‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 33 sur 215 · E. de Rougé, Mémoire sur Les attaques , p · texte numérisé non relu

E. de Rougé, Mémoire sur Les attaques , p

CHÀPttÜÈ vi.

carquois et sa tente. Le camp enlevé, le butin Reconquis, les barbares, poursuivis sans relâche par la charrerie égyptienne, ne réussirent jpas à se rallier et ils évacuèrent le pays plus vite qu’ils ne Lavaient ehVahi. C*est à peine si le chef libyen s’échappa sain ei sauf. La nouvelle de cette victoire remplit l’Égypte d’un enthousiasme d’autant plus sincère que l’effroi avait été plus grand. Le retour du roi et de son escorte à ThèbeS né fût qü’UU triomphe continuel. « Il est très fort, Binrî v. s. f. ; — très prudents sont ses projets; — ses paroles sont, bienfaisantes comme Thôt; — tout ce qu’il fait S’accomplit. — Lorsqu’il est, comme un guide à la tête des archers, — ses paroles pénètrent les murailles. — Très amis dé qui a courbé sori échine — devant Mîarnoun V. s. f., — ses soldats vaillants épargnent celui qui s’est humilié — devant son courage et sa force; — ils tombent sur les Libyens, — consument le Syrien. — Les Shardanes, que tu as ramenés de ton glaive, — font prisonniers leurs propres tribus. — Très heureux ton retour à Thèbes, — triomphant! Ton char est traîné à la main, — les chefs vaincus marchent à reculons devant toi, — tandis que tu les conduis à ton père vénérable, — Amon, mâri de sa mère*. »

Celle victoire délivrait i’Égyple du danger présent; mais, pour l’arracher a la lorpeür qnè signalent les inscriptions, il aurait fallu Uüe main plus ferme qüe celle d’un vieillard de soixante à soixante-dix ans. La faiblesse de Minéphtah encouragea les espérances des princes qui se croyaient des droits à la couronne : ii semble même que certains d’entre eüx n’attendirent pas sa mort pour afficher ouvertement leurs prétentions. Sur Ulie stèle d’Àbydos, conservée au Musée du Caire, un premier ministre du roi, Ramsèsempirinrî, dit Miriou, écrit à la süite de son nom la formule inusitée : aimé de Ramsès Miamoun comme le soleil, pour 1 éternité, a En se rappelant qUe Ramsès II a été divinisé, et en suppléant après atnie de Ràfnsès Miamoun les mots tâàrikh (vivificateur), ort n’en sera pas moins surpris de voir

1. Papyrus Anaslasi II, pi. IV, 1. 4 ; pi. f, t. 4. Cf. Ë. de Rougé, Mémoire sur les attaques , p. 35-36; Maspero, Du Genre épistolaire, p. 82-83; Chabas, Recherches pour servir à i histoire de la XIXe dynastie, p. 93-94

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qu’ün particulier, si élevé en dignité qu’il ait pu être, se soit attribué ürt titré ordinairement réservé aüxrois. En t’abséUce de documents, il nous est impossible d’apprécier à Sa valeur l’espècé d’üsurpation dont cette stèle polie là trace1. » Après tout, ce RaniêèsetUpirinrî, ati lieu d’être un Usurpateur, n’était peut-être qu'un vice-roi* investi d’attributions extraordinaires et de la même autori té que Mînêphtah luimênie avait eue comme lieutenant de Ramsès 11.

Même si l’on admet que leS compétitions plus OU moins déguisées ne commencèrent peutêtre pas du vivant de Minéphtalt, on ne saurait nier qu’elles se produisirent au lendemain de sa mort2. Sur lé fond d’obscurité qui enveloppe cette époquë* un seul fait ressort à peu près certain : Sétoui II, fils dé Mînêphtah* qui* dufaht la vie de son père, était déjà prince dé Koush et héritier pré- statue de Minépiitan

somptif3* ne monta pas

immédiatement sur le trôné; Il fut supplanté par un certain Amenmossou, bis ou petit-fils d’un des enfants de Ramsès li

1. Mariette, Catalogue du Musée de Boulaq , p. 156. — 2. Chabas, Recherches -pour servir à l'histoire de la XIXe dynastie , p. 114-118, a compris i’histoirë rie cette époque d’une manière toute différente. Jusqu’à nouvel ordre, je süis l’arrangement proposé par E de bougé, Étude skr une stèle, p. 185 sqq. — 3. Ce sont dü moins les titres qu’il porte sur ''exemplaire du Conte des deux frères*, qui lui avait appartenu et que ho Us. possédons ënCorô.

morts avant ce Pharaon1 : Àmenmossou régna, quelques années au moins, sur Thèbes et probablement sur l’Égypte entière, puis Sétouî 11 le remplaça. Il régna un peu plus de six ans, sans grand éclat. Une inscription de l’an II lui attribue des victoires sur les nations étrangères2, et 1 un des papyrus du Musée Britannique exalte sa grandeur en termes éloquents. Je ne sais trop jusqu’à quel point on doit se fier à ces indications : le chant de victoire contenu au Papyrus Anastasi IV n’est que la copie, presque mot pour mot, d’un chant de triomphe dédié jadis à Minéphtah et approprié à Sétouî II par une simple substitution de noms. Plusieurs documents contemporains indiquent d’ailleurs des troubles et des usurpations analogues à celles qui avaient attristé les années précédentes. Sétouî II était déjà sans doute d’un certain âge lors du couronnement de son père, à moins qu’on ne préfère voir en lui un enfant né sur le tard et écarté pendant dix à douze ans du pouvoir par l’ambition de ses cousins; de toute manière, il n’avait aucunement l’énergie nécessaire pour tenir tête à l’orage. Une des statuettes du Louvre représente un homme accroupi qui presse entre ses jambes un naos, où figure le dieu Phtah-Sokari. Les cartouches du roi Sétouî II sont gravés sur ses épaules et déterminent son époque; son nom se lit Àiari. « Ses titres sont tellement élevés qu'ils ne conviendraient qu’à un prince héritier du trône, si les troubles profonds qui suivirent le règne de Minéphtah ne nous permettaient pas de soupçonner ici l’usurpation d’un degré d honneur illégitime. Outre les titres ordinaires du souverain pontife de Memphis, que notre personnage s’attribue comme droit héréditaire, il se qualifie héritier dans la demeure du dieu Gabou (l’Égypte), et héritier supérieur des deux pays. La fin de la légende est brisée, mais aucune parenté royale n’est alléguée, malgré ces titres si éminents5. » Avait-il des fils qui furent écartés du trône?

1. Cf. à cet égard G. Maspero, Lettre à M. G. d’Eichthal sur les conditions de l'histoire d'Égypte , qui peuvent servir à expliquer l'Exode du peuple- hébreu, p. 40-43. — 2. Lepsius, Denkm., III, 204. Cf. les légendes de l’hypogée, dans Champollion, Not. desc., t. 1, p. 459. — 3. E. de Ilougé, Notice des monuments , 3® édit., p. 37-38, A 71.

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LES GRANDES MIGRATIONS MARITIMES ET LA XXe DYNASTIE, bu 5

ou bien mourut-il sans enfants? Sa veuve, la princesse Taouasrît, qui paraît avoir été l’héritière légitime du pou¬

voir royal, épousa un de ses cousins, probablement un petitfils de Ramsès II, qui en montant sur le trône s’intitula pen-

Sétoui II.

dont quelques mois Ramsès-Siphtah, mais qui prit bientôt le nom de Siphtah-Ménéplitah. 11 est vraisemblable qu’un certain Hat, qui occupait déjà sous Sétouî II le poste de premier ministre, eut grande part à son élévation : du moins il continua à exercer l’autorité souveraine. Le règne de fÜphtah ne dura pas longtemps, et nous ignorons quels événements le remplirent ou en précipitèr ent la fin.

Ces causes diverses, impuissance des maîtres trop câgés, révoltes des hauts fonctionnaires, accessions des dynasties collatérales, qui, depuis près d’un demi-siècle travaillaient l’Égypte, amenèrent enfm, sous lui-même ou immédiatement après sa mort, la dissolution, je ne dirai pas de 1 empire égyptien, ruais de l’Égypte elle-même, « Le pays de Kîmit s en allait à la dérive1 : les gens qui s’y trouvaient, ils n’avaient plus de chef suprême, et cela f pendant des années nombreuses. jusqu’à ce que vinrent d’autres temps, car le pays de Kîmit était aux mains de chefs des nomès qui se tuaient entre eux, grands et petits. D’autres temps vinrent après cela, pendant des années de néant2, OÙ un Syrien, nommé Irison3, fut chef parmi les princes des nomes, et força le pays entier à prêter hommage devant lui ; chacun complotait avec le prochain pour piller les biens lun de l’autre, et comme on traitait les dieux de même que les hommes, il n’y eut plus d’offrandes faites dans les temples4. » Les termes sont explicites et témoignent d’une anarchie complète. Ils nous montrent avec quelle facilité le faisceau d’éléments dont le royaume des Pharaons se composait pouvait se disjoindre dès que le pouvoir central faiblissait. Sésostris parcourait l’Asie et P Afrique à la tête de ses armées victorieuses; moins de cinquante ans après sa mort, l’Égvpte était morcelée. « Supposez que le désert devienne plaine et que les montagnes s’abaissent, disait un scribe du temps, les barbares du dehors viendront en

1. Litt. : « était jeté, se jetait au dehors ». — 2. Litt. : « des années vides ». — 3. Cf. nom du fils d’Hamon. — 4. Grand Papyrus

Harris, pl. LXXV, I. 2 6. Cf. Eisenlohr, On the political condition of Egypt before the reign of Ramsès III, dans les Transactions of the Society of Biblical Archscologg , t. I, p. 355-384, et Chabas, Recherches pour servir à l'histoire de La XIXe dynastie, p. 1-23.

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Kîmit. » Il n’y eut pas besoin de ces miracles pour que la prédiction s’accomplît. Depuis Ramsès II, la puissance militaire de la dynastie et sa domination extérieure avaient périclité rapidement. Minéphtah avait encore cultivé soigneusement l’alliance hittite et tenu garnison dans les villes principales de la Syrie du Sud : sous Amenmossou, sous Sétouî II, sous Siphtah lui-même, on entend encore des affirmations de victoires, mais on n’aperçoit plus la trace de grandes expéditions au dehors. Les Khati, affaiblis par leurs victoires même, n’étaient plus en état d’inquiéter sérieusement leurs ennemis d’Égvpte devenus leurs alliés, mais ceux-ci étaient trop occupés de leurs querelles intérieures pour pouvoir tirer parti de leur épuisement. Il avait fallu sans doute rappeler les troupes des provinces syriennes, afin de parer aux éventualités des guerres civiles. Quand les peuples étrangers, jusqu’alors réprimés dans leurs velléités d’indépendance, tentèrent la fortune une fois de plus, ils ne rencontrèrent plus devant eux qu’une résistance des plus molles et ils réussirent dans leurs entreprises.

A la faveur des discordes et de l’invasion, les captifs asiatiques ou africains que les Pharaons de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie avaient ramenés s’insurgèrent de toutes parts. « Qn dit que ceux des prisonniers de Sésoôsis qui étaient Babyloniens se révoltèrent contre lui, incapables qu’ils étaient de supporter plus longtemps les travaux auxquels on les soumettait. Ils s’emparèrent d’une position très forte qui domine le fleuve, livrèrent divers combats aux Égyptiens et gâtèrent tout le pays environnant; à la fin, quand on leur eut accordé l’impunité, ils colonisèrent la place et l’appelèrent Babylone, du nom de leur patrie. » Qn contait une histoire analogue sur la bourgade voisine de Troja1. Condamnés à extraire la pierre, à mouler la brique, à creuser les canaux, à bâtir les temples, les palais et les forteresses, les esclaves avaient une vie fort pénible et ils ne demeuraient tranquilles que par Reflet

1. Diodore de Sicile, 1. I, 56. Troja est la ville égyptienne de Taroiou (Brugsch, Zeitschrift , 1867, p . 89 s q.q . ) ; Babylone est probablement Hàbonben, dont on a les variantes Hâ-boben, Hà-bober.

d’une surveillance perpétuelle1. A la première occasion, ils se mutinaient et ils cherchaient à s’évader. Leur nombre était considérable, surtout dans la Basse Égypte, où les Pharaons avaient transplanté des tribus entières d’origine libyenne et sémitique, les f onkhou, les Maziou. Parmi eux se trouvaient les enfants d’Israël, ceux du moins qui avaient préféré rester en Égypte après l’expulsion des Pasteurs. Ravalés à la condition d’esclaves publics, ils n'avaient pas tardé à regretter le temps des Pharaons « qui connaissaient Joseph2 ». Ramsès II plus que tout autre dut leur être cruel : privé parla paix avec les Khati des ressources que la guerre lui procurait , il se servit, pour la construction de ses monuments, d’Égyptiens et surtout d’étrangers internés en Égypte. Les Hébreux des basses époques traçaient un tableau lamentable de la misère de leurs ancêtres en ces jours-là. « Les Égyptiens établirent sur le peuple des commissaires d’impôts pour l’affliger en le surchargeant; car le peuple bâtit des villes fortes à Pharaon, savoir : Pithôrn et Ramsès. — Mais plus ils l’affligeaient, plus il multipliait et croissait en toute abondance ; c’est pourquoi ils haïssaient les enfants d’Israël. — Et les Égyptiens faisaient servir les enfants d’Israël avec rigueur; — tellement qu’ils leur rendirent la vie amère par une rude servitude, leur faisant fabriquer du mortier de briques et toute sorte d’ouvrage qui se fait aux champs; tout le service qu’on tirait d’eux était avec rigueur3. » De même que les autres captifs, les Hébreux n’attendaient qu’une occasion pour se dérober à la dureté de leurs tyrans.

La Iradition la plus accréditée place l’Exode sous le règne de Mînéphtah4, et de fait c’est sur une stèle de ce prince, à propos de la victoire qu’il remporta sur les Libyens, que le nom d’Israël paraît pour la première fois avec certitude 5 :

' 1. Voir à cet égard Chabas, Mélanges égyptologiques, 2* série, p. 108

165. — 2. Exode , i, 8. —3. ld., i, 1144. — 4. E. de Rougé, Examen critique de l'ouvrage de il/. le chevalier de Bunsen , 2e partie, p. 74.

5. C’est la stèle découverte derrière les colosses de Memnon et publiée par Petrie, Six temples at Thebes, puis transportée au Musée du Caire. Elle est connue sous le nom de stèle d’Israël, bien qu’elle ne parle d’Israël que fort incidemment.

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Israël y est mentionné parmi les cités de la Syrie méridionale, au voisinage de Gézer et d’Ascalon, et il est représenté comme détruit déjà sans rémission. Il semblerait donc résulter de ce passage que Mînéphtah est bien le Pharaon de la Bible, celui qui refusa aux Hébreux la permission d’aller sacrifier dans le désert. Mais, à tenir compte des monuments jusqu’à présent connus, rien dans l’état de l’Lgypte n’indique une désintégration poussée si avant que la révolte et la fuite d’une tribu même peu considérable aient pu s'achever heureusement. L’attaque des peuples de la mer porta à l’occident du Delta et ne pénétra jamais jusqu’au pays de Goshen, où les livres juifs nous montrent les principaux cantonnements de la race. Elle ne dura pas assez longtemps pour que les esclaves étrangers eussent le loisir de se concerter et de combiner les mesures nécessaires à leur délivrance. Ce ne serait donc pas sous le règne de Mînéphtah, après une victoire qui rehaussa quelque temps encore à l’extérieur le prestige des armées égyptiennes, et dans un moment où toutes les forces de l’Egypte étaient prêtes à la répression, que les Hébreux auraient pu effectuer impunément leur périlleuse sortie. Ce serait seulement pendant les années qui précédèrent et suivirent la mort de Sétoui II que les conditions favorables à l’Exode se seraient trouvées réunies : décomposition et démembrement de la monarchie égyptienne, invasion et guerre contre les envahisseurs, qui ravagea tout le Delta et qui traîna longtemps. On comprend aisément qu’au milieu du désordre général, une tribu étrangère, persécutée par les Égyptiens et lasse de la persécution, ait quitté ses cantonnements et gagné le chemin du désert sans être énergiquement combattue par ses anciens maîtres, trop menacés dans leur propre existence pour remarquer beaucoup la fuite de leurs esclaves.

Les traditions nationales des Juifs contaient que Pharaon, mécontent de l’accroissement d’Israël, ordonna de tuer tous les enfants mâles qui naîtraient. Une femme de la tribu de Lévi, après avoir caché le sien pendant trois mois, l’exposa sur le Nil dans un berceau d’osier, à l’endroit où la fille du souverain avait accoutumé de se baigner. La princesse eut

pitié de la petite victime, l’appela Moïse, le sauvé des eaux, et la nourrit près d’elle dans toute la science de l’Egypte. Il avait déjà quarante ans, lorsqu’un jour il assassina un Egyp-' tien qui frappait un Hébreu, et il se sauva au Sinaï. Après quarante années d’exil, Dieü lui apparut dans un buisson ardent et lui commanda de tirer son peuple d’esclavage. 11 se rendit donc à la cour avec son frère Àaron, et il sollicita pour les Hébreux l’autorisation d'aller sacrifier dans le désert. 11 ne l’obtint qu’après avoir déchaîné sur la vallée du Nil les dix plaies légendaires et fait périr les premiers-nés de la nation. Poursuivies par Pliai aon, les tribus traversèrent à pied sec la mer RoUge, dont les eaux se séparèrent pour les laisser passer et se refermèrent pour engloutir les Égyptiens1. Alors Moïse et les enfants d’Israël chantèrent ce cantique à P Éternel et dirent *. « Je chanterai à P Éternel, car il s’est hautement élevé; il a jeté dans la mer le cheval et celui qui le montait. — L’Éternel est ma force et ma louange et il a été mon Sauveur, mon Dieu fort. Je lui dresserai Un tabernacle, c’est le Dieu de mon père, je l'exalterai. — L’Éternel est un vaillant guerrier, son nom est PÉternel. — Il a jeté dans la mer les chariots du Pharaon et son armée ; l’élite de ses capitaines a été submergée dans la mer Rouge. — Les gouffres les ont couverts; ils sont descendus au fond des eaux comme une pierre. — . L’ennemi disait: « Je poursuivrai, j’atteindrai, je partagerai le butin; mon âme sera assouvie d’eux; je tirerai mon épée, ma main les détruira. — Tu as soufflé de ton vent : la mer les a couverts ; ils ont été enfoncés comme du plomb au profond des eaux2. «

Telle est l’histoire qui avait cours chez les Hébreux, au moment où leurs livres sacrés furent rédigés en la forme qu’ils ont aujourd’hui. Un seul fait est à conserver dans ce récit : une bande d’Hébreux, lasse de sa condition, profila du désordre pour s’évader et pour se réfugier au désert. Après le premier moment de surprise, les Égyptiens ne s’in

1. Exode, xv, 1-10. — 2. Exode, i, 14. La momie de Mînephtah, découverte par M. Loret en 1898, est aujourd’hui conservée au Musée du Caire.

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quittèrent plus de ce qu’étaient devenus leurs esclaves fugitifs. Mais plus tard, vers l'époque macédonienne, quand les Juifs commencèrent à jouer un rôle auprès des Ptolémées, on s’ingénia à découvrir dans les annales du passé la mention de l’Exode. La tradition hébraïque, superposée plus ou moins heureusement à diverses données des annales et de la légende égyptiennes, fournit à Manélhon la matière d’une version nouvelle. Le roi Aménophis eut, dit-on, la fantaisie de contempler les dieux comme avait fait Hôros, un de ses ancêtres. Un voyant qu’il consulta h cet égard lui répondit qu'il devait avant tout purifier le pays des lépreux et autres hommes impurs; sur quoi, il rassembla, au nombre de quatre-vingt mille, les Egyptiens affligés de vices corporels et il les jeta dans les carrières de Tourah. Il y avait parmi eux des prêtres, dont le malheur irrita les dieux ; le voyant, craignant leur colère, écrivit une prophétie, dans laquelle il annonçait que Certaines gens s'allieraient avec les Impurs et domineraient en Kimît pendant treize ans, puis il se tua. Le roi cependant eut pitié des proscrits et leur concéda la ville d’Avaris, demeurée déserte depuis l’expulsion des Üyksôs. Us s’y constituèrent en corps de nation sous la conduite d'un prêtre d'Iléliopolis, Osarsyph ou Moïse, qui leur imposa des lois contraires à leurs coutumes originelles, les arma et conclut une alliance avec les débris des Pasteurs exilés en Syrie depuis plusieurs siècles. Tous ensemble ils attaquèrent la vallée et ils l’occupèrent sans combat. Amènophis se rappela la prédiction du voyant, ramassa les images des dieux, et s’enfuit en Éthiopie avec son armée et une multitude d’Égvptiens. « Les Solymites, qui avaient envahi le pays avec les Impurs, se comportèrent si indignement envers les hommes, que leur domination devint insupportable à ceux qui durent alors subir leurs impiétés. En effet, non seulement ils incendièrent les villes et les villages, et ne se retinrent point de piller les temples et de briser les images des dieux, mais ils Se servirent pour leur cuisine des animaux les plus révérés et forcèrent à lés immoler et à les dépecer les prêtres et les prophètes qu’ensuite ils jetaient nus dehors,... Après cela, Aménophis revint d’Éthiopie avec une grande armée, ainsi que son fils Uamsès, qui, lui aussi*

avait une armée. Tous deux assaillirent ensemble les Pasteurs et les Impurs, les vainquirent et, après en avoir tué un grand nombre, les poursuivirent jusqu’aux frontières de

Syrie1. »

Ramsès III et la vingtième dynastie; les grands-prêtres d’Amon.

Une dynastie nouvelle se manifesta au milieu de l’incertitude générale. Son chef Setnakhiti, descendant de Ramsès II, maître de Thèbes, eut raison des rebelles et déposséda le Syrien Irisou, non sans peine. « Il fut comme les dieux Kho p ri et Soutkhou en sa violence, remettant en état le pays entier qui était en désordre, tuant les barbares qui étaient dans le Delta, purifiant le grand trône d'Égypte; il fut régent des deux terres à la place de Toumou,* s’appliquant à réorganiser ce qui avait été bouleversé, si bien que chacun reconnut un frère dans ceux qui avaient été séparés de lui pendant si longtemps ?, rétablissant les temples et les sacrifices, si bien qu on rendit aux cycles divins leur hommages traditionnels3. »

Son fils Ramsès 111, qu’il avait déjà associé au trône de son vivant, fut le dernier des grands souverains de l’Egypte Ambitieux d’égaler en tout son homonyme Bamsès II4, pendant les trente-deux années de son règne, il ne cessa de travailler à rétablir au dehors l’intégrité de l’empire, au dedans la prospérité du pays. Malgré les succès que son père avait remportés, il trouva les provinces syriennes perdues et les frontières entamées. A l’est, les Bédouins harcelaient les postes fortifiés du Delta et les colonies minières du Sinaï; à l’ouest, les nations de Libye avaient débordé sur la vallée du

1, Manéthon, dans Josèphe, Contra Apionem, I, xxvi-xxvii. Il est possible que les principaux traits de ce tableau soient empruntés à la persécution d’Okhos, dont le souvenir était récent au temps de Manéthon. — 2. Litt. : a son frère de ceux qui avaient été murés ». — 3. Crand Papyrus Harris, pl. LXXYI, 1. 8-9. Cf. Eisenlohr, On the political condition, p. 363, 364; Chabas, Recherches pour servir à l'histoire de la XIXe dynastie, p. 23-27. — 4. Il poussa l’esprit d’imitation jusqu à donner à ses enfants le nom des fils de Ramsès II (Erman, Die Sohne Ramsès III , dans la Zeitschrift, 1883, p. 60-61).

Nil. Entraînés par leurs chefs, Didi, probablement le fils du Mirmaiou contemporain de Mînéphtah, Mashaken, Tamar et Zaoutmar, les Tabonou, les Timibou, les Kehaka et leurs voisins avaient surgi des profondeurs du désert, et ils avaient conquis le nome Maréotique, le nome Saïtique, les embouchures du Nil jusqu’au grand bras du fleuve, brel toute la région partie occidentale du Delta depuis la ville de

Ramsès Iil en campagne, chassant le lion.

Karbina à l’ouest1 jusqu’à la banlieue de Memphis au sud. Ramsès III, après avoir châtié vertement les Bédouins, marcha contre les Libyens en l’an Y, et les battit complètement. « Ils furent épouvantés comme des chèvres assaillies par un taureau qui bat du pied, frappe de la corne et ébranle les montagnes en se ruant sur qui l’approche. » Les ravages des barbares avaient exaspéré les Égyptiens : ils n’accordèrent point de quartier. Les Libyens s’enfuirent en désordre : quelques-uns de leurs clans, attardés dans le Delta, furent1

1. Sur Karbina, voir G. Maspero, dans les Mélanges d’archéologie égyptienne I, p. 110.

3i4 CHAPITRÉ Vil.

enveloppés, rendus et incorporés à Tannée auxiliaire1.

A peine dégagé de ce côté, Ramsès III se tourna contre la Syrie. Tandis que l'Égypte se ruinait en guerres civiles, son ancien ennemi, le Khati, achevait de perdre ce qui lui restait, de sou prestige. Les nations de l'Asie Mineure, toujours projetées en avant par la pression des peuplades européennes, avaient abandonné leurs demeures et se précipitaient vers ces régions célèbres de Syrie et d'Egypte dont on leur vantait la richesse. Les Danaens, les Tyrsèniens, les Shakalasha, les Zakkalâ» qui avaient succédé aux Daédanes dans Thégémonie des nations troyennes, les Lvciens, les Philistou, entrèrent dans la confédération. Les uns, montés sur des navires,- avaient la charge de ravager les côtes; les autres devaient, traverser la Syrie et brusquer les forteresses de l'isthme, Grossis par les Forces des peuples qu’ils soumettaient en chemin, ils se ruèrent sur la Cllicié, contraignirent les Qidi et les Khati à les suivre, ramassèrent les contingents de Gargnmish, d’Arad et de Qodshou ; après avoir séjourné quelque temps aux environs de cette ville, dans le pays des Amorrhéens, ils poussèrent droit sur l’Égypte. Leur longue marche n’avait pu s’exécuter si rapidement que Ramsès lit ne se fût préparé à bien les recevoir. Après avoir garni les bouches du Nil et les places du Delta, i) se porta à la rencontre de l’ennemi. Le choc des deux armées et des deux flottes eut lieu, en Tan VIH, sous les murs d’un château fort qu’on appelait la Tour de Ramsès III2. 11 opposa aux flottes ennemies « comme un mur puissant de galères, de vaisseaux, de navires de toute sorte, garnis de la proue à la poupe de vaillants bras anjaés. Les soldats d’infanterie, toute l’élite de l’armée d’Égypte, étaient, là comme des lions rugissants sur la montagne ; les gens dp chars, choisis parmi les plus rapides des héros, étaient guidés par toute espèce d’officiers sûrs d’eux-rnêmes3. Les chevaux frémissaient de tous leurs membres et brûlaient de fouler aux pieds les nations. Pour moi, dit Ramsès, j’étais

1. Chabas, Étude sur L'antiquité historique , p. 230-250. — 2. Il semble que la rencontre eut lieu à l’endroit où s’éleva plus tard la Tour de St raton, la Césarée des époques romaine et byzantine, -t 3-JLitt. : a connaissant leur main ».

comme Montou le belliqueux : je me dressai devant eux, et ils virent l’effort de mes mains. Moi, le roi Ramsès, j’ai agi comme un héros qui connaît sa valeur et qui étend son bras sur son peuple, au jour de la mêlée. Ceux qui ont violé mes frontières ne moissonneront plus la terre : le temps de leur âme est mesuré pour l’éternité.... Ceux qui étaient sur le rivage, je les fis choir étendus au bord de l’eau, massacrés comme des charniers; je chavirai leurs vaisseaux; leurs biens tombèrent à l’eau1. »

Cette exécution si prompte ne termina pas cependant les épreuves de Ramsès III. Les anciens alliés des peuples de la mer, les Libyens, n’auraient pas mieux demandé que d’intervenir dans la campagne de l’an Vli I contre l’Égypte. S’ils ne le firent pas, ce fut sans doute qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de réparer leurs pertes : dès qu’ils se sentirent prêts, ils rentrèrent en scène, Leur chef Kapoür et son fils Mashashar entraînèrent les Mashouash, lesSabita, lesKaïqash, et d’autres tribus moins importantes, puis, aidés par des auxiliaires fvrsèniens et Ivciens, ils revinrent à l’assaut du Delta en l’an XI. « Leur âme s’était dit pour la deuxième fois qu’ils passeraient leur vie dans les nomes de l’Égypte, qu’ils en laboureraient les vallées et les plaines comme leur propre territoire. » Le succès ne répondit pas à leur attente. « La mort fondit sur eux en Égypte, car ils étaient accourus de leurs propres pieds vers la fournaise qui consume la corruption, sous le feu de la vaillance du roi qui sévit comme Baal du haut des cieux. Tous ses membres sont investis de force victorieuse; de sa droite il saisit les multitudes, sa gauche s’étend sur ceux qui sont devant lui, semblable à des flèches contre eux, pour les détruire; son glaive est tranchant comme celui de son père Montou. Kapour, qui était venu pour exiger l’hommage, aveuglé par la peur, jeta ses armes et ses troupes agirent comme lui : il éleva au ciel un cri suppliant, et son fils suspendit son pied et sa main. Mais voilà que se dressa près de lui le dieu qui connaissait ses plus secrètes pensées. Sa Majesté tomba sur leur tête comme

1. Greene, Fouilles à Thhhes , 1855. Cf. E. de Rougé, Notice de quelques textes hiéi'oy typhiques, dans Y Atlienæum français, 1855, et Chabas, Études sur l'antiquité historique p. 250-288.

une montagne de granit; elle les écrasa et pétrit la terre de leur sang comme de l’eau : leur armée fut massacrée, massacrés leurs soldats.... On s’empara d’eux; on les traîna, les bras attachés, pareils à des oiseaux entassés au fond d’une barque, sous les pieds de Sa Majesté. Le roi était semblable à Moutou ; ses pieds victorieux pesèrent sur la tète de l’ennemi; les chefs qui étaient devant lui furent frappés et tenus dans son poing. Ses pensées étaient joyeuses, car ses exploits étaient accomplis1. » Les Libyens y regardèrent à deux fois désormais avant de troubler la paix de l’Égvpte.

Les victoires de ces douze années avaient racheté largement les défaites des années précédentes. Une course de la flotte le long des côtes réintégra dans le devoir les anciennes provinces syriennes, et les nations de Khati, de Gargamish, du Qidi, rentrèrent d’elles-mêmes dans l’alliance. Une expédition maritime suivit presque aussitôt contre les régions de l’encens. « J’équipai des vaisseaux et des galères, pourvus de nombreux matelots et de nombreux ouvriers. Les chefs des auxiliaires maritimes y étaient avec des vérificateurs et des comptables, pour les approvisionner des produits innombrables de l’Egypte : il y en avait de toute grandeur par dizaines de mille. Allant sur la grande mer de l’eau de Qiti2, ils arrivèrent au pays de Pouanît, sans que le mal les abattît, et préparèrent le chargement des galères et des vaisseaux en produits du Tonoutir, avec toutes les merveilles, mystérieuses de leur pays, et en des quantités considérables de parfums de Pouanît, chargés par dizaines de mille, innombrables. Leurs fils, les chefs du Tonoutir, vinrent eux-mêmes en Égypte avec leurs tributs; ils arrivèrent sains et saufs au pays de Coptos, et abordèrent en paix avec leurs richesses. Ils les apportèrent en caravanes d’ânes et d'hommes et les chargèrent sur le fleuve, au port de Coptos3. » Quelques soldats dépêchés au Sinaï y replacèrent les districts miniers sous l’autorité du Pharaon4. L’empire

1. Chabas, Études sur L'antiquité historique , p. 242-249. — 2. Un des noms de la mer Rouge. — 3. Grand Papyrus Harris, pl. LXXVII, 1. 8-70, 1. 1. Cf. Chabas, Recherches sur la XIXe dynastie, p. 59-63; Birsch et Eisenlohr, Aimais or Ramsès 111, dans les Records of the Past, t. VI II. p. 49-50. — 4. Chabas, Recherches, p. 63-68.

égyptien était reconstitué tel qu’il était un siècle auparavant, au temps de Ramsès II. On ne vit plus les Shardanes, les Tyrsênes, les Lyciens, les Achéens, débarquer en masse sur les côtes d’Afrique. Le courant de l’émigration asiatique, tourné contre la vallée du Nil pendant cent cinquante ans au moins, reflua vers l’ouest et inonda l’Italie au même temps que les colons phéniciens y arrivaient. Les Tyrsênes prirent

Les chefs pris par Ramsès III.

terre au nord de l’embouchure du Tibre ; les Shardanes se jetèrent sur la grande île qui fut plus tard appelée Sardaigne. Il ne resta bientôt plus en Asie et en Égypte que le souvenir de leurs déprédations, et le récit légendaire des migrations qui les avaient conduits des parages de l’Archipel à ceux de la Méditerranée occidentale. Un seul des peuples confédérés, celui des Philistou, fut autorisé à demeurer en Syrie : il se logea le long de la côte méridionale, entre Joppé et le torrent d’Égypte, dans les cantons habités jusqu’alors par les Cananéens, et il y vécut d’abord dans le vasselage de Pharaon. A l’autre frontière du Delta, une tribu libyenne, celle des Mashouasha, obtint également une concession de territoire :

les soldats mashouasha, recrutés soit en Libye même, soit dans la portion de la tribu campée au bord du Nil, fournirent un corps d’élite, dont les chefs jouèrent bientôt un rôle prépondérant dans l’histoire intérieure de l’Égypte.

ilérodote racontait qu’au retour de ses campagnes Sésostris faillit être tué par trahison. « Son frère, à qui il avait confié le gouvernement, l’invita à un grand repas et avec lui ses enfants, puis il entoura de bois la maison où était le roi et ordonna qu’on y allumât le feu. Le roi l’ayant appris, délibéra sur-le-champ avec sa femme qu’il avait amenée avec lui : celle-ci lui conseilla de prendre deux de ses six enfants, de les étendre sur le bois enflammé et de se sauver sur leurs corps comme sur un pont. Sésostris le fit, et brûla de la sorte deux de ses enfants \ les autres se sauvèrent avec le père1 * 3 *, a Les monuments nous ont prouvé que le Sésostris de la légende d’Hérodote est ici non pas Ramsès Iï, mais sou homonyme Ramsès 111. Un des frères du roi, que les pièces officielles désignent sous le pseudonyme de Pentoêrit, conspira contre lui avec un grand nombre de courtisans et de femmes du harem i il s’agissait de l’assassiner et d’introniser le frère à sa place. Le complot fut découvert, les conjurés cités devant les tribunaux et condamnés, les uns à mort, les autres à la prison perpétuelle8. Ramsès III vécut en paix les dernières années de son règne. Il construisit à Thèbes, en souvenir de ses guerres, le grand palais de Médinét-Habou, élargit Karnak, restaura Louqsor. Le détail de ses fondations pieuses dans le Delta nous a été conservé par un manuscrit de la bibliothèque d’Héliopolis, le grand Papyrus Harris5 *. On y voit que l’Égypte avait recouvré non seulement son empire extérieur, mais son activité commerciale et industrielle. Les beaux jours de Thoutmôsis III et de Ramsès II semblaient être revenus.

La décadence s’accentuait davantage. L’Égypte, éprouvée

1. Hérodote, II, cva. — 2. Th- Devéria, le Papyrus judiciaire de

Turin , où les pièces du procès sont traduites et commejntées. —

3. Voir, sur ce papyrus, Chabas, le Papyrus magique Harris, p. 2, et les

traductions de MM. Birch et, Eisenlohr, dans la Zeitschrift, 4873,

1874, et clans les Hecards of the Past, t VI, p. 21 sqq. ; t. VIII-

p. 5 àqq.

LES GRANDES MIGRATIONS MARITIMES I4T LA XXe DYNASTIE. 310

par quatre siècles de batailles perpétuelles, devenait de plus ru plus incapable d’un élan sérieux : la population, décimée par le recrutement, mal renouvelée par l’introduction incessante d’éléments étrangers, n’avait plus l’endurance ni l’enthousiasme des premiers temps. Les classes nobles, amollies par le bien-être et par la richesse, n’estimaient plus que les professions civiles et raillaient tout ce qui touchait au militaire. « Pourquoi dis-tu que l'officier d’infanterie est plus heureux que le scribe? demandait un scribe à son élève. — - Arrive, que je te peigne le sort de l’oflicier d’infanterie, l’étendue de ses misères! — On l’amène, tout enfant, pour l’enfermer dans la caserne : — une plaie qui le coupe se forme sur son ventre, — une plaie d’usure est sur son œil, — une plaie de déchirure est sur ses deux sourcils; sa tête est fendue et couverte de pus1, — Bref, il est battu comme un rouleau de. papyrus, — il est brisé par la violence. — Arrive, que je te dise ses marches vers la Syrie, — ses expéditions en pays lointains! — Ses pains et son eau sont sur son épaule comme le faix d’un âne — et fout son cou et sa nuque semblables à ceux d’un âne; — les jointures de son échine sont brisées. — U boit d’une eau corrompue, — puis retourne à sa garde. — Atteint-il l’ennemi, — il est comme une oie qui tremble, — car il n’a plus de valeur en tous ses membres, — Finit-il par aller en Égypte, — il est comme un bâton qu’a mangé le ver. Est-il malade, l’alitement le saisit-il, — - il est emmené sur un âne; — - ses vêtements, des voleurs les enlèvent; — ses domestiques se sauvent2. » — Voilà pour le fantassin; le cavalier n’est pas beaucoup mieux traité. « Le scribe Amenomopit dit au scribe Penbisit : « Quand te sera apporté cet « écrit de communication, applique-toi à devenir scribe; « — tu primeras tout le monde. — Arrive, que je te dise « les devoirs fatigants de l’officier de chars, — Lorsqu d « est placé à l’école par son père et sa mère, — sur cinq

1. C’est une description des plaies produites par l’usage du casque et de la cuirasse. —, 2- Papyrus Anaslasi 111 , pl. V, 1. 5; pl. Yl, 1. 2; Ibid. IV , pl. IX, 1. 4; pl. X, l. \ ; E. de Rougé, Discours d' ouverture^ p, 34 35 ; Maspero, Du Genre épistolaire , p. 41-42

« esclaves qu'il possède il en donne deux1 *. — Après quon u ra dressé, il part pour choisir un attelage — dans les « écuries, en présence de Sa Majesté v. s. f. ; — à peine « a-t-il pris les bonnes cavales, — il se réjouit à grand « bruit. — Pour arriver avec elles à son bourg, — il se a met au galop, — mais n’est bon qu’à galoper sur un « bâton. — Gomme il ne connaît pas l’avenir qui l’attend,

« — il lègue tous ses biens à son père et à sa mère, —

« puis emmène un char — dont le timon pèse trois debonou,

(( — tandis que le char pèse cinq debonou*. — Aussi, quand « il veut s’en aller au galop sur ce char, — il est forcé « de mettre pied à terre et de le tirer. — Il le prend, tombe « sur un reptile, — se rejette dans les broussailles :

« ses jambes sont mordues par le reptile, — son talon est a percé par la morsure. — Lorsqu’on vient pour faire l’in- « spection de ses effets, sa misère est au comble : il est « allongé sur le sol et frappé de cent coups3. » — Et ces lignes furent écrites sous le règne de Ramsès II, au bruit des chants de victoire. La multitude se laissait encore gagner à l’enthousiasme de la conquête et elle saluait de ses acclamations le char triomphal de Pharaon. La première ivresse passée, les classes populaires, épuisées par tant de guerres incessantes, écrasées sous le poids des corvées et des impôts, retombaient dans leur apathie habituelle; les lettrés tournaient les souffrances du soldat en ridicule. Cet ennui du succès, ce dégoût de la gloire sanglante et chèrement payée, nous expliquent bien des points obscurs de 1 histoire contemporaine, et ils furent pour beaucoup dans la chute rapide de l’édifice si laborieusement élevé par les princes de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie. L’Égypte de Thoutmôsis III aimait la guerre : l’Égvpte de Ramsès III voulait la paix à tout prix4.

On le vit bien au cours de la vingtième dynastie. En 1 an XXXII, Ramsès, fatigué du pouvoir, appela son fils Ramsès IV à le partager5. Il mourut quatre ans après, et

I . Sans doute pour payer les frais de son éducation. — 2. C est-à-

dire un char de pacotille, dont les parties sont mal proportionnées. —

3. Papyrus Anastasi III , pl. VI, 1.2-10; Maspero, Du Genre épistolaire ,

p. 42-43. — 4. Id.,ibid ., p. 43-44. — 5. Chahas, Recherches , p. 73-75.

LES GRANDES MIGRATIONS MARITIMES ET LA XXe DYNASTIE. 321

Ramsès IV lui-même, après avoir régné trois ou quatre années au plus, fut remplacé par un parent éloigné qui fut Ramsès V. Vinrent ensuite les quatre fils de Ramsès III,

Ramsès IV.

Ramsès VI, Ramsès VII, Piamsès VIII et Miamoun - Miritoumou, qui se succédèrent rapidement sur le trône. Ces Uamessides firent çà et là quelques expéditions, jamais de grandes guerres : iis consumèrent leurs jours dans le calme du dehors et le calme du dedans, et, s’il est vrai que ces peuples-là sont heureux qui n’ont pas d’histoire, les Égyp-

HÏST. ANC. DE l/ORIENT. — MASPERO. 21

tiens furent heureux sous leur sceptre. Plus de courses annuelles, plus de razzias aventureuses aux montagnes de Gilicie et dans les plaines du Haut Nil. La Syrie continua de payer tribut pendant quelque temps, car, si l’Égypte, lassée par sa victoire, avait à peine la force de se faire obéir, la Syrie était lassée par sa défaite et n’avait plus la force de se révolter. Mais il y avait entre les deux pays cette diffé- j ronce que Lun, âgé de trois mille ans d’histoire, touchait à j la vieillesse et ne pouvait plus se relever, tandis que l’autre j guérit promptement de ses blessures. L’empire égyptien t s’en allait d’épuisement, en plein succès.

Les monuments nous font assister à son agonie. Non les monuments officiels, car ceux-là répètent sans vergogne les phrases pompeuses en usage sous les dynasties précédentes; mais les documents privés, mais les carnets d'entrepreneur, les pièces juridiques, la correspondance des particuliers ou des fonctionnaires1. Ils nous révèlent l’histoire anecdotique de Thèbes pendant plus d’un siècle, et ils étalent à nos yeux l’appauvrissement graduel de la grande ville. La population avait grossi considérablement depuis l’expulsion des Pasteurs. Sous les Pharaons conquérants, chaque guerre lui avait fourni son contingent de Syriens, de Libyens, de nègres ; sous les derniers Ramessides, le commerce soutint le rôle de pourvoyeur d’esclaves, qui avait été réservé si longtemps à la guerre. Tous ces étrangers, hommes ou femmes, finissaient par s’allier aux Égyptiens de sang pur, et se fondaient en une race bâtarde, où les défauts des deux races mères étaient réunis, comme c’est le cas en Orient. Affranchis au bout de deux ou trois générations, ils ne gardaient plus de leur origine que leurs noms exotiques ou un sobriquet, Pikharoui (le Syrien), Plamnani (l’homme du Liban), Pinahsi (le Nègre), Pashouroui (l’Assyrien). 11 n’y a pas besoin d’avoir habité longtemps le Caire pour savoir par expérience de quelle corruption profonde une engeance pareille est susceptible. Les temples en occupaient la majeure partie autour

1. La collection la plus complète de ces .papyrus est au Musée de Turin. Elle a été publiée en partie par W. Pleyte et F. Rossi, Daj>yru* de Turin , Leyde, 1869-1876, in-4“

d’eux, d’autres étaient directement dans la main du roi ou du grand prêtre, d’autres ne dépendaient que d’eux-mêmes. Les chantiers de constructions fournissaient de l’ouvrage à la moitié au moins de ce monde; presque tout le reste était employé sur la rive gauche du Nil, dans les différents métiers qui se rattachaient au culte des morts et aux manipulations de l’embaumement.

Les salaires étaient peu considérables, au moins pour les simples ouvriers. Le meilleur de la paye consistait en céréales ou en pains, que l’on distribuait le premier de chaque mois, et qui devaient durer jusqu’au premier du mois suivant. Il est probable que la quantité allouée à chacun aurait suffi à des gens tant soit peu économes; mais l’imprévoyance naturelle aux ouvriers, en général, ne permettait pas souvent qu’il en fût ainsi. Les premiers jours, ils puisaient amplement à la réserve sans ménager les provisions : vers le milieu, la nourriture manquait et ils commençaient à se plaindre. « Nous avons faim, et il y a encore dix-huit jours jusqu’au mois prochain. » bientôt le travail est suspendu, les affamés quittent l’atelier et vont se réunir sur une place publique, auprès du monument le plus proche, à la porte du temple de Thoutmôsis III, derrière la chapelle de Minéphtah, au Memnonium de Sétoui 1er. Leurs contremaîtres les poursuivent, les commissaires de police du quartier, les gendarmes Mazaiou, les scribes du voisinage accourent et parlementent avec eux. Souvent on les ramène par de bonnes paroles, souvent aussi ils ne veulent rien écouter : « Nous ne reviendrons pas, déclare-le à tes supérieurs qui sont là-bas assemblés. » Il fallait bien confesser que leurs griefs étaient fondés; « nous allâmes pour entendre leur bouche, et ils nous dirent des paroles vraies. » Le plus souvent la révolte n’avait d’autres conséquences qu’un chômage prolongé : les distributions du mois nouveau rendaient aux mutins le courage et la force du travail. Quelquefois pourtant ces alternatives de privations et d’abondance devenaient une cause de troubles sérieux. L’homme n’était pas seul à souffrir : il avait une femme, une sœur, des enfants qui pleuraient la faim, et les magasins du clergé ou de l’État étaient là sous ses yeux, remplis à regorger d’orge et de

blé. La tentation devait être vive d’entrer et de s’approprier ce dont on avait besoin : les grévistes n’v résistaient pas toujours. Ils partaient en bande, ils franchissaient les deux ou trois enceintes derrière lesquelles les greniers s’abritaient, mais arrivés là, le cœur leur faillait, et ils se bornaient à dépêcher l’un d’eux au scribe directeur pour lui exposer leur requête. « Nous venons pressés par la faim, pressés par la soif, n’ayant plus de vêtements, n’ayant plus d’huile, n’ayant plus de poissons, n’ayant plus de légumes. Envoyez au Pharaon, v. s. f., notre maître, envoyez au roi, notre supérieur, pour qu’on nous fournisse les moyens de vivre. » Si l’un d’eux, moins patient que les autres, s’emportait, jurait : « Par Amon! par le souverain, v. s. f., dont la colère est la mort! » demandait à être conduit devant un magistrat pour y déposer sa plainte, les autres s entreposaient auprès du chef en sa faveur, priaient qu’on ne lui appliquât pas les peines sévères que la loi décrétait contre le blasphème : le scribe, bon homme, laissait tomber la chose et, s’il le pouvait, leur accordait satisfaction, prélevait, sur l’excédent des mois écoulés, de quoi les nourrir pendant quelques jours, ou transmettait leur pétition à qui de droit et obtenait pour eux un supplément de rations au nom de Pharaon. « Nous avions dit : « Ne nous sera-t-il pas « alloué de grains en sus de ce qui nous est attribué, sinon « nous 11e bougeons d’ici? » Voici donc, le dernier du mois, il arriva que l’on comparut par-devant les magistrats, et ils dirent : « Qu’on mande le scribe comptable Khâmoisit! » Il fut amené devant les grands magistrats de la ville et ils lui dirent : « Vois les grains que tu as reçus et en « donne aux gens de la nécropole. » On fit donc venir Pmontouniboïsit, et l’on nous servit des rations supplémentaires, chaque jour1. »

Les délits de tout genre étaient nombreux au sein de cette population besogneuse et turbulente. L’Égyptien encore aujourd’hui est larron de naissance : il vole pour le plaisir de voler, souvent même des objets qui ne lui serviront à rien. Les nécropoles offraient une riche proie à l’Égyptien de

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