BIST. ANC. DE L’ORIENT. - MASPERO
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enregistraient la mémoire tTiiri État puissant, à cheval jadis sur les fiancé du mont Sipyle, entre la vallée de iTlerUlüs et le golfe de Smyrne. U avait, pour capitale Magnésie, la plus vieille des villes, le siège primitif de la civilisation en ces contrées, la résidence de Tantale, l'ami des dieux, le père de iNiobè et des Pélopidos* Les Lèléges surgissent sur tous les points à la fois, associés ëUx souvenirs les plus nébuleux de la Grèce et de l’Asie Mineure, en Lycie et en Carie comme en Troade, sur les bords du Méandre comme sOr les versants de l’Ida. Les bourgs dé la côte troyérthe, Àntâhdros1, Gam gara2, d'autres peut-être, leur avaient appartenu autrefois ; la Pédasos dU Satnioeis était une de lëürs colonies3 4, et plusieurs PédàSe, disséminées SUC le Versant occidental de l’Asie Mineure, permettent de mesurer le champ de leurs migrations. En Carie, On montrait, au temps dé Strabon, des tombeaux à moitié détruits et des citadelles en ruines auxquelles on appliquait lé nom de Lelegia. A Côté des Lélègës, les CareS dominaient sur le littoral et dans les îles de la mer Égée; les Lyciens confinaient aux Cares et S’embrouillaient parfois avec eux. Un de leurs clans les plus nombreux, Celui des TrêmÜes, ne sortit pas de là péninsule tourmentée que les Grecs qualifièrent plus spécialement de LyCie; d’autres së répandirent dans l’intérieur jusqu’aux bords de l’Halys et de l’EUplirate, où les monuments assyriens signalent leurprêsenceL Un district de la Troade au sud de l’Ida s'appelait LyCié ; il y avait une Lycie en Attlque, des LyciëUs étt Crête 3. Ces trois nations, les Cares, les LycienS, ieS LélègêS, sont tellement mêlées dès l’origine, qu’il est impossible de fixer les limites précises dé leur domaine, et qu’on se voit SOUVéUt obligé
1. Alcée dans Strabon, Xitî, i, 31*— 2. $t. dô ËVzahéë, S. V. G'à^gdra. — 3. D’après le scoliàste de Nlcaiidrë (Thef., 804g Pèdàsofe aurait signifié montagne, probablement dans le langage des Lélèges, On connaît jusqu’à présent quatre Pédase : 1° en Messénie (Strabon, VIII, iv. 1 et 3), où plus tard elle prit le nom de Méthone; 2° sur les rives cîu Satnioeis (Strabon, XIII, 1, 7, 50, 59; cf. Maspero. De Carchemis oppidi
situ , be Pedaào Homericâ, p. 37-30) ; 3° dans le voisibügë de fiÿziïjue
(Agathocle, dans les Fragrti. H. Græé., IV, p. ‘289, 4)*, 4° ëil Carie. —
4. É. de RoUgê, Mémoirh sur Us àtidquês, p. ‘29-30; Fihzi, hicerche , p. 256. — 5. È. Cürtius, Dié lôiiièr i)ôr àêr ioniSchèii Watiderüftg , p.54-
d’appliqueT à toutes ce qui n’est affirmé que d’une seule.
Taudis que l’émigratioH arienne accélérait son mouvement du nord-ouest ail sud-est, des peuples d'origine différente nloi liaient â sa rencontre dit Côté diamétralement opposé. Vers la fui de la dix-huitième dynastie, les Khaii avaient pénétré fiü centre de l'Asie Mineure et porté peut-être leurs armes jusqu’il la mer Égée. Lé souvenir de leurs conquêtes S’eîfaça promptement et ne laissa que des tracés incertaines dans l’esprit des générations postérieures. Les poètes homériques Savaient encore vaguement que, parmi les guerriers venus au secours de Troie, des Kétéens figuraient, dont le prince avait été tué par Méoptolème1. D’ordinaire cependant OU confondait les tvllati àVéC leurs adversaires d’Ëgvptë ou d’Assyrie, et l’on inscrivait au compte de ce.S derniers les légendes qui peut-être avaient eu cours sur les premiers : on attribuait â Sésostris urte conquête de l’Asie Mineure et de la Thrace2, et Ton convertit, le dernier allié de Priara contre les Grecs en un roi de Süse, MerirlnOn, fils de l’Aurore5. Vers le môme temps que les Ivliati entamaient l'intérieur, les ÎMiénicienS battaient les côtes avec assiduité. Les Ciliciens ne paraissent pas avoir répugné à s’allier avec eux, et le rivage Opposé à Chypre se couvrit de comptoirs à noms sémitiques, Kibyra, Masoura, BduskOpous, SyliOii, Mygdalé, Phaselis, Sidyma4. Au lieu d’accueillir les marins qui leur apportaient les produits des Civilisations orientales, les Lyciens s’opposèrent à leur établissement et ne permirent point qu’ils fondassent des colonies chez eüx. Du promon-
1; Odijssée, XI, 519-521, L’identification des Kr|tetoi avec les Khati a été proposée par Robiou, Questions homériques , 1876, p. 64-65, et Gladstone, Homeric Synchroutsms, 1876, p. 1 7 4 sfiq. ; le nom de Qidi l'éjjoild mieux à l’ortiiograplië grecque Krjteioi (voir p. 257). — 2. Hérodote, II, cvi (voir p. 268). — 5. Le passage d’Hérodote (II, cvi) où il est dit que les uns attribuaient à Sésostris, les autres à Memnon, les deux guerriers sculptés sur la route de Sardes, me paraît impliquer une interprétation de la légende qui permet de voir dans Memnon un chef hittite. — 4. Les monuments attribués aux lvha li par Sayce, The Monuments of thé Hittites (dans les Transactions of trie Society of Biblical Archæology, t. Vil, p. 248-293) et Lenormant, Sur un bas-relief' découvert près de Roum-Qalah. (dans la Gazette archéologique , 1883, p. 12i sqq.), ne paraissent pas pouvoir être attribués à l’àge des Ramessides.
toire sacré à la pointe de Cnide, il n’y eut sur le continent qu’un seul entrepôt phénicien autonome, Astvra, en face de Rhodes1. Les Cares y mirent plus de complaisance. Ils laissèrent les Sidoniens débarquer à Rhodes, refouler dans les rnonlagnes les habitants indigènes et s’emparer des trois ports, Jalysos, Lindos et Camyros*. Beaucoup d’entre eux s’engagèrent au service des étrangers ét s’unirent à eux par des mariages; la proportion de sang phénicien s’accrut si fort qu’elle valut parfois à leur pays le sobriquet de Phœnikê, terre phénicienne3, Le peuple issu de ce métissage eut pendant longtemps une importance inestimable pour le développement de la civilisation dans les pays qui bordent la mer Égée. Il essaima partout, à Mégare, en Attique, où plusieurs des grandes familles tiraient de lui leur origine; puis il s’étiola et il mourut sans avoir accompli aucune œuvre durable, comme c’est le cas pour la plupart des peuples bâtards. L’arrivée et le contact des Phéniciens l’avaient fait naître à la vie civilisée. Uni aux Phéniciens et monté sur leurs vaisseaux, il courut le monde à leurs côtés; quand la puissance des Phéniciens commença de déchoir, la sienne décrût du même coup. Son rôle cessa le jour où la dernière colonie égéenne des Phéniciens succomba sous l’influx de la civilisation grecque.
Au delà de Rhodes, deux voies contraires s’offraient au navigateur. S'il tournait au nord et s’il rangeait à droite la côte d’Asie, il gagnait l’embouchure de l’Hellespont. Une partie des flottes phéniciennes suivit cette première route. Toujours écartées du continent par les indigènes, elles se dédommagèrent de leur impuissance en occupant celles des Sporades et des Gyclades que leur position ou leurs richesses naturelles désignaient à leur attention 4. Aidées par les Cares5,
1. Ér. de Byzance, s. v. "Aorupa; cf. Movers, Die Phônizier , t. II, 2** Tlieil, p. 247-257. — 2. Diodore de Sicile, IV, 2,5, etc.; Ergias de Rho îles dans Athénée, 1. VIII, p. 360 sqq. — 3. Selon Athénée (1. III, p. 174 sqq.), deux des anciens poètes lyriques de la Grèce, Corinna et Bacchylides, employaient indifféremment l’un pour l’autre les noms de Cariens et de Phéniciens. — 4. Movers Die Phônizier, t. II, 2*®r Theil, p. 262-263. — 5. Thucydide, I, 8.
elles eurent escale à Délos, à Rliénée, à Paros et sur les îlots voisins. Oliaros tomba entre les mains des Sidoniens1, Mélos entre celles des Giblites2. Mélos produisait en abondance le soufre, l’alun, le blanc de foulon; elle contenait des mines aussi riches que celles de Thèra et de Siphnos. Il y eut des pêcheries de pourpre célèbres à Nisyra, à Gvaros, des teintureries et des manufactures d’étoffes à Cos, Amorgos, Mélos. C’étaient autant de postes moins faciles à assaillir et plus commodes à fortifier que n’étaient les comptoirs de terre ferme3. Les Sidoniens ne s’en durent pas là; ils remontèrent aux côtes de la Thrace et ils s’appliquèrent à exploiter les mines d’or du mont Pangée. Ils s’attaquèrent même à Samothrace, à Lemnos, à Thasos, mais sans succès notable à Tyr était réservé l’honneur de reprendre et de mener à bonne fin l’œuvre qu’ils avaient tentée en ces régions.
Les Cyclades ne furent pas de ce côté le dernier terme de leur activité. Toujours en quête de marchés nouveaux, ils s’engagèrent hardiment dans le canal sinueux de l’Hellespont et ils pénétrèrent dans un bassin spacieux et tranquille, bordé au sud de grandes îles aisées à conquérir et à garder. Après s’en être assuré la libre pratique par la fondation de Lampsaque et d'Abydos, ils se logèrent à Pronectos\ vers la pointe du golfe d’Ascanie, à proximité des mines d’argent que les Bithyniens exploitaient dans les montagnes5. Au fond de cette première mer intérieure un nouveau goulet se creusait, plus semblable à la bouche d’un grand fleuve qu’à un détroit; ils le franchirent avec peine, sans cesse en danger d’être drossés à la côte par la violence du courant et brisés contre les écueils qui semblaient se rapprocher pour les écraser6, puis ils tombèrent dans une mer immense, aux flots orageux, dont les rives boisées s’enfuyaient à perte de vue vers l’orient et l’occident. Ils fdèrent le long de la côte orientale où la renommée des mines du Caucase les attirait7,
1. Héraclide de Dont dans Ét. de Byzance, s. v. ’QXîapoç. — 2. Ét. de Byzance, s. v. Mfp.oç; cf. Movers, Die Phônizier , t. II, 2ter Tlieil, p. 150 151. — 5. Movers. Die Phônizier , t. II, 2ttfr Tlieil, p. 265-575. — 4. Ét. de Byzance, s. v. Etpdvexiroç. — 5. Movers, Pie Phônizier , t. II, 2ter Theil, p. 295-297. — 6. Cf. la légende des Symplégades, qui écrasaient les galères à la sortie du Bosphore — 7. Movers, Die Phônizier , t. II,
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et ils rapportèrent de ces croisières hardies le thon et la sardine, la pourpre, l’ambre, l’or et l’argent, le plomb, l’étain nécessaire à la fabrication clu bronze, et qui leur parvenait aussi par voie de terre, à travers l’Arménie et la Syrie.
De Rhodes ou aperçois, à l'horizon du sud-ouest, les cimes des montagnes cré toises. Tandis que certains des amiraux phéniciens couraient à la découverte du Pont-Eusin, d’autres cinglèrent vers la Crète et l’explorèrent. Elle barre, vers le sud, l’issue de la mer Égée, et elle forme comme un pel it continent qui se suffit à lui-même ; elle renferme des vallées plantureuses et des montagnes couvertes de forets- Vers le xxe siècle avant notre ère, elle reçut d’Asie Mineure des populations d’origine indécise, mais douées d’une civilisation avancée et qui y fondèrent un royaume puissant, heurs monuments nous les révèlent en possession d’une écriture personnelle, d’un outillage industriel perfectionné, et d arts fortement imprégnés à l’origine d’influences chaldéennes et égyptiennes, mais développés d’une façon indépendante, et où l’on sent déjà quelque chose du génie hellénique1. Les Egyptiens qui entrèrent en rapport avec emt sons la XVIIIe dynastie, les confondirent sous le nom de héfatiou avec les Phéniciens qui les leur avaient fait connaître. Les relations nouées avec les Étêocrétois furent surtout de. commerce et d’industrie : les pêcheries de pourpre attirèrent les colons à Itanos; il y eut des comptoirs à happa et à Kairatos2 au nord, à Phœnikê ou Arad, à Gortyne, à Lébênê au sud5. Puis, ce fut le tour de Cythère. Cette roche, postée à l’entrée du golfe de Laconie, à trois lieues à peine du continent, était précieuse et comme station navale* et comme site industriel; les mureoç hxandaris , dont on extrayait la (( pourpre des îles'’ », y pullulaient en telle quantité, qu’à une certaine époque elle eut le nom de Porphyroessa, « la pourprée6 ». Les Phéniciens s’y installèrent à demeure et y
Theil, p. 297-308. — t. Ce sont les monuments découverts par Evans à Cnossos depuis 1899 qui nous ont fait connaître ce peuple et sa civilisation- — 2- Plus tard, Knpsos. — 3. Movers, Die P/tônhier . t. If, 2ter TJieil, p. 258-261. — 4. Thucydide, IV, 55.^- 5. fîzékiel, xxvp, 7, — 6. Ét. de Byzance, s. v. K66rçpç>t. Cf. Clermonl-Gannpau, lç Dieu Satrape
bâtirent un sanctuaire d’Astarté, le premier peut-être qui eût jamais été élevé en Grèce1, Ils gagnèrent de là les belles îles Ioniennes, puis l’JUyrie, puis l’Italie2, La Grèce continentale, entamée au sud par Cythère, à l’est par les Cyclades, ne tarda pas à devenir Je but de leurs visites : elle les vit tour à tour dans l’isthme de Corinthe et dans les îlots qui le précèdent, à Mégare, à Lgine, à Sala mine, en Àrgolide, en Attique, Une légende en honneur pendant l’antiquité veut même qu’un Phénicien, Kadmos, le héros thébain et l’inventeur des lettres, ait conduit une bande de Sidoniens au cœur de la Béotje3, Aucun de ces établissements ne survécut à l’invasion dorienne; mais leur présence au milieu des peuples primitifs de la Grèce eut sur le caractère et sur les religions de la race hellénique une influence dont on commence à rechercher les preuves, après l’avoir niée trop longtemps.
Les migrations des peuples de U Asie Mineure
et PENode,
La réaction fut prompte à venir : réaction des Phrygiens et des autres tribus de l'intérieur contre les Khati, réaction des Grecs et des gens de la côte contre les Phéniciens. « Nous donnons aux peuples maritimes de l’Asie Mineure, à ceux du moins qui appartiennent à la race phrygo-pélasgique, le nom de Grecs orientaux. Si différent qu’ait été le maintien de chacun d’eux vis-à-vis des Phéniciens, tous sans exception surent s’approprier la civilisation de l’étranger plus cultivé et lui prendre habilement ses arts, Habitués de longue date à la pêche, Us commencèrent à munir leurs barques de quilles, qui les rendirent capables de trajets plus audacieux; sur le modèle du navire de commerce, aux formes arrondies et au large ventre, ils construisirent le « cheval de mer », comme ils l’appelaient; ils apprirent à user de la voile en même temps que de la rame; le pilote, à son banc, fixa le
et Les Phéniciens dans le Péloponèse, p. 66 sqq. — 1. Hérodote, I, cv; Pausanias, I, 15, 5; III, 25, 1. — 2. Movers, Die Phônizier , t. II, 2'8r Theil, p. 541-543. -r- 5- Movers, Die Phônizier, t. II, 2,er TReil, p. 85- 92; Fr. Lenormant, la Légende de Cadmus et les établissements phéniciens en Grèce , çLans les premières Civilisations , t. II.
regard, non plus sur les accidents successifs du rivage, nais sur les constellations. Les Phéniciens avaient découvert au pôle l’étoile sans éclat qu’ils reconnaissaient comme le guide le plus sûr de leurs courses nocturnes; les Grecs choisirent une constellation plus brillante, la Grande Ourse, mais, s’ils ne déployèrent pas en cela la même sûreté d observation astronomique que leurs maîtres, ils devinrent pour tout le reste leurs disciples et leurs rivaux heureux. Par là ils réussirent à les chasser entièrement de leurs eaux ; de là vient que, malgré tout, on trouve sur les rivages de la mer d’Ionie si peu de vestiges de la domination phénicienne1. » Les Sidoniens et les Cares ne s’étaient pas privés d’écumer longuement les mers de P Archipel. Comme les Normands du moyen âge, ils s’embarquaient hardiment à la recherche des aventures profitables; ils rôdaient le long des côtes, toujours à l’affût des belles occasions et des bons coups de main. S’ils n étaient point en force, ils abordaient paisiblement, étalaient leurs marchandises et se contentaient, comme pisaller, du gain légitime que l’échange de leurs denrées leur procurait. S’ils se croyaient assurés du succès, ils livraient la bride à l’instinct pillard : ils brûlaient les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et les enfants, qu’ils couraient ensuite vendre comme esclaves sur les marchés de l’Orient, où le bétail humain était taxé au plus haut prix. Les Grecs « s’habituèrent à voir dans la piraterie un métier comme un autre, celui de chasseur ou de pêcheur, par exemple : quand des inconnus débarquaient quelque part, on leur demandait ingénument (c’est Homère qui l’affirme) s’ils étaient marchands ou pirates ». Ils usèrent de représailles contre les flottes et les factoreries phéniciennes, et ils eurent vite fait de reconquérir les Cvclades. Les Sidoniens ne songèrent bientôt plus qu’à se retrancher sur quelques points importants, à Thasos au nord, à Mélos et à Théra au centre, à Rhodes et à Cvthère au sud. Les Ci étois prirent, ce semble, une part active à cette revanche, et ils eurent pendant quelque temps un royaume de cent villes,