Ri-OOH-AB PSAltiTlK I*',

— RJl-OOAHEM-AB NÉKO II,

— Ri-NOWER-HET PSAMÉTIK H,

— RlHÀA-AB OuhabrA,

— IU-khnoum-abAhmèsII,Si-Neit

— RÀ-ANKU-KA-N Psamétik III,

532 CHAPITRE XJII.

Tout raucieu monde civilisé était pour la première fois sous un seul sceptre : on pouvait se demander s'il serait possible de maintenir longtemps dans un même empire les gens du Caucase et ceux de TÉgypte, les Grecs de l'Asie Mineure et les Touraniens de Médie, les Aryens de la Bactriane et les Sémites des bords de TEuphrate. Kambysès essaya d'abord de se concilier ses nouveaux sujets en se pliant à leurs mœurs et à leurs préjugés. Il prit le double cartouche, le protocole et le costume royal des vieux Pharaons ; tant pour satisfaire ses rancunes personnelles que pour se mettre dans les bonnes grâces du vieux parti loyaliste, il se rendit à Sais, fit violer le tombeau d'Ahmès et brûler sa momie*. Cet acte de justice posthume contre Tusurpatcur accompli, il traita bien Ladikê, veuve de son rival, et la renvoya chez ses parents *. U ordonna qu'on évacuât le grand temple de Neith, où des troupes perses s'étaient logées au grand mécontentement des dévots, et répara à ses frais les dommages qu'elles avaient causés. Il poussa le zèle jusqu'à s'instruire dans la religion et reçut l'initiation aux mystères d'Osiris des mains du prêtre Outsa-Hor-soun*. Il songeiiit à faire de TÈgypte une base d'opérations solide pour la conquête de l'Afrique entière. A l'ouest, la renommée de Garthage, accrue encore par l'incertitude et la distance, excitait sa cupidité. Il voulut d'abord l'attaquer par mer, mais les Phéniciens qui montaient sa flotte refusèrent de servir contre leur ancienne colonie*. Forcé de l'aborder par voie de terre, il envoya de Thèbes une armée de cinquante mille hommes chargée d'occuper rOasis d'Ammon et de frayer le chemin au reste des troupes. Elle périt tout entière dans les sables, et l'em-

1. Hérodote, III, 17. Plus tard, les partisans d'Âhmès, pour laver sa mémoire de cet outrage, prétendirent que, prévenu par un oracle, U avait donné ordre qu'on substituât à son corps un autre corps embaumé royalement; c'était cette fausse momie que Cambysès avait violée, tandis que la momie du roi reposait en paix dans un caveau secr«t. — 2. Hérodote, U, 181. — 3. De Rougé, Mémoire sur la $UUu$Ue naophvredH Vatican. — 4. Hérodote, UI, 17, 19.

pire perse ne réussit pas à dépasser de ce côté les frontières de TEgypte*.

L'entreprise vers le sud paraissait plus facile : il semblait qu'en remontant toujours le Nil on pourrait arriver sans grande difficulté au centre même de l'Afrique. Depuis la retraite de Nouat-Méïamoun, le royaume de Napata avait cessé d'entretenir des relations avec les nations de l'Asie. Attaqué par Psamétik I" et Psamétik H, il avait su conserver son indépendance et avait rompu «es relations avec l'Egypte. Les contrées de la Nubie inférieure entre la première et la seconde cataracte, si peuplées au temps des grands rois égyptiens, étaient devenues presque désertes : les villes fondées par les princes de la XVni* et de la XIX" dynastie étaient en ruines et leurs temples commençaient à disparaître sous les sables. Au delà de la seconde cataracte commençait le royaume de Napata, divisé en deux régions comme l'Egypte; dans le To-Qens se trouvaient, en remontant le fleuve, Pnoubs * Dengour*, la capitale Napata, sur la Montagne Sainte*, Astamourâs, au confluent du Nil et de TAstamouras*, Beroua enfin, la Méroé des géographes alexandrins; au delà de Beroua commençait le pays d'Alo', qui s'étendait le long du Nil Blanc et du Nil Bleu jusque dans la grande plaine de Sennaar. Sur la frontière méridionale du pays d'Alo vivaient les Asmakh, descendants des soldats égj'ptiens émigrés en Ethiopie au temps de Psamétik I*^ A Pesl, au sud et à l'ouest, entre le Darfour, le massif d'Abyssinie et la mer Rouge, vivaient une foule de tribus à moitié sauvages, les unes noires, les autres de race africaine, d'autres de race sémitique, les Rehrehsa, au sud de Baroua,

1. Hérodote, IIÎ, 25, 26. Cf. Diodore, X, 13, S 3. — 2. Brugsch, Geog. hischrift.y t. I, p. 120. — 3. Dongoiah. Cf. Maspero dans les Transacliont of the Society of Biblical ArchtTology, t. IV. — 4. Dou- OUAB; aujourd'hui Gebel-Barkal. — 5. Âstaboras des géographes grecs, aujourd'hui le Tacassi. Cf. Maspero, l, i. — 6. Le royaume d'Aloah des géographes arabes du moyen &ge. Quatremère, Mémoires historiquet sur V Egypte^ t. H, p. 18 sqq. Cf. L. Burckhardt, TraveU, p. 4&-2 sqq.; Maspero dans les TransactiofU ofthe Society of Biblical Archxology, l. IV.

534 CUAPITRI-: XIII.

9Btro I^ >]il Bleu eV U Tacassô', les M&di ou Maditi, entre le Tacassé et la chaîne de montagnes qui bordent la mer Rouge'. L^humeur belliqueuse des rois de Napata trouvait 4aB9 ces régions populeuses matière à victoires faciles et pi'Qfitat)le9 : deux d'entre eux qui vivaient à peu près dant^ 1| pi|uie temps que Kambysès, Horsiatew et Naatoseaeu. a\faiept soumis la plupart de ces tribus et ruiné par des razzias incessantes celles d'entre elles qui résistaient *.

La royauté éthiopienne était élective, au moins de nom. L'élection se faisait ^ Napata, dans le grand temple d'Âmmon, cous U surveillance des prêtres et en présence d'un certidn nombre de délégués choisis à cet effet par les magistrats, les lettrés, les soldats et les officiers du p^ais. Tous les frères royaux^ membres de )a famille régnante, étaient introduits dans le sanctuaire et mis en présence de la statue du dieu, qui indiquait par quelque signe convenu d'avance Télu de son choix*. Nommé par les prêtres, le souverain restait toute sa vie durant sous leur domination. Il ne pouvait entreprendre aucune guerre, accomplir aucun acte important, sans en demander la permission ali dieu et à ses ministres. S'il venait à désobéir ou simplement à marquer quelques velléités d'indépendance, le clergé lui envoyait Tordre de se donner la mort, et il n'avait d'aulrc ressource que de se soumettre à cet arrêt. La loi si dure pour lui n'était pas plus tendre pour ses sujets. La moindre divergence d'opinion, le moindre changement introduit dans les pratiques du culte était considéré comme une hérésie et traité en conséquence. Vers la fin du septième «iècle, quelques prêtres de Napata méditèrent une sorte de réforme religieuse. Ils voulurent, entre autres choses, substituer au sacrifice ordinaire du vieux rite égyptien différentes cérémonies, dont la principale consistait à manger crue la

1. Peut-élre les Rhausi de l'inscription d*Aciulis, Rhapsii de Piolémée. — 2. Les Malaïa de rinscpîption grecque d'Axoum, Matita de Pline et de Plolémée. — 3. Maspero, The stèles of King Horsiatew and ef King Nastosenenj dans Becords of the Past, t. IV. — 4. Mariette, Quatre pages des Archives officielles de l'Ethiopie, dans la Hevve archéologique, sept. 1865; Maspero, la Stèle de l'Intronisation,

viviGie des sacrifices. Cette coutume, sans doute d'origine nègre, parut a})o^liIlable aux yeux dos orthodoxes. Le roi se rendit ^^ temple d'Ammon, eu chassa les hérétiques, et fit J)ri^ler vifs tous ceui? qu'il put trouver. L'usage sacré de la viancjo crue n'en persista p^s moins : il gagna du terrain à n^esurQ que Tinflu^nise égyptienne allait s'affaiblissant et finit par s'établir si goUdement, qu'il résista même au christianisme ^ Encore au commencement de notre siècle, les Abyssins se régalaient de viande crue, qu'ils appelaient brindé*.

L'isolement dans lequel les Éthiopiens vivaient depuis qu'ils avaient perdu l'Egypte avait été plus profitable que nuisible à leur renommée. A peine entrevns dans la distance par les nations de la Méditerranée, ils avaient été investis peu à peu de vertus merYcilleuses et presque divines. On disait d'eux qu'ils étaient les plus grands et les plus beaux des hommes ', qu'ils duraient jusqu'à cent vincrt ans et au delà, qu'ils avaient une fontaine raorveilleuso dont l'eau entretenait dans leurs membres une icnnesse perpétuelle*. Près de leur capitale, il y avait une prairie sans cesse couverte de boissons et de mets préparés : qui voulait venait et mangeait à sa fantaisie ^ L'or était si commun qu'on l'employait aux usages les plus vils, mémo à enchaîner les prisonniers : le cuivre était rare et très-recherché •. Kambysès fit reconnaître le pays par des espions, et, sur leur rapport, quitta Memphis h la tête do son armée. Au lieu de remonter le Nil jusqu'à Napata, il prit la route plus courte du désert : mais il avait mal pris ses précautions : les vivres lui manquèrent au quart du chemin, et la famine l'obligea de revenir en Egypte après avoir perdu beaucoup de monde ^ Ce désastre l'exaspéra :

1. Maipero, la Stèle de VExeommuniealiony dans la Hevue nrchéolo-gique, mars 1S73, et dans les llecorde ofphe Past, t. lY. — 2. Yalentia et Sait, Voyages dan$ l'HindQuttnn^ à Ceylan, iur les deux côtes de la mer Rottge, en Àbyssinie et en Egypte, traduct. franc., t. III, p. 283 ; IV, 68. — 3. Hérodote, III, 20. — 4. Id., ibid., 23. — 5. Id., tWd., 17-18, 23. -t: 6. Id., %bid.^ 23. -: 7. Id., ibid., 25. piodore prétend que Kambysès arriva jusqu'à Méroé et y fonda une ville nouvelle (I, 33).

il oublia le peu de sens politique qu'il avait montré jusqu'alors et se laissa emporter à la violence de son caractère. Le bœuf Hapi était mort en son absence, et les Égyptiens, après avoir pleuré le défunt le nombre de jours réglementaires, venaient d'introniser un nouvel Hapi quand les débris de l'armée perse rentrèrent à Memphis. Kambysès trouva la ville en fête et s'imagina qu'elle se réjouissait de ses malheurs. Il manda auprès de lui les magistrats, puis les prêtres, et les fit mettre à mort sans écouter leurs explications. Il commanda qu'on lui amenât le bœuf et lui perça la cuisse d'un coup de poignard dont l'animal mourut quelques jours après '. Ce sacrilège excita dans le cœur des dévots plus d'indignation que n'avait fait la ruine do la patrie : leur haine redoubla quand le Perse mit autant de soin à heurter leurs préjugés qu'il avait pris de peine à les concilier auparavant. Il entra dans le temple de Phtah à Memphis et se moqua d'une des formes sous lesquelles on avait accoutumé de représenter ce dieu. Il fit violer les tombeaux anciens, afin d'en examiner les momies. Les Aryens eux-mêmes et les gens de sa cour n'échappèrent pas à sa rage. Il tua sa sœur, dont il avait fait sa femme malgré la loi qui défendait les mariages entre enfants du même père et de la même mère. Vne autre fois, il perça d'une flèche le fils de Prexaspès, fit enterrer vifs douze des principaux parmi les Perses, ordonna de mettre Krœsos à mort, s'en repentit et cependant condamna les officiers qui n'avaient pas exécuté l'ordre qu'il se repentait d'avoir donné. Les Égyptiens prétendirent que les dieux l'avaient frappé de folie en punition de ses sacrilèges *.

Rien ne le retenait plus aux bords du Nil : il reprit la route d'Asie. Il était déjà dans le nord de la Syrie lorsqu'un héraut se présenta devant lui et proclama à rouïe de toute l'armée que Kambysès, fils de Kyros, avait cessé de régner, et somma tous ceux qui lui avaient obéi jusqu'a-

1 . Il est dit dans le de Iside que Kambysès tua THapi et le donna aux chiens. — 2. Hérodote, ÏII, 27-38.

lors de reconnaître pour roi Bardiya, fils de Kyros. Kambysès crut d*abord que son frère avait été épargné par rofïicier chargé de l'assassiner : il apprit bientôt que ses ordres n'avaient été que trop fidèlement exécutés et pleura au souvenir de ce crime inutile. Il finit par savoir que l'usurpateur était un certain Gaumatâdont la ressemblance avec Bardiya était si frappante, que les personnes même prévenues s'y laissaient aisément tromper. Ce Gaumatâ avait pour frère un certain Patizêithès à qui Kambysès avait confié la surveillance de sa maison'. Tous deux connaissaient la mort de Bardiya; ils savaient aussi que la plupart des Perses l'ignoraient et croyaient le prince encore vivant. Gaumatâ profita de ces circonstances pour se proclamer roi, et son imposture fut bien accueillie partout* : les provinces orientales de l'empire venaient de se soumettre à lui sans opposition quand l'un de ses hérauts rencontra l'armée de Kambysès. D'abord atterré de cette nouvelle, Kambysès allait partir à la tête des troupes qui lui étaient restées fidèles, lorsqu'il mourut d'une manière mystérieuse. L'inscription de Béhistoun semble dire qu'il se tua de sa propre main dans un accès de désespoir, Hérodote raconte qu'en montant à cheval il s'enfonça la pointe de son poignard dans la cuisse à l'endroit môme où il avait blessé le bœuf Hapi : « Se sentant blessé à mort, il demanda le nom de l'endroit où il se trouvait, et on lui répondit « Agbatana * ». Or, avant cela, il lui avait été annoncé par l'oracle de Bouto qu'il finirait ses jours à Agbatana. Il avait compris l'Agbatana de Médie, où tous ses

1 . Denys de Milet, qui vivait un peu avant Hérodote, donne à Patizêithès le nom de Panzyth5s. Ctésias {t^ersicaj § 10) et Tinscription da Béhistoun (L, 11) ne mentionnent qu'un seul mage, que Ctésias appelle Sphendatès, et l'inscription Gaumalà. Ce Gaumatâ est le Coméiès de Trogue-Pompée et de Justin, I, 9. — 2. Bfhistourif 1, 48. Cf. Spiegel, Srdnisehe AUnihumikunde, U, p. 302, et G. Rawlinson, The fine great MonarehieSf t. 111, p. 398. — 3. Etienne de Byzance mentionne une Ecbatane syrienne, et Pline, H, N,, V, 19, assure que la ville de Carmel s'appelait d'abord Ecbatane. On a voulu identifier l'Agbatana syrienne d'Hérodote avec Batanœa ou avec Hamath ; peut-être faut-il la rapprocher du Bahhtan des textes hiéroglyphiques.

ia* CHAPITRE XUI.

trésors étaient, et avait pensé qu'il y mourrait dans un âge ayaneé : mais ToraGle entendait Agbatana de Syrie. Lors donc qu'il eut ouï le nom de Tendroit, il revint k lui : il comprit le sens de Toracle et dit : << C'est donc ici que Kambysès, fils de Kyros, est condamné à mourir. » li expira vingt jours après, sans laisser de postérité et sans avoir désigné son successeur ^

«Mmatâ et Varies I"| réorcanlsetleii et «IItIsI#b 4<* l'empire perse | eipédltleBS vers le Meré et Tere l'Bett en fleytiile et en Cirèee.

On a considéré souvent la révolte de Gaumatà comme une sorte de mouvement national qui rendit aux Mèdes leur ancienne suprématie et enleva un moment aux Perses Tempire de TAsie^ Gaumatâ n^était pas Mède: il était né en Perse, dans la petite ville de Pisyaouvada, près du mont Arakadris*. D'abord soutenu par les provinces centrales et orientales, il fut reconnu de tout Tempire aussitôt après la mort de Kambysès. On le tenait généralement pour Bardiya, et cela suffisait pour lui assurer le respect et la fidélité des Perses. Afin de gagner h sa cause les

1. Hérodote, III, 64-65. Ce conte du personnage auquel on préilil qu'il mourra dans un endroit connu, et qui esl frappé à mort dans un endroit inconnu du môme nom, a servi plusieurs fois dans Thistoire. Témoin l'exemple de l'empereur Julien et celui du roi d'Âoglelerre Henri III, à qui on avait annoncé quMl mourrait à Jérusalem, et qui mourut, en effet, dans une chambre du château de Westminster qu'on appelait Jérusalem. Ctésias (PerHca, § 12) raconte que Kambjrsès se blessa à Babylone un jour qu'il s'amusait à sculpter du bois. ->

2. La plupart des écrivains anciens ont partagé cette opinion (Hérodote, m, 61; 199; Platon, Loit, III, p. 694-695, etc.), que le plus grand nombre des écrivains modernes a cru devoir adopter à leur suite (Niebuhr, Vortrage ûber alte Gêtehiehtey I, 157, 899; Orote, Hiitory of GreecêflV, p. 301-302; Spiegel, Erdnùehe Alterthumskunde, II, p. 310). M. Georges Rawtinson a fort bien montré que le mouvement de Gaumatâ n'avait pas pris naissance en Médie et n'avait rien changé à la domination persane : il admet que l'usurpation des Mages était le prélude d'une révolution religieuse {On the Magiam Rev^Miên «lut 9k4 H$ign of îhe pseude-Smêrdis, dans J7«r0da(u«, t. HI, p. 454- 468). —

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