‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 27 sur 215 · A. Erman, Neuàgyptische Grammaiik, p · texte numérisé non relu

A. Erman, Neuàgyptische Grammaiik, p

LA CONQUÊTE ÉGYPTIENNE

donné, mes cavaliers ont fui devant eux, et pas un n’est resté pour combattre auprès de moi. » Alors Sa Majesté dit : « Qui es-tu donc, ô mon père Amon? Est-ce qu’un père oublie son fils? Ai-je donc fait quelque chose sans toi? N’ai-je pas marché et ne me suis-je pas arrêté sur ta parole? Je n’ai point violé tes ordres. Il est bien grand, le seigneur de rÉgvpfe qui renverse les barbares sur sa route! Que

Rarnsès II sur son char.

sont donc auprès de toi ces Asiatiques? Amon énerve les impies. Ne t’ai-je pas consacré des offrandes innombrables? J’ai rempli ta demeure sacrée de mes prisonniers; je t’ai bâti un temple pour des millions d’années, je t’ai donné tous mes biens pour tes magasins*. Je t’ai offert le monde entier pour enrichir tes domaines.... Certes, un sort misérable soit réservé à qui s’oppose à tes desseins ! bonheur à qui te connaît! car tes actes sont produits par un cœur plein d’amour. Je t’invoque, ô mon père AmonI Me voici au milieu de peuples nombreux et inconnus de moi ; toutes les nations se sont liguées contre moi, et je suis seul de ma personne, aucun autre avec moi. Mes nombreux soldats m’ont abandonné; aucun de mes cavaliers n’a regardé vers moi; quand

je les appelais, pas un d’entre eux n’a écouté ma voix. Mais je pense qu’Arnon vaut mieux pour moi qu’un million de soldats, que cent mille cavaliers, qu’une myriade de frères ou de jeunes lils, fussent-ils réunis tous ensemble! L’œuvre des hommes n’est rien, Arnon l’emportera sur eux. J’ai accompli ces choses par le conseil de ta bouche, ô Amon ! et je n’ai pas transgressé tes conseils : voici que je t’ai rendu gloire jusqu’aux extrémités de la terre! »

Songez qu’il est sur un champ de bataille, que les Syriens le serrent et qu’il est seul contre une multitude. 11 ne s’agit plus pour lui de vaincre, mais de rompre la ligne ou de mourir comme il convient à un roi : malgré le danger qui l’accable, son premier mouvement le porte vers son dieu. Au moment de se précipiter dans la mêlée et de tenter l'effort suprême, il prend son père Amon à témoin et il l’appelle au secours, non pas brièvement, par quelques mots jetés au hasard entre deux coups d’épée, mais longuement, avec autant. de calme et de sérénité que s’il était encore dans les sanctuaires pacifiques de Thèbes. La pensée divine s’est emparée de lui et l’a pour un instant ravi à la terre ; le danger a disparu, les ennemis se sont évanouis, le monde entier semble s’ètre dérobé sous ses pas; il est monté sans secousse aux confins d’un monde si calme et si haut, que le bruit de la bataille n’arrive plus jusqu’à lui. 11 contemple Amon face à face, il lui redit les honneurs qu’il a rendus aux dieux, les bienfaits dont il a comblé leurs temples, et il réclame l’intervention des puissances célestes, non pas, comme un simple mortel pourrait le faire, en termes humbles et suppliants, mais sur un ton impérieux et grandiose où perce le sentiment de sa propre divinité.

Le secours ne se fait pas attendre. « La voix a retenti jusque dans Hermonthis, Amon vient à mon invocation ; il me donne sa main. Je pousse un cri de joie, il parle derrière moi ; « J’accours à toi, à toi Uamsès-Miamoun, v. s. f.; je « suis avec toi. C’est moi, ton père ! ma main est avec toi et je « vaux mieux pour toi que des centaines de mille. Je suis le « seigneur de la force aimant la vaillance; j’ai reconnu un « cœur courageux et suis satisfait. Ma volonté s'accomplira. » Pareil à Montou, de la droite je lance mes flèches, de la

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gauche je bouleverse les ennemis. Je suis comme Raal en son heure, devant eux. Les deux mille cinq cents chars qui m’environnent sont brisés en morceaux devant mes cavales. Pas un d’entre eux ne trouve sa main pour combattre ; le cœur manque dans leur poitrine, et la peur énerve leurs membres. Ils ne savent plus lancer leurs traits et n’ont plus de force

pour tenir leurs lances. Je les précipite dans les eaux comme y choit le crocodile ; ils sont couchés face en bas, l’un sur l’autre, et je tue au milieu d’eux: Je ne veux pas qu’un seul regarde derrière lui ni qu’un autre se retourne . celui qui tombe ne se relèvera pas. »

L’effet produit par cette subite irruption de la divinité au milieu de la bataille est puissant, même sur un moderne, habitué à considérer l’apparition des dieux comme une simple machine de théâtre. Pour un Égyptien, nourri au respect illimité des forces surhumaines, il devait être irré-

sistible. Le prince de Khati, triomphant qu’il croit être, se sent comme arrêté soudain au milieu de sa victoire par un pouvoir invisible, et « il recule frappé de terreur. Il fit alors avancer des chefs nombreux munis de leurs chars et de leurs gens exercés à toutes les armes : le prince d’Arad, celui de Mysie, le prince d’ilion, celui de Lycie, celui de Dardanie, le prince de Gargamish, celui de Qarqisha, celui de Khaloupou. Ces alliés de Khati, réunis ensemble, formaient trois mille chars. » Tous les efforts sont superflus. « Je me précipitai sur eux pareil à Montou ; ma main les dévora dans l’espace d’un instant, je taillai et je tuai au milieu d’eux. Ils se disaient l’un à l’autre : « Ce n’est pas un homme « qui est parmi nous, c’est Soutkhou le grand guerrier, « c’est Baaî en personne. Ce ne sont pas les actions d’un « homme, ce qu’il fait : seul, tout seul, il repousse des cen- « taines de mille, sans chefs et sans soldats. Hâtons-nous, « fuyons devant lui, cherchons notre vie et respirons encore « les souffles ! » Quiconque venait pour le combattre sentait sa main affaiblie; ils ne pouvaient plus tenir ni l’arc ni la lance. Voyant qu’il était arrivé à la jonction des routes, le roi les poursuivit comme le griffon. »

Les ennemis en retraite, c’est alors seulement qu’il interpelle les siens, moins pour s’assurer de leur secours que pour les prendre à témoin de sa valeur. « Soyez fermes, affermissez vos cœurs, ô mes soldats! vous voyez ma victoire, et j’étais seul : c’est Amon qui m’a donné la force, sa main est avec moi. » Il encourage son écuyer Menna, que le nombre des ennemis remplit d’effroi, et il se rue au travers de la mêlée. « Six fois je chargeai parmi les ennemis. » Enfin son armée arrive vers le soir et le dégage : il rassemble ses généraux et il les accable de reproches : « Que dira la terre entière, lorsqu’elle apprendra que vous m’avez laissé seul et sans un second? que pas un prince, pas un officier de chars ou d’archers n’a joint sa main à la mienne? J’ai combattu, j’ai repoussé des millions de peuples, à moi seul. Victoire à Thèbes et Nouri satisfaite étaient mes grands chevaux, c’est eux que j’ai trouvés sous ma main quand j’étais seul au milieu des ennemis frémissants. Je leur ferai prendre moimême leur nourriture devant moi, chaque jour, quand je

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serai dam mon palais, ar je les ai trouvés quand j’étais au milieu des ennemis, avec le chef Menna, mon écuyer, et avec les officiers de ma maison qui m’accompagnaient et sont mes témoins pour le combat : voilà ceux que j’ai trouvés. Je suis revenu après une lutte victorieuse et j’ai frappé de mon glaive les multitudes assemblées. »

L’escarmouche du premier jour ne fut que le préliminaire d’une action plus considérable. Le lendemain matin, la bataille recommença, avec quel succès pour les Égyptiens et quelles pertes pour les Asiatiques, nous l’avons montré plus haut. Le poète n’entre pas dans le détail de cette seconde affaire : il la décrit rapidement, en quelques lignes consacrées tout entières à l’éloge du roi. C’est qu’en effet le sujet du poème n’est pas la victoire de Qodshou et la défaite des armées syriennes : si importants à l’historien que soient ces événements, le poète les néglige. Il a voulu chanter le courage indomptable de Sésostris,1 sa foi dans le secours des dieux, la force irrésistible de son bras; il a voulu le montrer surpris, abandonné des siens, et rachetant par sa vaillance les fautes de ses généraux, marchant seul aux ennemis, les obligeant six fois à reculer et les tenant en échec jusqu’au coucher du soleil. Tous les faits qui pourraient nuire à l’impression d’ensemble ou diminuer l’éclat de la vaillance royale sont repoussés dans l’ombre. De la maison militaire, une seule mention; du second jour de la bataille, une description insuffisante. Le roi des Khati implore la paix : Sésostris la lui accorde et rentre dans Thèbes triomphant. « Amon s’approcha pour le saluer, disant : « Viens, notre fils chéri, ô Ramsès Mîamoun! » Les dieux lui ont assigné les périodes infinies de l’éternité sur le double trône de son père Atoumou, et toutes les nations sont renversées sous ses sandales1.

1 . Le texte même du poème se trouve aux Papyrus Raifê et Sallier IU, ainsi qu’à Ibsamboul, Abydos, Louqsor, Karnak et au Ramesséion. La traduction est de M. E. de Rougé, Recueil de travaux , 1870, t. i,

La colonisation sidomenne, l’Asie Mineure et les Khati. Les migrations des peuples de l’Asie Mineure et l’Exode. — Ramsès Iil et la vingtième dynastie ? les grands prêtres d Amon.

La colonisation sidonienne, P Asie Mineure et les Khati.

Parmi les peuples de Syrie, les Phéniciens étaient celui qui avait le mieux profité de la conquête égyptienne.^ Placés en dehors de la route ordinaire des armées, ils n’avaient pas eu à souffrir de leur passage non plus que des péripéties de la lutte, comme les autres nations de Canaan. Le groupe du Nord, celui qui comprenait les cités d’Arad et de Simyra, s’était révélé au début assez rebelle ; on l’avait vu, sous Thoütmôsis 111, associé à plusieurs reprises aux révoltes des Boütonôu, mais il avait été châtié d’une manière qui lui avait ôté l’envie de recommencer. Le groupe du Centre et celui du Sud, Gebel et Bérouth, Sidon et Tyr, s’étaient montrés plus résignés à leur sort, depuis le temps de Thoütmôsis 1er jusqu’à celui de Ramsès II, et leur résignation leur avait valu des avantages sérieux. Leurs marins pratiquaient le commerce de commission en Égypte pour le compte des étrangers, et à l’étranger pour le compte de l’Égypte : grâce à la paix dont elles jouissaient, Sidon et Tyr avaient développé leurs flottes et elles étaient parvenues au plus haut degré de la richesse et de l’activité.

Les Phéniciens trafiquaient avec le dehors â la fois par terre et par mer, au moyen de caravanes et sur des vaisseaux. Toutes les routes qui, des principaux marchés de l’Orient, de la Chaldée, de l’Arabie, de l’Arménie, des régions du Caucase, se dirigeaient vers l’Occident, aboutissaient en

dernier lieu à Sidon et à Tyr. Il n’est pas probable que les Phéniciens allassent toujours chercher eux-mêmes la plupart des denrées aux pays de production ; ils les tiraient plutôt des entrepôts intermédiaires de l’Asie Mineure et de la Chaldée. Du moins, ils s’étaient avancés aussi loin que possible sur les grandes voies du commerce, et ils y avaient semé des factoreries aux points importants, vers le gué des rivières et le défilé des montagnes1. Lais, aux sources du Jourdain, non loin de l’endroit où la sente qui mène d’Egypte en Assyrie quitte la Syrie méridionale pour la Cœlé-Syrie, était une colonie de Sidoniens2. Hamath, dans la vallée de l’Oronte, Thapsaque, au bord de l’Euphrate3, Nisibis4, près des sources du Tigre, se targuaient d’être d’origine phénicienne. Ces villes, et d’autres encore dont l’histoire n’a pas gardé la mémoire, étaient comme autant de jalons que les marchands de Sidon avaient plantés sur le parcours de leurs caravanes, et d’entrepôts où ils amassaient les produits des régions environnantes, pour les diriger, en temps opportun, sur leurs magasins du Liban.

Mais Hamath, Thapsaque, Nisibis, perdues au milieu des terres, n’étaient pas, à proprement parler, des possessions sidoniennes : c’étaient des comptoirs dépendants des princes ou des tribus voisines, nullement de la métropole. Le commerce maritime avec les peuples méditerranéens amena, au contraire, la création d’un véritable empire colonial. Les débuts et les progrès des croisières, qui changèrent la Méditerranée en mer phénicienne, ne nous sont connus qu’ imparfaitement : les documents que les archives de Tyr et de Sidon renfermaient à ce sujet n’existent plus, comme aussi les ouvrages que les écrivains d’époque gréco-romaine avaient composés à leur aide. Presque tout ce que nous savons nous est parvenu sous forme de mythe. On contait que Melkarth, l’Hercule tyrien, avait rassemblé une armée et une flotte nombreuses, dans le dessein de conquérir l’ïbérie, où régnait Khrysaor, fils de Gêryon. Il avait soumis l’Afrique, chemin faisant, il y avait introduit l’agriculture et construit la

1. Movers, Die Phônizier , t. II, 2Ur Theil, p. 159-165. — 2. Josué, xiu, 6; Juges , xvm, 7-8. — 3. Movers, Die Phônizier, t. II, 2‘* Theil, p. 164. — 4. Ét. de Byzance, s. v. Nî<h6i;.

cité fabuleuse d’Hécatompyles, il avait franchi le détroit auquel il donna son nom, fortifié Gadès et vaincu l’Espagne. Après avoir enlevé les bœufs mythiques de Géryon, il étail revenu en Asie par la Gaule, l’Italie, la Sardaigne et la Sicile. Sur celte épopée d’ensemble, qui résume assez bien le^ traits principaux de la colonisation phénicienne, venaient se greffer mille traditions locales. C’était Kinyras fondant des villes à Chypre et à Mélos; c'était Europe ravie par Zeus, Kadrnos visitant Chypre, Rhodes, les Cyclades, à la poursuite de sa sœur, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant mourir en Illyrie Partout où les Phéniciens avaient pris pied, la grandeur et l’audace de leurs opérations avaient laissé dans l'imagination des indigènes des souvenirs ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, la durée de leur domination, étaient passés à l’état de légendes, et c’est grâce à ces légendes mêlées de fables qu’on devine en partie l’histoire perdue de leurs découvertes.

Les Giblites avaient été peut-être les premiers à essaimer sur les côtes environnantes1 * * IV,. Mais Byblos était un rendezvous de pèlerins, plutôt qu’une ville de commerce2. Les Sidoniens continuèrent et poussèrent plus loin leurs explorations : ils occupèrent Chypre, où Byblos n’avait que des établissements de peu d’importance. Au jugement des anciens, Chypre n’était inférieure à aucune des îles du monde alors connu3. Elle est longue d’environ soixante lieues et large en moyenne de vingt; elle projette vers le nord -est une péninsule étroite, assez semblable à un doigt tendu vers l’embouchure de i’Oronte. Deux chaînes de montagnes peu élevées la traversent presque parallèlement de l’est à l’ouest ; aujourd’hui encore la vallée qui les sépare étonne les voyageurs par sa fertilité. Le sol est un dépôt d'humus noir, aussi profond que celui de l’Égypte4, et renouvelé chaque année par les crues du Pediæos et de ses affluents3. Jadis les montagnes étaient boisées6 et offraient à

1. Movers ,Diej Phônizier, t. II, 2,erTheil, p. 193 sqq. — 2. E. Renan, Mission de Phénicie , p. 179 sqq., donne l’énumération de ses temples

aux temps classiques. — 3. Strabon, 1. XIV, 6; Eustache, Ad Dionys

v. 508. — 4. Elien, Histoire Anim., V, 50. — 5. Ross, Voyage aux Iles

IV, p. 119. - — 6. Eratostbène dans Strabon, 1. XIV, 6.

une puissance maritime des ressources inépuisables : sous les empereurs romains, les Chypriotes se vantaient de pouvoir construire et gréer un grand navire, de la quille à la pointe des mâts, sans rien emprunter à l’étranger1. Le sol est généralement fertile. Il produit du blé en quantité suffisante pour la nourriture des habitants et il se prête à l'élève île la vigne et de l’olivier : mais sa richesse véritable est ilans les mines. On y rencontre encore du fer, de l’alun, de l’amiante, de l’agathe, de la sardoine et des pierres précieuses : les collines de Tamassos renfermaient tant de cuivre, que les Romains s’accoutumèrent à désigner ce métal par l’épithète de cyprium 2, et le mot s’est glissé depuis dans toutes les langues de l’Europe. On ne sait ni quel nom avaient les premiers habitants de file, ni à quelle race il convient de les rattacher. Les documents égyptiens semblent enregistrer Chypre sous le nom d’Asi3, mais, dès le temps de la dixhuitième dynastie, Chypre était déjà une terre phénicienne. Byblos avait fondé le célèbre sanctuaire de Paplios sur la côte ouest; Golgos, Lapethos, Kourion, Karpasia, Soli, Tamassos, étaient autant de petits États distincts, gouvernés par des rois indépendants l’un de l’autre. D’abord placés sous l’inlluence de Byblos, les royaumes de Chypre se rangèrent ensuite sous celle de Sidon. Ils reçurent alors des colons sidoniens qui garantirent leur fidélité à la métropole et qui achevèrent de faire de l’île un pays sémitique*.

Vers le Sud, les Phéniciens ne possédaient pas d’établissements durables. Ils eurent des postes fortifiés sur la côte méridionale de la Syrie, à Dor5, à Joppé6, au mont Casios, sur la frontière de l’Égypte. Au delà du mont Casios, leur pouvoir cessait :• Pharaon n’aurait jamais permis à des étrangers de bâtir des forts sur son territoire, aux embouchures de son fleuve. Ils durent se contenter d’avoir dans les grandes cités du Delta, à Tanis, à Bubaste, à Mendès, à Sais, à Ramsès-Anakhouitou, des entrepôts astreints à la

i. Ammien Marcellin, 1. XIV, 27. —2. Strabon, 1. XIV, 6; Pline, II. N.,

1. XXXXIV, 8. — -3. Cf. p. 200, note 3. — 4. Movers, Die Phônizier , t. II,

2, #r Theil, p. 203-246. — 5. Étienne de Byzance, s. v. A&poç. Dor avait une pêcherie de pourpre et une enceinte fortifiée (cf. E. Renan, Mission de Phénicie, p. 40-41, 757). — 6. Étienne de Byzance, s. v. ’Iôtuj.

surveillance de l’autorité égyptienne. Les magasins qu’ils installèrent à Memphis, au quartier Ankhtooui, acquirent un développement considérable et devinrent une ville véritable1. D’Égypte leurs vaisseaux, s’avancèrent vers l’ouest, le long de l’Afrique, mais d’abord sans grands résultats : les côtes inhospitalières de la Marmarique arrêtèrent leur expansion de ce côté pour quelques siècles.

Aussi bien les pays du Nord offraient à leurs armateurs un vaste champ de gains et d’aventures. Un peu au delà de l’Oronte, le rivage tourne vers l’ouest et ne quitte plus de longtemps cette direction : la Syrie cesse, l’Asie Mineure commence. Elle affecte la forme d’un plateau compact, délimité de tous les côtés et sillonné par des montagnes puissantes : c’est comme « un petit Iran qui surgit du sein de trois mers », la Méditerranée, la mer Égée et le Pont-Euxin2, Au sud, le plateau s’appuie sur le Tauros; au nord, il est borné par une chaîne de moindre hauteur, détachée du Caucase, qui se déploie parallèlement à la mer Noire et qui se termine à l’Olympe de Mysie, entre Nicèe et Dorylée. Une ligne de collines peu élevées rejoint le Tauros à l’Olympe et s’étire en diagonale du sud-est au nord-ouest; à l’est, la péninsule s’adosse à l’Euphrate et au massif confus de l’Arménie. Les eaux qui descendent à l’intérieur, vers le centre, n’atteignent pas toutes la mer : seuls, le Pyramos et le Saros au Sud, l’Iris, l’Halys et le Sangarios au nord, ont assez de force pour se frayer un chemin à travers l’épaisse barrière qui les en sépare. Les autres rivières se déversent dans des bas-fonds, où elles créent des marais, des étangs, des lacs aux contours mal définis, analogues à ceux de l’Iran et de la Tartarie. Le plus vaste d’entre eux, le Tatta, est salé, et varie d’étendue selon les saisons.

« Nulle part plus qu’en Asie Mineure on n’observe le contraste de l’intérieur et du littoral. La côte est comme une

1. Brugsch, dans la Zeitschrift fur ægyptische Sprache , 1863, p. 9. Le cimetière de ce quartier étranger nous a rendu un certain nombre de stèles araméennes d’époque persane. 2. « VVie ein kleines Iran baut es sich aus der Mitte dreier Meere auf » (E. Curtius, Griechische Geschichte , t. I, p. 5).

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autre terre, soumise à d’autres lois que l’intérieur1. » Dans la zone occidentale, ce sont des vallées larges et profondes, ouvertes à l’ouest et arrosées par des fleuves travailleurs, dont les alluvions empiètent chaque année sur la mer : le Kaïkos, l’Hermos, le Caystre, le Méandre. Ils roulaient tous de l’or en abondance, au moins dans la haute antiquité, et ils sont isolés l’un de l’autre par des lignes de montagnes, qui se dressent subitement sur la surface unie de la plaine, comme des îles sur le miroir de l’Océan, le Messogis (Kastanéh-dagh), entre le Méandre et le Caystre; le Tmôlos (Kisilia-mousa-dagh), entre le Caystre et Thermos. La côte, profusément dentelée, est flanquée de grandes îles : Lesbos, Chios, Samos, Cos, Rhodes, la plupart assez rapprochées du continent pour en commander les débouchés, assez éloignées de lui pour être à l’abri d’une invasion soudaine. Terroir fertile en blés, en vignes, en olives, comme en marbres et en métaux, ports nombreux et sûrs, cette région de l’Asie Mineure réunissait tous les avantages d’un pays de culture intense et d’un pays de commerce : elle devait être forcément le siège de peuples à la fois laboureurs et marins, producteurs et marchands. Elle était enserrée entre deux groupes de montagnes mal liés au plateau du centre : au nord, l’Ida, revêtu de forêts, riche en métaux, riche en troupeaux; au sud, les cimes volcaniques de la Lvcie, où la tradition logeait la Chimère au souffle de flamme. A l’ouest de la Lycie et au sud du Tauros s’allongeait une côte abrupte, interrompue par T embouchure de torrents qui se précipitent à pic du sommet de la montagne à la mer, et creusent autant de petites vallées parallèles l’une à l’autre. Vers l’extrémité orientale, à peu près à l’angle déterminé par la rencontre de la Cilicie et de la Syrie, les efforts réunis du Pyramos et du Saros avaient amassé une vaste plaine d’alluvions, que les géographes de l’âge classique appelaient la Cilicie plane (Cilicia campestris), par opposition aux cantons pierreux du Taurus (la Cilicie trachée).

Toutes les races du monde antique semblent s’être donné rendez-vous en Asie Mineure, Au nord-ouest, c’était des peu-

1. E. Gurtius, Die lonier vor der tonischen Wanderung , p. 9.

pies barbares, apparentés peut-être aux plus anciens habitants de la Médie, de l’Êlam et de la Chaldée : au pied du Caucase les Ibères, les Kashki ou Colchiens aux bords du Phase, puis, sur la côte du Pont-Euxin, les Saspires et les Chalybes, livrés à l’exploitation des métaux et qui fournissaient d'étain, de cuivre, de fer, même d’argent et d’or la plupart des nations du monde oriental. Plus au sud, dominaient les Moushki et les Tabal, le Meshekh et le Toubal de la Bible. Les Tabal emplissaient le bassin de l’Iris et touchaient à la mer Noire; les Moushki étaient à cheval sur les rives de l’Euphrate supérieur et se répandaient jusque vers l’HalysLDes deux capitales de la Cappadoce classique, l’une, Mazaca, sur le mont Argéion, avait gardé leur nom; l’autre, Koumanou (Comana), avait été fondée par eux et leur avait longtemps appartenu. Il fallut des siècles de lutte pour les déposséder de leur patrimoine et pour les refouler vers le Caucase.

Plus au sud, dans la masse tourmentée du Tauros, s’abritaient les Khati et beaucoup de clans alliés aux Khati, dont quelques-uns étaient d’origine sémitique. Il est assez probable en effet que, dans les premiers moments de l’invasion, les Sémites ne se bornèrent pas à coloniser la Syrie et les bords de l’Euphrate, mais qu’ils jetèrent des scions à l’ouest en Cilicie2, peut-être même vers le Pont-Euxin et la mer Égée; par malheur, la preuve historique de ce fait est encore impossible à donner. Les mots qui nous restent des langues anciennes de l’Asie Mineure se ramènent les uns à la souche aryenne, les autres à des groupes de langues mal déterminés5; les mythes et la religion des peuples mêmes sont apparentés de plus près aux mythes de la Grèce qu’aux religions des Sémites. On a bien identifié Loud, le fils de Sem, avec les Lydiens; mais, quand cette assimilation serait

1. Voir sur ces peuples Gelzer, Kappadokien und seine Bewohner, dans la Zeitschrift , 1875, p. 14-26, et surtout Schrader, Keilinschriften und Geschichtforschung^ASS-ifâ. — 2. En Cilicie, à côté de noms étranges, appartenant probablement à ta langue des Khati, Nineps, Koualis, Bla, Toutoustouês que fournissent les inscriptions, on trouve, dans la nomenclature géographique, des noms sémitiques, Saros (Ét. de Byzance, s. v. "Aopva), Tarsos, etc. — 5. Voir à ce sujet l'ouvrage de Krâtschmer, Einleitung in die Geschichte der Griechischen Sprache.

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certaine, elle ne prouverait rien pour l’origine du peuple.

quelques tribus sémitiques pénétrèrent en Asie Mineure, elles furent bientôt refoulées, détruites ou absorbées par le reste de la population.

La péninsule proprement dite était donc aux mains d’une race aryenne. L’Hellespont et le Bosphore n’ont jamais constitué une frontière ethnographique : les deux continents entre lesquels ils roulent ne sont, en cet endroit, que les rieux rives d’un même bassin, les deux versants d’une même vallée, dont le fond aurait été enseveli sous les eaux. Les peuples qui avaient envahi la presqu’île des Balkans, et colonisé la Thrace, .franchirent les deux bras de mer qui les divisaient de l’Asie, à une époque fort ancienne1, et ils y importèrent la plupart des noms qu’ils avaient déjà dans leur patrie d’Europe. Il y avait des Dardaniens en Macédoine au bord de l’Axios, comme en Troade autour de l’Ida; des Kébrénes au pied des Balkans et une ville de Kébrénê auprès d’Jlion. La nation illustre des Bryges, Bébryces, Phrygiens, laissa une partie de son effectif dans le bassin du Strvmon, au nord de la Macédoine, et partit pour l’Orient2. Le gros des émigrants se concentra sur le rebord occidental du plateau asiatique, dans le district arrosé au nord par le Sangarios, au sud par le Méandre. Leur domaine, auquel ils assignèrent le nom de Phrygie, a toujours été célèbre par la fertilité de ses champs et par la richesse de ses prairies ; assez chaud pour se prêter à la culture de la vigne, assez tempéré pour conserver à ses habitants leur vigueur native, il fut pendant l’antiquité le siège d’un royaume puissant et d’une race laborieuse. La langue phrygienne approche au grec de plus près peut-être que le gothique ne fait au moyen haut-allemand3; sa déclinaison et sa conjugaison présentaient les flexions et subissaient en partie les lois phonétiques du grec4. Écartés de la* mer par des hommes de même

1. Hérodote, VI, xlv, vii, lxiii; Xanthos, dans les Fragm. H. Græc., t.I, p. 37 ; Strabon, X, 3, 16. — 2. Strabon, XII, ni, 4; VII, m, 2, etc.; Hérodote, VII, lxxviii ; Diodore de Sicile, V, 48. — 3. E. Curtius, Griechische Geschichte , t. I, p. 31. — 4. Ainsi le changement de m final en n (E. Curtius, Griechische Geschichte , t. I, p. 63). Le nominatif singulier est marqué par — as, — es, — is, — os et — a ; le génitif par — aFo;,

famille qu’eux, leur civilisation emprunta à leur isolement un cachet particulier. Leur religion imposait à ses fidèles un dieu suprême, Bagaios1, que les Grecs confondaient avec leur Zeus, un dieu-lune Min ou Menés2, et une déesse mère Amma3, que l’on qualifiait Kybêlé, Agdistis, üindyméné Idæa, selon les montagnes où ses sanctuaires s’élevaient. Les amours de Kybêlé avec Atys, dis de Manès, l’énervement, la mort et la résurrection du jeune dieu, le deuil de la déesse, le fanatisme et les rites barbares de ses prêtres, rendirent les cultes phrygiens fameux dans l’antiquité. La population s’adonnait de préférence aux travaux des champs ; une de ses vieilles lois punissait de mort quiconque avait tué un bœuf ou détruit un instrument de labour4. Selon la légende, Gordios, le premier de ses chefs, aurait été un simple paysan et n’aurait possédé que deux paires de bœufs3 Midas, dis de Gordios et de la déesse Kybêlé, avait acquis au contraire le renom d’un prince riche et guerrier . les deux villes de Prymnêsos et de Midaïon l’honoraient comme héros fondateur/ La royauté phrygienne, condnée d’abord dans un Canton étroit, prospéra et s’élargit sous une série de rois, dont plusieurs portèrent le nom illustré par leur ancêtre. Lu voyageur anglais, Leake, découvrit, au commencement du xixe siècle, près des sources du Sangarios, une vallée entière pleine de tombeaux antiques. « Ils sont d’une époque inconnue, mais de beaucoup antérieure à la domination grecque et romaine; leur caractère tout indigène nous révèle le style architectural des vieux Phrygiens. La langue même des inscriptions est purement phrygienne; et cette langue, avec l’alphabet encore incomplètement déchiffré qui nous en a conservé les rares débris, reste enfermée dans les limites de l’ancien royaume où régna la dynastie de

le datif par — aï, — eï. La troisième personne du singulier du verbe, sosesaïl (exstruxit), etc., se termine par — t au lieu du — ç grec, etc. — 1. Hésychius, s. v. Bayoûoç. Le mot, identique au haut-allemand buslika et au latin fagus , signifie le dieu du chêne, qh'j-fovaïoç. — 2. Lucien, Jup. Tra ''dus, 42; Waddington et Lebas, Voyage en Asie- Mineure, III, n° 6t»8, erc. — 3. Elym. Magnum , s. v. ’'Ap.pa. — 4. Nicolas de Damas, Fragrn. 128, dans Müller, Frag Hist. Græc., t. III. — 5. Àrrien, Anabase , II, ni, 2 sqq.

Midas. Dans toute l’étendue du territoire où se trouvent ces restes vénérables du peuple indigène, on ne voit que de rares débris de monuments appartenant à l’époque romaine;

La déesse rcére et Atys

ü semble que les conquérants successifs de la contrée aient ignoré ces vallées solitaires, où plus tard des familles chrétiennes vinrent chercher un refuge contre la persécution du paganisme, peut-être aussi contre l’invasion musulmane1. » Quelques tombeaux, quelques bas-reliefs où l’on sent l’in-

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