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HIST. ANC. DE L’ORIENT. - MASPERO

d'envahir les villes ou d’emporter les villages du Delta, malgré les mottes artificielles sur lesquelles on les avait, exhaussés, ou simplement de séjourner trop longtemps sur les terrains bas et de les changer en marécages? le Mœris absorbait le surplus des eaux et l’emprisonnait jusqu'au moment où le fleuve commençait à baisser. Au milieu du lac se dressaient, dit-on, deux pyramides couronnées chacune d’un colosse assis, dont l'un représentait Mœris et l’autre la reine sa femme1. Du haut de ce piédestal, le vieux Pharaon semblait dominer son œuvre et contempler éternellement les campagnes dont il. avait assuré la fortune.

Le réservoir construit, Mœris établit sa résidence dans le voisinage et s’y érigea à la fois un palais et un tombeau2. Le palais, devenu temple après la mort de son fondateur, et appelé Labyrinthe, gisait à l’orient du lac, sur un petit plateau qui joint presque l’emplacement de Crocodilopolis. La façade qui donnait sur le Mœris était tout entière d’un calcaire si blanc, que les anciens la supposaient en marbre de Paros. Le reste de l’édifice était en granit de Syène3. Une fois dans l’enceinte, on se sentait bientôt comme perdu au milieu d’un dédale de petites chambres obscures, toutes carrées, toutes coiffées d’un seul bloc de pierre en guise de toit, et reliées les unes aux autres par des couloirs si habilement enchevêtrés qu’un étranger sans guide s’évertuait vainement à en sortir4. Il y en avait, dit-on, trois mille, dont moitié sous terre5. Les murs et les plafonds étaient décorés d’inscriptions et de figures sculptées en bas-relief dans le creux. On enfermait là les emblèmes des divinités ou les statues des rois défunts6, et sans doute aussi les objets précieux, les vêtements sacrés, les sistres, les colliers, les parures emblématiques, en un mot tout le matériel du culte qu’une obscurité perpétuelle pouvait seule préserver des insectes, des mouches, de la poussière et du soleil. Au centre du massif on voyait douze grandes salles hypostyles, affrontées deux à deux, et dont les portes s’ouvraient, six au

li Hérodote, IÏ,cxlix; Diodore, I, 52. — 2. Lynceus de Samos et Demoteles dans Pline, H. N., XXXVI, 15. — 5. ^ine, H. N., XXXVI, 15. — 4. Strabon, 1. XVII, c. î. — 5. Hérodote, II, cxlviii. — 6. Pline, XXXVI, 13,

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midi, six au nord. A l’angle nord du carré, Mœris avait préparé son tombeau, une pyramide en briques crues revêtue de pierre sculptée. C’était aux yeux des Grecs le monument le plus parfait de l’art égyptien. « J’ai vu le Labyrinthe, disait Hérodote, et je l’ai estimé plus grand encore que sa renommée. On rassemblerait tous les édifices et toutes les constructions des Grecs, qu’on les trouverait inférieurs comme travail et comme coût à ce Labyrinthe; et, pourtant, le temple d’Éphèse est remarquable, aussi celui de Samos. Les pyramides encore m’avaient paru plus grandes que leur renommée, et une seule d’entre elles équivaut à beaucoup des plus grandes constructions grecques; et si, le Labyrinthe surpasse-t-il môme les Pyramides1. » On avait raconté à Hérodote que le Labyrinthe n'était pas l’œuvre de Mœris, mais celle de Psammétique et de ses onze corégents. D’autres auteurs remplacèrent Psammétique et Mœris par un Mnévis2, par un Imendès3, par un Pétésoukhis4, qu’on aurait tort de chercher sur les listes de Manéthon.

Ce sont là des légendes où la vérité ne tient qu’une place très mince. Le réservoir fameux, qui réglait l’inondation et qui assurait la fertilité à l’Égypte, n’a jamais existé : ce qu’Hérodote a vu c’est l’inondation — mou-oîri — et ce qu’il a pris pour les digues qui constituaient l’enceinte du réservoir, ce sont les chaussées qui séparaient les bassins l’un de l’autre. Au temps qu’il visita l’Égypte, le lac naturel, qui s'étalait à l’Est de la vallée, occupait une surface beaucoup plus considérable que celle qu’il a de nos jours, et son niveau était assez élevé pour qu’au moment de la crue le pays entier semblât ne .plus former qu’une seule nappe d'eau de la montagne au désert5. Le labyrinthe lui-même n’etait pas ce palais merveilleux que nous décrit Hérodote ; c’est la ville qu’Amenemhaît Ht fonda comme dépendance de sa pvra-

1 Hérodote, II, cxlviii. — 2. Pline, H. N., XXXYI, 15. — 3. Strabon 1. XVII, Ch. I. — 4. Pline, XXXVI, 15. — 5. Linant de Bellefonds, dans son Mémoire sur Le Lac Mœris, avait cru reconnaître le^ restes des digues mentionnées par Hérodote dans les restes de chaussées qu’on voyait encore au milieu du xixe siècle entre les villes d’illalioun e! de Médinet-el-Favoum. Le major Brown a montré l’inanité de cette supposition ( The Fayûrn and [.ake Mœris).-,

mide, et dont les ruines sont visibles près du village moderne de Haouaara1. Les rois de la XIIe dynastie, s’ils n’ont point exécuté les travaux gigantesques que la tradition leur attribuait au Fayoum, n’en furent pas moins des constructeurs acharnés. A Thèbes, Amenemhaît et Sanouasrft Ier embellirent de leurs offrandes le grand temple d’Amon2. Dans la ville sainte d’Abydos, Sanouasrît Ier restaura le temple d’Osiris3. A Memphis, Amenemhaît 111 édiüa les propylées au nord du temple de PhtahA A Tanis, Amenemhaît Ier commença, en l'honneur des divinités de Memphis, un temple que ses successeurs agrandirent à l’enviA Bubaste6, Fakous7, Héliopolis8, Hakhninsou9, Zorit10, Edfou11, et d’autres localités moins importantes ne furent pas négligées. Comme leurs ancêtres de l’Empire Memphite, les princes de la douzième dynastie

1. L’identité du Labyrinthe avec les ruines de Haouarah, indiquée par Caristie-Jomard, Description des ruines situées près de la pyramide d' Haouarah (dans la Description de l'Égypte , t. IV, p. 478-524' et par Lepsius, Briefe aus Ægypten, p. 74 sqq., a été mise hors de doute par Petrie, Hawara, Biahmu and Arsinoe, p. 4 sqq. — 2. Table d’oüïandes d’Amenemhaît Ier (Mariette, Karnak , pi. 8 e) et groupe de statues portant le nom de ce prince ( Id ., pi. 8 d) : blocs au nom de Sanouasrît Ier (id., pl. 8 a-c). — 3. Stèle de Montouhotpôu, au Caire (Mariette. Abydos, t. II, pî. 23; t. III, p. 144), traduite en partie par Lushinglon ( Transactions of the Society of Biblical Archæology , t. VII, p. 353 sqq). — 4. Diodore, I, 51. — 5. E. de Rougé, Cours au Collège de France, 1869; Petrie, Tanis , I, p. 5. — 6. Naville, Bubastis , p. 8-9 et 14, pl. V-IX, XXIII, XXIV, XXXIII, XXXIV. — 7. Porte en granit au nom d’Amenemhait Ier, découverte à Fakous en juin 1883. — 8. Consécration d'un temple à Héliopolis, l’an III de Sanouasrît Ier (L. Stern, The foundation of the Temple, of the sun of Heliopolis , dans les Records of the Past., t. XII, p. 51-57; cf. Zeitschrift , 1874, p. 85 sqq). Le Papyrus de Berlin n° Vil est, soi-disant, la copie d’un lexte écrit sur l’un des murs du lemple bâti par Sanouasrît Ier à Héliopolis (Lepsius, Denkm., VI, pl, 121 c ; cf. Maspero, Notes sur quelques points de grammaire et d'histoire , dans la Zeitschrift , 1870, p, 63). L’obélisque de Matariéh est probablement le seul débris visible de ce temple. — ■ 9. Stèle de l’an XIV de Sanouasrît III (Lepsius, Denkm ., II, pl, 136 a). — 10 Aujourd’hui Taoud. Table d’offrandes au nom de Sanouasrît Ier (Maspero, Notes sur quelques points de grammaire et d'histoire , dans le Zeitschrift , 1882, p. 123). — 11. D’après une inscription du grand temple, dans laquelle Amenemhaît et Sanouasrît sont mentionnés, sans qu’on y ait joint aucun prénom qui permette de savoir duquel des rois de ce nom il s’agit (Brugsch, Drei Festkalender , A 1. 25] .

PÉRIODE THÉBAINE

mettaient tous leurs soins à se préparer des tombeaux magnifiques. « Mon maître, disait sous Sanouasrît Ier le scribe Mirri, m’envoya en mission pour lui deviser une grande demeure éternelle. Les couloirs et la chambre intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes, sculptées, belles comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des portes, des obélisques, une façade en. pierre blanche de Rouou; aussi Osiris, seigneur de l’Amentit,

Pectoral de Sftnouasrit III.

s’est-il réjoui des monuments de mon seigneur, et moimême, j’ai été dans le transport et l’allégresse en voyant le résultat de mon travail l. » Cette pyramide de SanouasrîtIer a été retrouvée à Licht2, celle de Sanouasrît III à Dahchour3,

1. Louvre, 0^3. 1., 4-7; cf. Maspero, Notes sur quelques points de grammaire et d'histoire, dans les Mélanges d' archéologie égyptienne et assyrienne , t. I, p. 221. — 2. Elle fut ouverte par Maspero en 1882 et 1886, mais on ne put en examiner les chambres, tant elles étaient remplies d’eau : on constata pourtant qu’elle avait appartenu à Sanouasrît 1er (Maspero, Études de mythologie et d'archéologie, t. I, p. 148- 149; Guide du Visiteur au Musée de Boulaq, p. 222-223). Les fouilles de Gautier et Jéquier en 1895 ont confirmé cette identification et amené la découverte de onze statues de Sanouasrît Ier (Maspero, Guide duVîsiteur au Musée du Caire, p. 47-48, n° 1365.) — 3. E. de Rougé, Examen

celles de Sanouasrît II et d’Àmenemhaît III à ïllahoun et à Haouara1. telles sont assez endommagées pour la plupart, mais c’es! dans l’une d'elles, celle de Sanouasrît III, qu’ont été recueillis ces admirables bijoux qui font aujourd’hui' l’une des richesses du musée du Caire2. Ce sont des bijoux de mort, à la monture un peu trop légère pour le poids des émaux qui y sont enchâssés, mais, ce défaut indiqué, quel goût dans le dessin, quelle richesse de couleur, quelle habileté d’exécution : l’art de l’orfèvrerie n’a jamais rien produit qui dépasse ces chefs-d’œuvre des vieux artisans égyptiens5. Toutefois les tombes royales comme les temples sont trop ruinés pour qu’on puisse juger, par ce qui nous reste d’eux, l’état de la sculpture et les conditions de la vie princière. Les hypogées où reposaient les barons féodaux, qui se partageaient le territoire sous la suzeraineté des Pharaons, se révèlent de jour en jour, à Siout, à Berchéh, à Meîr, à Éléphantine : mieux protégés contre la rapacité des envahisseurs de l’Égypte et contre les ravages du temps, ils ont survécu et ils suscitent à nos yeux la vallée du Nil telle qu’elle était il y a cinq mille ans depuis la première cataracte jusqu’au voisinage de Memphis.

Toutefois c’est à Béni-Hassan, dans le cimetière des sires héréditaires de Mihi4, que l’on comprend le mieux quelle était alors la condition du pays. Ces princes appartenaient à ce que j’ai appelé ailleurs la féodalité égyptienne. Aux temps agités de la dixième et de la onzième dynastie, leurs ancêtres avaient probablement joui d’une indépendance complète et formé une de ces dynasties locales, inconnues aux annales officielles du royaume, mais si vivaces qu’elles reparaissaient à chaque nouvelle révolution qui affaiblissait l’autorité du pouvoir central. Soumis par les Antouf et les

critique , p. 51 ; J. de Morgan, Dahchour , t. I, où les travaux qui ont amené l’ouverture de la pyramide sont racontés tout au long. — 1. Elles oni été explorées par Petrie, Kahun, Gurob, and Illahun , p. 5-8, 11, 12-17, 21-32, Illahun, Kahun and Gurob, p. 1-15, Hawara, Biahmu and Arsinoe, p. 3-8. — 2. Maspero, Guide du Visiteur au Musée du Caire , p. 417-423. — 3. Ils ont été découverts par M. de Morgan, et publiés en partie par lui dans Dahchour, X. I. — 4. Dans l’Heptanomide. Cf. Sur ces princes, Maspero, la Grande Inscription de Béni-Hassan , dans le Recueil , t. I, p. 160 sqq

PÉRIODE THÉRA1NE

Montouhotpou avant d’avoir réussi à s’étendre sur les nomes voisins, ils se contentaient pour le moment d’occuper auprès de la personne du Pharaon les places les plus exaltées auxquelles la hiérarchie leur permettait d’aspirer. Aussi rien n’est-il plus curieux que leur biographie pour se faire une idée de l’histoire des classes nobles. Le premier d’entre eux que nous connaissions avait été institué noma^que dans la ville de Monâït-Khoufoui par Amenemhaît Ier, au cours des victoires qui assurèrent à celui-ci la possession incontestée de l’Egypte. Lorsqu’il devint seigneur de Mihi, son fils Nakhîti lui succéda à Monâït-Khoufoui, avec le titre de gouverneur; mais, Nakhîti étant mort sans postérité, le roi Sanouasrit Ier voulut bien accorder à la sœur du jeune homme, Baqit, la qualité de princesse héritière. Baqit apporta le nome de Mihi en dot à Nouhri, qui était de la famille des barons de Khmounou, et doubla de la sorte la fortune de ce dernier. L’enfant qui naquit de leur union, Khnoumhotpou, fut nommé tout jeune gouverneur de Monâït- Khoufoui, titre qui paraît avoir appartenu dans la famille à l’héritier présomptif, comme plus tard sous la dix-neuvième dynastie le titre de prince de Koush appartenait à l’héritier présomptif de la couronne d’Égypte. Son mariage avec la dame Kbiti, princesse héritière du dix-septième nome, rangea sous son autorité l’une des provinces les plus fertiles de i’Heptanomide. Sous son fils Nakhîti la maison atteignit l’apogée de la grandeur. Nakhîti, confirmé dans toutes ses dignités, prince du dix-septième nome des droits desamère, reçut de Sanouasrit II un grand gouvernement, qui renfermait quinze des nomes du midi, d’Aphroditopolis jusqu’aux frontières de Thèbes1.

On voit par cet exemple avec quelle facilité les nomes, principautés héréditaires distribuées entre quelques familles illustres, passaient de l’une à l’autre par mariage ou par succession, à condition pour le nouveau titulaire de régulariser son acquisition et de se faire investir par le souverain régnant. Les devoirs de ces petits princes envers leur suzerain et leurs sujets étaient fort nullement définis ; ils de-

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