Lepsius, Denkm.y II
des rois antérieurs à Ménès. Le fond de cette bibliothèque devait se composer d’ouvrages religieux, de chapitres du Livre des Morts, copiés d’après les textes authentiques déposés dans les temples ; de traités scientifiques sur la géométrie, la médecine et l’astronomie; de chroniques où étaient consignés les dits et faits des anciens rois, ensemble le nombre des années de leur vie et la durée exacte de leur règne ; des manuels de philosophie et de morale pratique; bien certainement aussi quelques romans1. Tout cela, si nous l’avions, formerait « une bibliothèque qui serait bien plus précieuse pour nous que celle d’Alexandrie8 » ; par malheur, nous ne possédons pluo de tant de richesses que les fragments d'un recueil philosophique. Pour tout le reste, nous en sommes réduits à de rares indications qui, éclairées et complétées au moyen des données monumentales, nous permettent à p^'ne de déterminer avec quelque certitude l’étendue des connaissances qu’avaient alors les Égyptiens.
Dès les premiers jours, leurs astronomes constatèrent qu’un certain nombre des astres qui brillaient la nuit audessus de leurs têtes paraissaient animés d’un mouvement de translation à travers les espaces, tandis que les autres demeuraient immobiles. Cette observation, répétée maintes et maintes fois, les conduisit à établir la distinction des planètes et des étoiles ou, comme ils les appelaient, des indestructibles (akhimou-sokou). Ils comptèrent parmi les premières « Horus, guide des espaces mystérieux » (Hartapshitiou), notre Jupiter, que son éclat désigna comme le chef de la bande; « Horus, générateur d’en haut » (Harkahri), Saturne, la plus éloignée de celles qu’œil humain puisse apercevoir sans le secours des instruments; Harmakhis, Mars, à qui sa couleur rougeâtre valut aussi le surnom d’Hardoshir, l’Horus rouge, et dont le mouvement rétrograde en apparence à divers moments de l’année ne leur échappa point; Sovkou, Mercure; Vénus enfin, qui dans son rôle d’étoile du matin s’appelle Douaou, et Bonou peut-être dans
4. Un fragment de conte ( Pap . de Berlin , III) pourrait bien remonter jusqu'à la V* dynastie. Cf. Maspero, Études égyptiennes , t. 1, p. 73-80. — 2. E. de Rougé, Recherches, p. 73.
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celui d’étoile du soir’. Le soleil lui-même* ce centre fixe de tous les systèmes anciens, subit chez eux la loi du mouvement universel et il voyagea dans le ciel en compagnie des étoiles errantes2.
Pour les Égyptiens le ciel est une sorte de plafond solide, en fer pensait-on, sur lequel roulent les eaux mystérieuses qui enserrent la terre de toutes parts. Aux jours de la création, quand te chaos se résolut en ses éléments, le dieu
Shou souleva ce plafond : le Nil d’en haut commença à couler au sommet des montagnes qui bornent notre monde, et c’est sur ce fleuve céleste que flottent les planètes et généralement tous les astres qui ont un lever et un coucher visibles dans la vallée : les monuments nous les montrent figurés par des génies à formes humaines ou animales qui naviguent chacun dans sa barque à la suite d’Orion. D’autre part, on se représentait les étoiles fixes comme des lampes (. khabisou ) suspendues au plafond de fer et qu’une puissance divine allumait chaque soir pour éclairer les nuits de la terre. Au premier rang de ces astres-lampes, on mettait les
1. E. deRougé, Recherches sur le nom égyptien des planètes , dans le Bulletin archéologique de l'Athenœum français , 1846, p. 18-21, 25-28. — 2. Papyrus de Berlin n® VIII , 1. 56.
décans, simples étoiles ou groupes d’étoiles en rapport avec les trente-six ou trente-sept décades dont l'année égyptienne se composait : Sopdit ou Sothis, sainte à Isis; Orion-Sahou, consacré à Osiris et considéré par quelques-uns comme le séjour des âmes heureuses; les Pléiades, les llyades, et beaucoup d’autres dont les noms anciens n’ont pas été encore identifiés d’une manière authentique avec les noms modernes. Bref, toutes les étoiles qu’on peut apercevoir à l’œil nu avaient été relevées, enregistrées, cataloguées avec soin1. Les observatoires de la Haute et de la Basse Égypte, à Dendérah, à Thinis, à Memphis, à Héliopolis, signalaient leurs phases et dressaient chaque année des tables de leurs levers et de leurs couchers, dont quelques débris sont arrivés jusqu’à nous.
Lie tous ces astres, le mieux connu et le plus important était l’astre d’Isis, Sirius, que les Égyptiens nommaient Sopdît, d’où les Grecs ont fait Sothis. Son lever héliaque, qui marquait le premier instant de l’inondation, marquait aussi le début de l’année civile, si bien que tout le système chronologique du pays reposait sur lui. L’année primitive des Égyptiens, ou du moins la première année que nous leur connaissions historiquement, se composait de douze mois de trente jours chacun, soit en tout trois cent soixante jours. Ces douze mois étaient répartis entre/ trois aaisons de quatre mois : la saison du commencement (Sùa), qui répond au temps de l’inondation ; la saison des semailles \Pro ), qui répond à l’hiver; la saison des moissons ( Shomou ). qui répond à l’été. Chaque mois se subdivisait en trois décades; chaque jour et chaque nuit se partageaient en douze heures: si bien que midi répondait à la sixième heure du jour, et minuit à la sixième heure de la nuit.
Ce système, pour simple qu’il parût, avait ses inconvénients, qui ne tardèrent pas à se manifester brutalement. Entre l’année telle qu’il la définissait et l’année, tropique, il y avait une différence de cinq jours un quart ; à chaque douze
1 Le dernier et de beaucoup le meilleur travail sur la matière est dû à Henri Brugsch» Thésaurus Insçriptionum Ægyptiacarum , t. I Astronomische und Astrologische Inschriften* in-4%
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mois qui s’écoulèrent, l’écart entre l’année courante et l’année fixe augmenta de cinq jours un quart, et par suite les saisons cessèrent de marcher avec les phases de la lune. Des observations nouvelles, opérées sur la marche du soleil, décidèrent les astronomes à intercaler chaque année, après le douzième mois, et avant le premier jour de l’année suivante, cinq jours complémentaires, qu’on nomma les cinq jours en sus de l'année ou jours épagomènes. L’époque de ce changement était si ancienne que nous ne saurions lui assigner aucune date, et que les Égyptiens eux-mêmes l’avaient reportée jusque dans les temps mythiques antérieurs à l’avènement de Ménès. « Rhéa (Nouit) ayant eu un commerce secret avec Kronos (Gabou), le Soleil (Râ), qui s’en aperçut, prononça contre elle un charme qui l’empêcha d’accoucher dans aucun mois et dans aucune année ; mais Hermès (Thot), qui avait de l’amour pour la déesse, joua aux dés avec la Lune et lui gagna la soixantième partie de chaque jour, dont il constitua cinq jours, qu’il ajouta aux trois cent soixante jours de l’année1. » Même ainsi corrigée, l’année de trois cent soixante-cinq jours ne répond pas encore exactement à l’année astronomique de trois cent soixante-cinq jours et quart. 11 y eut donc tous les quatre ans un retard d’un jour sur cette année, si bien que pour 565x4 ou 1460 années astronomiques, on compta 1461 années civiles écoulées. Au bout de quatorze siècles et demi, l’accord, si longtemps rompu, était parfait de nouveau : le commencement de l’année civile se superposait alors, et pour une fois seulement, à celui de l’année astronomique ; le commencement de ces deux années concordait avec le lever héliaque au matin de Sirius-Sothis, et par suite avec le début de l’inondation. Les prêtres célébrèrent le lever de l’astre par des fêtes solennelles, dont l’origine devait remonter plus haut que les rois de la première dynastie, au temps des Shosou-Horou, et plus tard, à l’époque romaine, les astronomes donnèrent le nom de période sothiaque à la période de 1460 = 1461 dont cette coïncidence merveilleuse leur suggéra l’invention.
De la littérature mathématique de l’époque, nous ne con-