‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 4 sur 215 · Papyrus Sallier II, pi. XI · texte numérisé non relu

Papyrus Sallier II, pi. XI

Statue du Nil.

fleuve. On s’appuyait pour le démontrer sur les analogies évidentes que les mœurs et la religion du royaume de Meroé présentaient avec les mœurs et la religion des Égyptiens proprement dits1. On sait aujourd’hui à n’en pas douter que l’ Éthiopie, celle du moins que les Grecs ont connue, loin d’avoir colonisé l’Égypte au début de l’histoire, fut colonisée par elle à partir de la douzième dynastie, et qu’elle a été comprise pendant des siècles dans le royaume des Pharaons. D’autre part, la Bible affirme que Mizraïm, fils de Cham, frère de Koush l’ Éthiopien et de Canaan, vint de Mésopotamie pour se fixer sur les bords du Nil avec ses enfants*. Loudim, l’aîné d’entre eux, personnifie les Égyptiens proprement dits, les Rotou ou Romîtou des inscriptions hiéroglyphiques. Anamîm représente assez bien la grande tribu des Anou, qui fonda Onou du Nord (Héliopolis) et Onou du Sud (Hermonthis) dans les temps antéhistoriques. Lehabim est le peuple des Libyens qui vivent à l’occident du Nil, Naphtouhim (No-Phtah) s’établit dans le Delta au nord de Memphis; enfin Pathrousim (. Patorisi , la terre du Midi) habita le Saïd actuel entre Memphis et la première cataracte5. Cette tradition, qui amène les Égyptiens de l’Asie par l’isthme de Suez, n’était pas ignorée des auteurs classiques, car Pline l’Ancien attribue à des Arabes la fondation d’iléliopolis4 ; mais elle n’eut jamais la popularité de l’opinion qui les dérivait des hauts plateaux de l’Éthiopie.

De nos jours, la provenance et les affinités ethnographiques de la population ont fourni matière à de longues discussions. Tout d’abord les voyageurs du xvne et du xvme siècle, trompés à l’apparence de certains Coptes abâtardis, assurèrent que leurs prédécesseurs de l’âge pharaonique avaient le visage bouffi, l’œil à fleur de tête, le nez écrasé, la lèvre charnue, et qu’ils présentaient plusieurs des traits caractéristiques de la race nègre. Cette erreur, vulgaire encore au commencement du siècle, s’évanouit sans retour dès que la Commission

1. Diodore de Sicile, 1, III, c. 8. — 2. Genèse, ch. x, v. 3-6. — 3. E. de Rongé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon , p. 4-8; Ebers, Ægyplen und die Rïicher Moses , p. 54 sqq. — 4. Pline, H. N ., 1. VI, c. xxix.

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française eut publié son grand ouvrage. En examinant les innombrables reproductions de statues et de bas-reliefs dont il est rempli, on reconnut que le peuple figurésur les monuments, loin d’offrir les particularités ou l’aspect général du nègre, avait la plus grande analogie avec les belles races blanches de l’Europe et de l’Asie occidentale . Aujourd’hui, après un siècle de recherches et de fouilles, nous n’avons plus de difficulté à évoquer devant nous, je ne dirai pas le contemporain de Psammétique et de Sésostris, mais celui deKhéops, qui contribua pour sa part à la construction des pyramides.

Il suffit pour cela d’entrer dans un musée et d’examiner les statues d’ancien style qui y sont réunies. Au premier coup d’œil, on sent que l’artiste a poursuivi, dans le rendu de la tête et des membres, la ressemblance exacte avec son modèle; puis, lorsqu’on écarte les nuances propres à chaque individu, on dégage sans peine les caractères généraux et les types principaux de la race. L’un d’eux, trapu et lourd, répond assez bien à l’un de ceux qui prévalent chez les fellahs actuels. L’autre, celui qui distinguait les membres des hautes classes, nous montre son homme

Type égyptien.

grand, maigre, élancé. îl avait les épaules larges et pleines, les pectoraux saillants, le bras nerveux, rond, terminé par une main fine, la hanche assez peu développée, Ja jambe sèche ; les détails anatomiques du genou et les muscles du mollet sont assez fortement accusés, comme c’est le cas pour la plupart des peuples marcheurs ; les pieds sont longs, minces, aplatis à l’extrémité par l’habitude d’aller sans chaussure- La tête, souvent trop forte pour le corps, revêt d’ordinaire une expression de douceur et même de tristesse instinctive. Le front est carré, peut-être un peu bas, le nez court et charnu; les yeux sont grands et bien ouverts, les joues arrondies, les lèvres épaisses, mais non renversées ; la bouche, un peu trop fendue, garde un sourire résigné et presque douloureux. Ces traits, communs à la plupart des statues de l’ancien et du moyen empire, se perpétuent à toutes les époques. Les monuments de la dix-huitième dynastie, les sculptures saïtes et grecques, si inférieures en beauté artistique aux monuments des vieilles dynasties, se transmettent sans altération notable le type primitif. Aujourd’hui, bien que les classes supérieures se soient défigurées par des alliances répétées avec l’étranger, tes simples paysans ont gardé presque partout l’aspect de leurs ancêtres, et tel fellah contemple avec étonnement les statues de Khéphrên ou les colosses des Sanouasrît qui promène, à travers le Caire, à plus de quatre mille ans d’existence, la physionomie de ces vieux Pharaons1.

Si le type de la population est bien défini, l’origine des éléments qui la composent n’en est pas moins obscure. La majorité des philologues contemporains en place le berceau dans l’Asie occidentale 2, mais sans pouvoir se mettre d’accord sur

1. L’une des plus belles statues en bois du Musée du Caire a été nommée le Sheikh-el-Beledy parce qu’elle est trait pour trait l’image du Sheikh-el-Beled de Saqqarah au moment de la découverte. On trouverareproduits dans O. Rayet, Les Monuments de l'art antique , t. 1, quelquesuns des monuments où le type égyptien est le mieux caractérisé. — 2. C’est l’opinion à laquelle la plupart des Égyptologues contemporains, Brugsch, Ebers, Lauth, Lieblein, Erman, Setlie, Steindorff, se sont ralliés à la suite d’E. de Rougé, Recherches sur les monuments quon peut attribuer aux six premières dynasties , p. 1-11. L’assyriologue Hommel a poussé cette thèse à l’extrême, et il a soutenu, dans son mémoire sur der Babylonische Ursprung der Ægyptischen Kultur , 1892, que l’en--

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la route qu'ils auraient suivie pour se rendre en Afrique. Quelques-uns pensent qu’ils prirent le chemin le plus court, celui de l’isthme de Suez1, mais d’autres leur prêtent des voyages plus longs et des itinéraires plus compliqués : les immigrants auraient franchi le détroit de Bab el Mandeb et les montagnes de l’Abyssinie, puis ils auraient descendu le Nil et ils se seraient installés entre la première cataracte et la mer5. L’hypothèse d’une origine purement asiatique soulève des difficultés considérables, car, au point de vue anatomique, le gros de la population nous offre tous les caractères des nations blanches qui se sont établies de toute antiquité sur les versants méditerranéens du continent libyque, et qui peut-être vinrent elles-mêmes de l’Europe méridionale : elles se seraient glissées dans la vallée par l’Ouest ou par le Sud-Ouesl3. Plusieurs enfin assignent pour berceau aux Égyptiens le centre de l'Afrique Ils auraient rencontré dans leur patrie nouvelle une race noire5, et ils reçurent plus tard, à coup sûr, des accroissements de peuplades asiatiques, qui s’infiltrèrent par le désert jusqu'aux marais du Delta. Quoi qu’il faille penser de ces théories, le certain est que les ancêtres variés des Égyptiens que nous connaissons, à peine parvenus sur les rives du Nil, furent conquis aussitôt par le pays et assimilés, comme ç’a toujours été le cas depuis lors pour tous les étrangers qui l’occupèrent. Au moment où leur histoire commence pour nous, cinq ou six mille ans avant notre ère, ils étaient tous fondus en un seul peuple, qui possédait une civilisation uniforme et

semble de la civilisation et de la religion égyptiennes dérive de la civilisation et des cultes chaldéens, notamment des cultes d’Éridou. — 1. E. de Bougé, Recherches, p. 4, Brugsch, Geschichle Ægyptens , p. 8; Wiedemaim, Ægyptiscke Geschichle , p. 21 sqq. — 2. Ebers, Ægypten und die Bûcher Moses, p. 41 ; Diimichen, Geschichte des Alten Ægyptens , p. 118, 119; Brugsch, Ægyptiscke Beitràge, dans la Deutsche Revue , 1881, p. 4L Des systèmes plus compliqués, et qu’on peut laisser de côté pour le moment, ont été proposés par Liefelein et par Peirie. — 3. C’est la théorie -que préfèrent les naturalistes et les anüiropo’lo gist e s , tels que Hartmann, Morton, Hamy, et qui a été développée récemment par Sergi, fort, en détail. — 4. Lortet, la Faune momifiée de V Ancienne Égypte, p. 70-71. — 5. Lepsius, Ueher die Annahme, dans la Zeitschrift, 1870, p. 90 sqq.

qui parlait la même langue d’un bout à l’autre de la contrée.

Cette langue semble appartenir à la même famille que le berbère et ses dialectes ou que les langues mal étudiées dont se servent encore plusieurs tribus du désert égyptien et du Soudan : on y a signalé en effet des analogies sérieuses avec le berbère 4, et aussi avec l’ensemble des langues dites sémitiques. Non seulement un grand nombre de ses racines appartiennent au type liébræo-araméen ; mais sa constitution grammaticale se prête à de nombreux rapprochements avec l’hébreu et le syriaque. L’un des temps de la conjugaison, le plus simple et le plus ancien de tous, est composé avec des pronoms suffixes identiques à ceux des Sémites1 2. Les pronoms, suffixes et absolus, sont exprimés parles mêmes racines et jouentle même rôle en égyptien et dans les langues sémitiques3. Sans nous étendre sur ces rapprochements, dont quelques-uns laissent encore prise au doute, nous pouvons dès à présent affirmer que la plupart des procédés grammaticaux mis en œuvre par les langues sémitiques se retrouvent en égyptien à l’état rudimentaire. Aussi bien l’égyptien et les langues sémitiques, après avoir fait partie du même groupe, se sont séparés de bonne heure à une époque où leur système grammatical était encore en voie de formation. Désunis et soumis à des influences diverses, ils trai-

tèrent dès lors d’une façon très différente les éléments qii’ils possédaient en commun. Tandis que l’égyptien et les autres idiomes qu’on pourrait intituler proto-sémitiques s’arrêtaient dans leur développement, les langues sémitiques propres continuaient le leur pendant de longs siècles avant d’arriver à la forme que nous leur voyons aujourd’hui; « en sorte que, s’il y a un rapport de souche évident entre la langue de l’Égypte et celles de l’Asie, ce rapport est cepen-

1. C’est l’opinion que j’ai soutenue, ainsique Rochemonteix, et que je me réserve de développer ailleurs. — 2. Benfey, Ueber das Verhàltnùs der Ægyptischen Sprachen zum semitischen Sprachstamm , Leipzig, 1844; cette théorie a été reprise par Erman et par ses élèves principaux,

Steindorff et Sethe, pour lesquels l’égyptien n’est qu’une langue sémitique usée et déformée en bien des endroits par une longue pratique. —

3. Maspero, Mémoires de la Société de Linguistique de Paris , t. II, p. 1-8.

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dant assez éloigné pour laisser au peuple qui nous occupe une physionomie distincte1 ».

Au moment où les tribus de langue proto-sémitique y descendirent, le pays devait présenter l’image de la désolation. Le fleuve, abandonné à ses caprices, changeait perpétuellement de lit. Il n’atteignait jamais dans ses débordements certains recoins de la vallée, qui restaient improductifs ; ailleurs, au contraire, il séjournait avec tant de persistance qu’il changeait le sol en bourbiers pestilentiels. Le Delta, à moitié noyé par les eaux douces, à moitié perdu sous les flots de la Méditerranée, était un immense marais semé de quelques îles sablonneuses et couvert de papyrus, de lotus, d’énormes roseaux, à travers lesquels les bras du Nil se frayaient paresseusement un cours sans cesse déplacé. Sur les deux rives, le désert envahissait tout ce qui n’était pas chaque année recouvert par l’inondation : on passait sans transition de la végétation désordonnée des fanges tropicales à l’aridité la plus absolue. Peu à peu les nouveau- venus apprirent à régler leur fleuve, à l’endiguer, à porter par des canaux la fertilité jusque dans les replis les plus reculés du territoire. L’Égvpte sortit de la boue et devint dans la main de l’homme une des contrées les mieux appropriées au développement paisible d’une grande civilisation.

La période de formation du sol et de la nation dura longtemps, des myriades d’années au dire des anciens eux-mêmes, entre trois et quatre mille ans d’après les calculs les plus modérés des savants contemporains. Des découvertes récentes nous ont fait connaître les monuments de ces premiers Égyptiens, et nous ont rendu leurs maisons, leurs tombeaux, les outils et les armes dont ils se servaient. Ils habitaient des huttes basses, construites en pisé ou en briques séchées au soleil, qui ne contenaient qu’une seule chambre carrée ou rectangulaire sans autre ouverture que la porte ; les riches seuls en possédaient qui étaient assez vastes pour qu’il fût nécessaire d’en soutenir le toit au moyen d’une ou de deux colonnes. Le mobilier ne comportait que de la vaisselle de

4. E. de Rougê, Recherches , p. 3: cf. Hbmmel, Die SemitUchen Vôlker utid > Sprachen , t. I, p. 94 sqq., 459 t>qq.

terre, modelée à la main, des couteaux et des grattoirs de silex, des nattes de roseaux ou de paille tressée, deux pierres plates à moudre le grain, quelques coffres, quelques escabeaux, quelques chevets en bois comme oreillers pendant le sommeil. La poterie ordinaire est lourde et presque toujours non décorée. Souvent elle est de deux couleurs, le corps du vase en une terre d’un rouge brillant polie à la pierre, tandis que le fond et le goulot sont d’un noir plus luisant que le rouge. Plus souvent, la couverte est d’un jaune uniforme sur lequel s’enlèvent en traits rouges des fleurs, des palmiers, des autruches, des gazelles, des bateaux entremêlés de lignes ondées. Les hommes allaient à peu près nus, sauf les nobles, qui portaient une peau de panthère jetée sur l'épaule ou serrée à la taille en guise de pagne. Ils s’enduisaient le corps d’huile ou de graisse, et ils se ta- — louaient en partie la facé et le visage : plus tard ce genre d’ornement ne fut plus conservé que chez les gens de la basse classe, mais l’usage se maintint de farder le visage et de noircir au kohol le bord des paupières et les sourcils. On substitua de bonne heure la perruque noire ou bleue à la chevelure naturelle, et les chefs militaires ou religieux arborèrent sur leur front des plumes d’autruche pour se distinguer de leurs subordonnés. Par la suite, le pagne en toile blanche de lin remplaça la peau de bête, qui ne fut plus que l’insigne des prêtres ou des princes : un long manteau de lin couvrait l’ensemble du costume lorsqu’on sortait de la maison. L’habillement des femmes n’était pas beaucoup plus compliqué que celui des hommes : il consistait surtout en une jupe étroite de toile de lin, maintenue sur les épaules par deux bretelles et qui, prenant sous la gorge, ne descendait pas tout à fait à la cheville. Des bracelets et des colliers en silex, en ivoire, en coquillages, en graines de couleur, en cailloux bizarres complétaient cette toilette. Les hommes étaient armés de casse-tête et de sabres en bois ou en os de formes variées, d’arcs, de flèches et de lances, garnies de pointes en silex et en os ; comme armes de jet, ils employaient la fronde et le boumérang. Longtemps avant les débuts de l’histoire, les métaux s’étaient associés à la pierre pour les armes et pour les outils, et l’on avait vu le cuivre, puis le bronze et

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enfin le fer se répandre parmi toutes les classes de la société. Les armes de bois et de pierre, masses, flèches, casse-tête, boumérangs, ne servirent plus que pour la chasse, ou ne

Femme égyptienne filant.

furent conservées que par la noblesse ou le clergé comme emblèmes de l’autorité ou comme instruments rituels. La pêche et la chasse fournissaient une partie importante de l’ai im entât ion. chasse au lasso ou à la bola des taureaux sau-

vages et des espèces de gazelles, d’oryx et de chèvres qui vaguaient par le marais ou la montagne : toutefois, le blé, l’orge, le millet étaient cultivés déjà, et l’âne, le mouton, la chèvre, le bœuf, le porc avaient été domestiqués. Les Égyptiens des temps antérieurs à l’histoire possédaient la meilleure partie de l’outillage agricole, industriel et militaire, que nous voyons figuré sur les monuments de l’époque historique1.

C’est donc à ces générations si mal connues que revient l’honneur d’avoir établi la constitution et la civilisation de l’Égypte. Le souvenir précis de leur condition s’effaça de bonne heure, et les chroniqueurs de l’âge pharaonique, avec cette naïveté instinctive qui incite les peuples à chercher la perfection dans le passé, en étaient venus assez vite à considérer leurs ancêtres demi-sauvages comme des hommes pieux, attachés au culte d’Horus et menant une vie heureuse sous l’autorité directe des dieux. D’abord séparés en clans indépendants, ces Serviteurs d’Horus, — Shamsou-Horou-, — se seraient groupés à plusieurs pour établir, le long du Nil, de petits États dont chacun pratiquait ses lois et son culte. Avec le temps, ces États se fondirent les uns dans les autres : il ne resta plus en présence que deux grandes principautés, la Basse Égypte ( To-mouri ) ou pays du Nord ( To-méhi ) dans le Delta, la Haute Égypte ou pays du Sud (To-rêsi), depuis la pointe du Delta jusqu’à la première cataracte. La réunion aous un même sceptre constitua le patrimoine des Pharaons ou pays de Kîmit, mais elle n’effaça pas la division primitive : les petits États devinrent provinces et furent l’origine des circonscriptions administratives que les Grecs ont appelées nomes. Ceux-ci se composaient d’une ou plusieurs villes et

1. Cette restitution de la plus ancienne civilisation connue résulte en partie de l’étude faite par Maspero des hiéroglyphes et des coutumes de l’Egypte pharaonique, en partie des fouilles exécutées depuis une dizaine d’années dans les cimetières préhistoriques du pays. On trouvera tous les renseignements désirables sur ce point dans les deux ouvrages de M, Morgan, L’âge de la pierre en Égypte , et Ethnographie préhistorique. — 2. Lepsius, Denkm., III, 5 a; Dümichen. Bauurkunde der Tempelanlagen von Denderah, pl. XVI; cf. E. de Rougé, Recherches sur Les monuments qu’on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon , p. 12, note 1, p. 1(55 sqq.

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d’un territoire assez restreint1. Ils comportaient chacun plusieurs subdivisions : 1° la capitale ( nouît ) et sa banlieue, siège de l’administration civile et militaire, centre de la religion provinciale; 2° les terres de production ( ouou ), cultivées en céréales et fécondées chaque année par l’inondation; 3° les terres marécageuses ( pah'ou ), sur lesquelles les débordements du Nil laissaient des étangs trop profonds pour être desséchés facilement ; on les mettait en pâturages quand on pouvait, on y cultivait le lotus et le papyrus, on s’y livrait en grand à l’élève des oiseaux d’eau; 4° enfin, les canaux dérivés du Nil pour les besoins de l’agriculture et de la navigation2. En tête de l’adminislration civile, militaire et religieuse, marchaient des princes héréditaires ( hak ou haîti), qui à certaines époques formèrent une véritable féodalité, en d’autres temps furent remplacés par des nomarques à la nomination directe du roi3. L’autorité religieuse était exercée sous la surveillance du prince ou du nomarque, par le grand prêtre du temple, dont la dignité était tantôt élective, tantôt héréditaire. Les habitants du nome payaient au roi et à ses fonctionnaires un impôt en nature proportionnel à la richesse foncière, et dont la répartition exigeait des recensements et des cadastres fréquents. Ils étaient astreints à une espèce de conscription pour le service militaire, et à la corvée pour l’exécution de tous les travaux d’utilité publique, qu’il s’agît de restaurer un temple, d’édifier une forteresse, de tracer une route, de construire une digue ou de creuser un canal.

Le nombre des nomes varia selon les temps. La plupart des historiens anciens en comptent trente-six4 ; les listes égyptiennes en donnent parfois quarante-quatre, dont vingt-deux pour la Haute Égypte et vingt-deux pour la Basse5. Le plus méridional d’entre eux s’appelait To-Khentît et il confinait à la Nubie. Le chef-lieu était Abou, l’Éléphantine des Grecs,

1. Brugsch, Geographische Inschriften , 1. 1, p. 93 sqq. — 2. Jacques de Rougé, Textes géographiques du temple d'Edfou , p. 29. — 3. Lepsius, Denkmæler , II, pl. 124-125. Cf. Brugsch, , G. Inschriften, t. I, p. 111-116; Maspero, Une Enquête judiciaire à Th'ebes, p. 9, note I. — 4. Diodore, I, 44; Strabon; 1. XVII, c. i. Pline [H. N., V, 9,9) en mentionne quarantetrois, et Ptolémée (IV, 5) quarante-sept. — 5. Brugsch, G. Inschr ., t. I, p. 99.

et plus tard, au temps des Romains, Noubît, Ombos. Il comprenait, avec la ville de Souânou (Syène),les deux îles célèbres de Senomouît (Bîgèh) et de Lak (Aïiak, Pilak, Philæ), qui servirent de refuge aux derniers païens d’Égypte contre les persécutions chrétiennes. Venaient ensuite le nome deTas- Horou (Apoilonitès) avec Dobou (Apollinopolis Magna, Edfou) et Khonou (Silsilis) et celui de Ten (Latopolitès). La métropole de ce dernier fut d’abord Nekhabît que Champollion identifia avec la ville grecque d’Eilithyia. Le nom de Nekhabît est mêle aux faits les plus importants de l’histoire d’Égypte. Sous la dix-septième dynastie, au temps où les pasteurs dominaient le Delta, les princes indépendants du Sud avaient fait de cette ville un de leurs boulevards et quelquefois leur capitale. Le gouvernement eu était confié à un prince de la famille royale, qui prenait le titre de Royal fils de Nekhabît. Plus tard, à l’époque gréco-romaine, Nekhabît, déchue de sa splendeur, céda le premier rang à Sanit (Latopolis), la moderne Esnéh1.

Au sortir du nome de Ten on entrait dans le nome de Ouîsit, le Phathyritès des Grecs, où brillait Apit, Tapit, la Thèbes aux cent portes d’Homère, la demeure d’Amonrâ, roi des dieux et créateur du monde (Pa-Amon, Diospolis Magna). Son origine se perdait dans la nuit des temps : les traditions nationales en faisaient la patrie terrestre d’Osiris2 et la résidence d’une des .dynasties humaines antérieures aux

dynasties historiques. A l’époque de sa prospérité, elle s’étalait sur les deux rives du Nil, du pied de la chaîne Libyque au pied de la chaîne Arabique. Capitale de l’Égypte sous neuf dynasties consécutives, de la onzième à la vingtième, puis dépouillée de sa suprématie à partir de la vingt et unième dynastie, prise et pillée successivement par les Éthiopiens, les Assyriens et les Perses, elle fut détruite par Ptolémée Lathyre et à moitié renversée par un tremblement de terre en Pan 27 avant le Christ. Sur ses ruines s’élevèrent un grand nombre de villages de peu de valeur5, qui subsistent encore aujourd’hui sous des noms arabes : El-Aasorain (Louqsor)

1. Brugsch, G. Inschr ., t. I, p. 178. — 2. Id t. I, p. 176. — 5. Strabon, 1. XVII, c. ï.

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et Karnak, sur la rive droite ; Gournah, Médinét-Habou, Déir-el-Bahari, sur la rive gauche. A partir de cette époque, le chef-lieu du nome fut Onou du Midi ou Hermontou (Hermonthis), dont la fondation remontait jusqu’aux âges antéhistoriques1.

Au nord de Thèbes, on rencontrait d’affilée : sur la rive droite du fleuve, le nome de Haroui (Coptitès) avec Qoubti (Goptos), l’une des forteresses et l’un des marchés les plus renommés de la Haute Égypte; sur la rive gauche, le nome Tentyritès avec Taririt (Tentyris, Dendérah); sur les deux rives, le nome de Hasekhokh (Diospolitès) et le Thinitès, dont la métropole, après avoir été Thini, fut plus tard Aboudou (Abydos). Abvdos était une des plus illustres parmi les cités égyptiennes. Strabon, qui la visita lorsqu’elle était en décadence complète, rapporte que jadis elle occupait le second rang2; et de fait, après Thèbes, je ne connais pas de ville qui soit mentionnée plus souvent sur des monuments de toute sorte. Non qu’elle fût vaste ou bien peuplée : resserrée entre le désert et un canal dérivé du Nil, elle couvrait, entre les villages modernes d’El-Kharbéh et d’Harabat-el-Madfounéh , une bande de terre fort étroite et elle ne put jamais se déployer à son aise. C’est comme ville sainte qu’elle était respectée universellement. Ses sanctuaires étaient célèbres, son dieu Osiris vénéré, ses fêtes suivies par toute l’Égypte; les gens riches des autres nomes tenaient à honneur de se faire dresser une stèle dans son tenaple, auprès du tombeau d’Osiris. Sous les Ptolémées, elle perdit son rang et sa primauté, qui furent attribués au bourg de Souï (Syis, Psouï, Psoï). Celui-ci, agrandi et colonisé par Ptolémée Soter, prit le nom de Ptolémaïs5.

Les nomes de l’Égypte moyenne, entre Abydos et Memphis, sans jamais avoir obtenu une prépondérance durable,, ont pesé d’un grand poids dans les destinées du pays4. Remplis d’une population nombreuse, semés de places fortes situées

1. Brugsch, G. Inschr., t. I, p. 193-195. — 2. Strabon, 1. XVII, c. i. — 3. Corpus inscr. græç., n° 4925. — 4. Sept de ces nomes, détachés de la Haute Égypte et réunis en un seul gouvernement, formèrent, à l’époque romaine, la province d’Heptanomide,

avantageusement sur les différentsvbras du Nil, ils pouvaient coupera volonté les communications entre Thèbes et Memphis ou entraver longtemps la marche des armées. On s’y heurtait d’abord, sur la rive droite du fleuve, à Apou ou Khmînou (Panopolis ou Khemmis), dans le nome de Khmînou. Minou y était adoré, et les Grecs, trompés par une analogie de son, avaient cru démêler dans l’un des titres de ce dieu, Pehrirou ou Pehrisou , « le coureur», le nom de leur héros Persée1. Plus bas, toujours sur la rive droite, venaient Toukaou et Paharnoubouî, dans le nome de Douf (Antæopolitès2) ; sur la rive gauche, dans le nome de Bâalou (Hvpsélitès), la forteresse de Shashotpou (Shôtp) 5, et dans le nome Iotef supérieur (ïotef khont, Lycopolilès), la ville importante de Siout (L\cônpolis, Osyout)4. On passait de là dans l’Iotef inférieur (iotef poh'ou), où Kousit (Kousæ) était maîtresse aux temps pharaoniques; à l’époque gréco-romaine, son territoire fut réparti entre les deux provinces voisines5.

Les noms antiques d’Hermopolis étaient Khmoùnou, la ville des huit dieux, et Ounou la ville du dieu Lièvre6. Elle commandait au nome d’Ounou (Hermopolitès), à l’écart du Nil et proche le canal appelé aujourd’hui Bahr-Yousout. C’était une des plus anciennes cités de l’Égypte : elle avait été le théâtre d’une des victoires d’Horus sur Sit, et son dieu éponyme Thot avait pris une part glorieuse aux guerres osiriennes. Son territoire confinait au nord et à l’est avec celui du nome de Mihit7, l’un des plus puissants parmi les nomes de la Thébaïde. La capitale en était Iiibonou (Miniéh) ; mais il renfermait plusieurs autres localités célèbres, Nofirous (Etlidem), Monâït-Khoufou, Haouêrît. Monâït-Khoufou avait été fondée ou agrandie par Khoufou (Khéops); elle florissait encore sous la douzième dynastie et elle fut alors le berceau d’une dynastie provinciale. Au nord de Mihit et sur la rive orientale du fleuve s’étendaient les deux nomes de Pa avec

t. Hérodote, 1. II, c. xci. — 2. Jacques de Rou %è, Revue archéologique, juillet 1870, p. 5-6. — 3. hl., p. 1 sqq. — 4. Brugsch, G. Inschr., t. I, p. 217-219. — 5. Jacques de Rouge, p. 12-15. — 6. Brugsch, Dict. géog., p. 749. — 7. Jacques de Rougé, Revue archéologique , février 1872, p. 68 sqq.

L’EGYPTE PRIMITIVE

Habonou (Hipponon)1, et de Matonou (Aphroditès) avec l’obscure Pa Nibtepahe (Aphroditopolis, Atfieh); sur la rive occidentale, entre le Nil et la chaîne Libyque, le nome de Ouabou (Oxyrrynchitès), ville principale Pamazit (Oxyrrynchos, Pemsje), celui du Nouhit supérieur (Héracléopolitès), chef-lieu Hâkhninsou ou Hnès (Héracléopolis Magna), enfin celui du Nouhit inférieur2, auquel on rattachait le Toshe ou pays du lac Miri (le Fayoum). Le Nouhit inférieur renfermait la ville de'Miritoum ou Mitoum (Meïdoum), au pied de la chaîne Libyque. A l’époque gréco-romaine il n’existait plus : la portion de son territoire qui courait entre le Nil et la montagne fut annexée au nome Héracléopolitès ; le Fayoum forma un nome nouveau, l’Arsinoïtès, dont Crocodilopolis, l’ancienne Shodou, fut désormais la cité maîtresse.

A quelques kilomètres au nord de Mitoum, on franchissait la frontière de la Basse Egypte et l’on entrait dans le district du Mur-Blanc (Anbou-haït, Memphitès) ; on défilait sous les murs de Titoouï, un des boulevards du Delta contre les invasions du Midi, et l’on débouchait devant Mannofri (Memphis). Memphis, la ville de Phtah, Hakouphtah, dont les Grecs ont tiré le nom d’Égypte3, était l’une des places les plus fortes du pays. Elle se composait d’une ville vieille, le Mur-Blanc, où s’élevait le grand temple de Phtah, et de plusieurs quartiers dont le principal, Ankhtooui, était devenu à l’époque persane le séjour favori des étrangers, surtout des Phéniciens4. Amoindrie par la fortune d’Alexandrie, la fondation du Caire consomma sa perte: sous les sultans Mameloucks, elle n’était plus qu’un triste champ de décombres. « Malgré l’immense étendue de cette ville et la haute antiquité à laquelle elle remonte, ses restes offrent encore aux yeux des spectateurs une réunion de merveilles qui confond l’intelligence, et que l’homme le plus éloquent entreprendrait inutilement de décrire. Les pierres provenues de la démolition des édifices remplissent au loin le site entier : on aperçoit

1. Jacques de Rougé, l. /., p. 76. — 2. Id p. 76-80. — 3. Brugsch, G. Inschr ., t. T, p. 83. — 4. Hérodote, III, xci : .. èv Toi àeuxü) teÎ/eï tw èv Méuupu Cf. Brugsch, Zeitschrift fur Ægyptische Sprachc, année 1863, p. 9 ,

en quelques endroits des pans de murailles encore debout, construits de ces grosses pierres dont je viens de parler ; ailleurs, il ne reste que les fondements ou bien des monceaux de décombres. J’ai vu l’arc d’une porte très haute dont les deux murs latéraux sont formés chacun d’un seul bloc ; et la voûte supérieure, qui était aussi d’un bloc unique, était tombée au-devant de la porte.... Les ruines de Memphis occupent une demi-journée de chemin en tous sens1. » Àbdallatif parlait ainsi au treizième siècle. Depuis sa visite, une partie de ces débris, exploités comme carrière, a servi à construire les maisons du Caire et des bourgs voisins : le limon du fleuve a noyé le reste.

Près de la pointe du Delta, sur la rive gauche du Nil, et confinant au désert Libyque, les anciens plaçaient le nome Létopolitès avec Sokhmit (Létopolis) et Kerkasore2; sur la rive droite, et confinant au désert Arabique, le nome Héliopolitès. Onou du Nord, l’Héliopolis des Grecs, en était la métropole. Située sur une butte artificielle, elle ne couvrait qu’une superficie assez étroite, et elle n’avait pas une population nombreuse ; elle n’en était pas moins une des capitales religieuses de l’Égypte et le siège d’une école de théologie célèbre dans le monde entier. D’après la tradition grecque, Solon, Pylhagore, Platon, Eudoxe, y avaient passé plusieurs années de leur vie dans l’étude des sciences et de la philosophie égyptiennes. Deux villages voisins, AhouetHâbenben (Babylone d’Égypte), avaient joué leur rôle pendant les guerres osiriennes, et étaient des sanctuaires renommés. Sur les bords du Nil s’élevait Taroiou. Taroiou était située presque en face de Memphis : ses carrières, ouvertes par les rois des premières dynasties, furent exploitées à peu près sans interruption jusqu’à l’époque arabe. Les Grecs l’appelaient Troja, et ils prétendaient qu’elle avait été bâtie par des prisonniers troyens, comme sa voisine, Babylone d’Égypte, l’avait été par des prisonniers babyloniens3. La nomenclature des autres provinces du Delta n’est pas encore déterminée avec assez de

1. Àballatif (traduction de Saev), II. c. iv. — 2. Brugsch, G. Insehr ., t. I, p. 243-244. — 3. Diodore de Sicile, 1. I, c. lvi ; Strabon , I. XVII, t. i. Cf. sur Taroiou, Brugsch, Zeitschr ., 1867, p. 89-93.

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SI

certitude pour que je me hasarde à la donner en détail. Il me suffira de citer : sur la branche Canopique du Nil, rive droite, Saï (Sais), dans le nome Saïtès ; entre la branche Canopique et la branche Sébennytique, Khsôou (Xoïs) et Paouzit (Boute*), cette dernière dans le nome Àm inférieur ou Patonouzit (Phthénéotès1); sur la branche Sébennytique, rive gauche, Thebnoutir (Sébennytos), rive droite, Hatrib (Àthribis); entre la branche Sébennytiqueet la branche Pélusiaque, Pbinibdidi ou Didou (Mendès) et Tanis. Au delà de la branche Pélusiaque, entre le Nil et le Désert, s’interposait la forteresse de Zarou, sur la frontière de l’Égypte du côté de la Syrie; elle paraît répondre à la Sellé des géographes classiques2. Les villes du Delta, malgré leur antiquité et leur richesse, n’exercèrent longtemps qu’une influence restreinte sur les destinées de l’Égypte. Des vingt premières dynasties, elles n’en fournirent qu’une seule, la quatorzième, originaire de Xoïs : encore est-elle insignifiante. Vers le onzième siècle, elles n’arrivèrent à la vie politique et à la prépondérance que pour présider à la décadence du pays, et l’accélérer parleurs rivalités perpétuelles. La fondation de Naucratis et celle surtout d’Alexandrie les ruinèrent si complètement, qu’au premier siècle de notre ère la plupart d'entre elles étaient réduites à la* condition de simples bourgades.

L’Égypte avant Phistoire : les dieux et les dynasties divines.

Les monuments nous montrent que, dès le temps des premières dynasties, les nomes avaieut ehacun leurs dieux spéciaux, qui nous sont encore mal connus pour la plupart : on adorait Khnoumou aux cataractes, Anhouri à Thinis, Râ dans Hétiopolis, Osiris à Mendès. Rien ne nous permet

1. Brugseh, Zeitschrift, 1871, p. Iî-f3. — 2. Les identifications- proposées pa r Brugseh, dans son Dictionnaire géographique, pour cette ville et pour les vitües voisines, ont été assez fortement compromises par les fouilles que MM. Navilleet Petrie ont exécutées à Tell-el-Maskhouta de 1883 à 1890. La géographie de l’Égypte ancienne a été traitée main de maitre par J. Dümichen dans le tome I de sa Geschichte des alten Ægyptens (1880-1884) et par J. de Rongé.

Khnoumou modelant le monde.

de dire ce qu’étaient ces divinités au début, si les Égyptiens les apportèrent toutes de leur patrie primitive ou si beaucoup d'entre elles naquirent dans les boues du Nil : au moment où nous les rencontrons pour la première fois, leur

forme s’était modifiée profondément par l’action des siècles et elles ne renfermaient plus tous les traits de leur nature première. Autant qu’on peut en juger, elles se répartissaient en trois groupes d’origine différente : les dieux des morts, les dieux des éléments, les dieux solaires. Sokaris, Osiris et Isis, Anubis, Nephthys, sont voués plus spécialement à la protection des morts. Les dieux des éléments représentent la terre Gabou, le ciel Nouît, l’eau primordiale Nou, le Nil Hâpi, et probablement aussi des dieux comme Sovkou, Sit-Typhon, Haroêris, Phtah, dont nous ignorons presque l’histoire. Parmi les dieux solaires, il convient de mentionner, avant tout, Râ, le soleil, Atonou, le disque solaire, Shou, Anhouri, Amon, le journalier. Dans les plus anciens textes religieux qui nous aient été conservés, la plupart de ces êtres ne sont plus déjà, à proprement parler, que des doublures politiques ou géographiques les uns des autres. Sokaris est le seigneur des morts à Memphis, comme Osiris l’était en d’autres endroits, et il ne différait d’Osiris que par des nuances de culte local : où l’on adorait le soleil sous le nom de Râ, on ne l’adora point d’abord sous le nom de Shou. Les trois groupes possédaient à l’origine des facultés et des attributions bien tranchées : ils se complétaient l’un par l’autre, mais ils ne se confondaient pas l’un dans l’autre. Le même nome pouvait avoir ses dieux solaires, ses dieux élémentaires, ses dieux des morts : il n’avait pas encore de divinités où l’idée du soleil et des éléments fût mêlée à celle de la mort.

Il ne semble pas que le patron principal de chaque nome

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ait dû nécessairement revêtir la forme masculine. Dans plus d’un endroit, une déesse jouissait du rang suprême : Hathor à Dendérah, Nît à Sais, Nekhabît à El-Kab. Dans d’autres localités, le dieu n’était pas unique, mais il se divisait en deux personnes jumelles, toutes les deux mâles comme Anhouri-Shou à Thinis, l’une mâle et l’autre femelle, comme Shou-Tafnouîl à Héliopolis. Ils ne témoignaient d’ailleurs aucun goûi pour la solitude. Ils s’unissaient en familles, à Limitation de ce qui se passait sur la terre : chacun d’eux se mariait à son gré, avait un fils, et la trinité se trouvait constituée. De Plitah et de la déesse Sokhit naissait Nefertoumou, d’Osiris et d’Isis, Harpochrate l’Horus enfant, et les dieux secondaires de la cité se groupaient autour de chaque trinité. Chacune d’elles gardait d’ailleurs le caractère de la divinité qui l’avait créée : où c’était une déesse qui avait pris mari, la déesse demeurait le personnage principal ; où c’était un dieu qui avait pris femme, le dieu continuait détenir le premier rôle. A Dendérah, le mari d’Hathor n’était qu’un reflet de sa compagne; à Thèbes, Moût, femme d’Amon, n’était qu’une contre-partie féminine d’Amon. Par

un progrès tout naturel, on en arriva à considérer que le fils, procédant du père et de la mère, était identique à ses deux parents, et que, par suite, le père, la mère, l’enfant, au lieu d’être trois divinités distinctes, pouvaient bien n’étre que trois aspects d’une même divinité. Chaque nome se forgea un dieu en trois personnes, dont les monuments les plus anciens constatent l’existence et qu’ils appellent le dieu , le dieu un , le dieu unique. Mais ce dieu un n’était jamais dieu tout court1. Le dieu unique est le dieu unique Amon, le dieu unique Plitah, le dieu unique Osiris, c’est-à-dire un être déterminé ayant une person-

1. Lepage-Renouf, Lectures on the Origin and Groioth of Religion us illustrated by the Religion of Ancient Egypt, Londres, 1880, p. 99.

MST. aKC. DU. L'ORIKMT. — 1LA.8ÏKJIO. $

Phtah

de Memphis

naîité, un nom, des attributs, un costume, des membres, une famille, un homme infiniment plus parfait que les hommes. Il est à l’image des rois de cette terre, et sa puissance, comme celle de tous les rois, est bornée par la puissance des rois voisins. La conception de son unité est donc géographique et politique au moins autant que religieuse : Râ, dieu unique à Héliopolis, n’est pas le même qu’Àmon, dieu unique à Thèbes. L’Égyptien de Thèbes proclamait l’unité d’Amon à l'exclusion de Râ, l’Égyptien d’Héliopolis proclamait l’unité de Râ à l’exclusion d’Àmon. Mais l’unité de chacun de ces dieux uniques, pour être absolue dans l’étendue de son domaine, n’empêchait pas la réalité des autres dieux. L’habitant d’Héliopolis se disait qu’après tout Amon était un dieu puissant, bien qu’inférieur à Râ, et il lui réservait une part de respect dans sa conscience. Chaque dieu unique, conçu de la sorte, n’est que le dieu unique du nome ou de la ville, noutir nouîti, et non pas le dieu unique de la nation reconnu comme tel dans le pays entier *.

Le plus souvent les dieux sont représentés à l’image de l’homme, vêtus comme lui et portant à la main les emblèmes de leur puissance. Les uns ont en partage la beauté : Phtah et Hathor sont proclamés beaux de face . Les autres sont de vrais monstres et ils étalent à nos yeux des difformités naturelles; Phtah est parfois un enfant rachitique2. Bisou un nain féroce. A côté de ces dieux à figure humaine, les monuments nous montrent des boeufs, des éperviers, des ibis, des serpents, qu’on prie autant et plus que les autres. En effet, l’Égypte ancienne a rendu un culte aux animaux, et chaque nome nourrissait, à côté de son dieu-homme, un dieu-bête qu’il proposait à la vénération des fidèles5. Thot était un cynocéphale ou un ibis, Horus un épervier, Sovkou un crocodile, Harmakhis un sphinx à corps de lion et à tête humaine, Amon une oie de belle venue, Anubis un cha-

t. Maspero, dans la Revue de V Histoire des Religions , 1880, p. 125- 126. — 2. Dr Parrot, Sur l’origine de l’une des formes du dieu Phtah , dans le Recueil de Travaux , t. il, p. 129-135. — 3. Maspero, d^ns la Revue de l’Histoire des Religions , 1880, t I, p. 121.

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cal*. Tous ces animaux furent adorés d’abord en tant qu’animaux, les uns comme le lion, le sphinx, le crocodile, parce qu’on les craignait et qu’on leur reconnaissait une force, un courage, une adresse sûpérieure à celle de l’homme ; les autres, comme le bœuf, l’oie, le bélier, parce qu’ils servaient bien l’homme et qu’ils lui faisaient la vie plus facile. Plus tard l’idée première se modifia, au moins parmi les théologiens, et l’animal cessa d’être le dieu, pour devenir la demeure, le tabernacle vivant, le corps, dans lequel les dieux infusaient pour ainsi dire une parcelle de leur divinité. L’épervier fut l’incarnation d’Horus et non plus llorus lui-même, le chacal et le bœuf furent l’incarnation d’Anubis et de Phtah et non plus Anubis ou Phtah en personne. Dès lors, les dieux furent conçus indifféremment sous leur forme bestiale ou sous leur forme humaine, souvent même sous une forme mixte où les éléments de l’homme et de la bête étaient combinés selon des proportions diverses. Horus, par exemple, est tantôt un homme, tantôt un épervier, tantôt un épervier à tête d’homme, tantôt un homme à tête d’épervier. Sous ces quatre formes, il est Horus et n’est pas plus lui même sous une d’elles qu’il ne l’est sous l’autre. Quelquefois l’absorption du dieu-bête par le dieu-homme n’avait de raison d’être qu’un simple jeu de mots : Sit-Typhon répondait à l’hippopotame, parce qu’en égyptien Typhon se dit Tobhou et l’hippopotame Tobou 2.

Quelques-uns des dieux-bêtes suivirent la fortune des dieux-hommes auxquels ils étaient associés, et on les adora par tout le pays, le scarabée de Phtah, l’ibis et le cynocéphale de Thot, l’épervier d’Horus, le chacal d’Anubis. D’autres, préconisés dans un nome, étaient proscrits ailleurs.. Les gens d’Eléphantine tuaient le crocodile. Au contraire, les piètres de Thèbes et de Shodou « en choi-

1. Maspero, Notes sur quelques points de Grammaire et d' Histoire dans le Recueil de Travaux, t. H, p. 115. Voir la liste des animaux sacrés dans Parthey, De Iside et Osiride, p. 260 sqq., et Erdkunde des Allen Ægyptens , pl. XVI. — 2. Le premier auteur qui ait mis en lumière le côté fétichiste de la religion égyptienne est M. Pietschmann, der Ægyptische Fetùchdiemt und Gôlterglaube , dans la Zeitschrift fur Ethnologie, 1878, p. 153 sqq.

sissaient un beau, qu’ils nourrissaient, après lui avoir appris à manger dans la main, ils lui enfilaient aux oreilles des anneaux d’or ou de terre émaillée et des bracelets aux pattes de devant1 ». — « Notre hôte prit des gâteaux, du poisson grillé et une boisson préparée avec du miel, puis il alla vers le lac avec nous. La bête était couchée sur le bord : les prêtres vinrent auprès d’elle, deux d’entre eux lui ouvrirent la gueule, un troisième y jeta d’abord les gâteaux, ensuite la friture, et finit par la boisson. Sur quoi le crocodile se mit à l’eau et s’alla poser sur la rive opposée. Un autre étranger étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui enfournèrent l’offrande de la même manière2. » Le culte des animaux sacrés coûtait aussi cher que celui des dieux à figure humaine. Il n’était pas rare de voir un riche particulier dépenser tout ou partie de son bien à leur faire de splendides funérailles3. Leur mort était un deuil public pour le nome, parfois pour l’Égypte entière; leur meurtre, un crime capital. Lorsqu’un indigène ou un étranger en tuaient un, même par mégarde, les prêtres réussissaient quelquefois à préserver le coupable contre la fureur populaire en lui imposant une pénitence ; mais le plus souvent leur intervention était impuissante à le sauver. Du temps que l’historien Diodore de Sicile voyageait en' Égypte vers le milieu du premier siècle avant notre ère, un Italien, établi dans Alexandrie, tua par hasard un chat. Le peuple s’assembla aussitôt, le saisit et le mit en pièces, malgré sa qualité de citoyen romain, malgré les prières du roi, qui dépendait de Rome et qui craignait pour sa couronne 4.

Les plus célèbres des animaux sacrés étaient le bœul Mnévis, et l’oiseau Bonou, le Phénix, à Héliopolis ; le bouc de Mendès et le bœuf Hapi à Memphis. Le bouc de Mendès éta it a l’âme d’Osiris », le bœuf Mnévis « l’âme de Râ ». Au dire des Grecs, le Phénix émigrait tous les cinq cents ans de l’Est et il s’abattait dans le temple de Rà. Quelques-uns pré-

1. Hérodote, II, lxix — 2. Strabon, I. XVII, ch. i. — 3. Diodore, I, 84. — 4. Diodore, I, 83.

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tendaient qu’il apportait avec lui le corps de son père enveloppé de myrrhe. D’autres disaient qu’il venait se faire brûler luimême sur un bûcher de myrrhe et de bois odorants, pour renaître de ses cendres et pour repartir à tire-d’aile vers sa patrie d’Orient1. En fait le Bonou était une espèce de vanneau dont la tête était ornée de deux longues plumes flottantes. 11 passait pour l’incarnation d’Osiris comme l’ibis pour l’incarnation de Thot, et l’épervier pour celle d’Horus.

Le taureau Hapi avait fini par devenir aux yeux des Égyptiens l’expression la plus complète de la divinité dans un

Sovkou, le dieu crocodile de Shodou.

corps d'animal^ II procédait à la fois d’Osiris et de Phtah aussi l’appelle-t-on « la seconde vie de Phtah » et « d’Osiris2 ». Il n’avait point de père, mais un rayon de lumière tombé du ciel fécondait la génisse qui l’enfantait et qui ne pouvait plus désormais avoir d’autre petit3. 11 devait être noir, porter au front une tache blanche triangulaire, sur le dos la figure d’un vautour ou d’un aigle aux ailes éployées, sur la langue l’image d’un scarabée : les poils de sa queue étaient doubles. « Le scarabée, le vautour et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis n’existaient pas réellement. Les prêtres, initiés aux mystères d’Apis, les connaissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l’animal divin, à peu près comme les astronomes

1. Hérodote, II, lxxiu. — 2. De Iside, c. xx; Strabon, 1. XVII, c. i — 5. Hérodote, III, xxvm. Cf. Pomponius Mêla, I, 0; Pline, H . iY, VIII, XL VI.

reconnaissent dans certaines dispositions d’étoiles les linéaments d’un dragon, d’une lyre et d’une ourse1. » Il vivait à Memphis dans une chapelle attenante au grand temple de Phtah, et il y recevait des prêtres les honneurs divins. Il rendait des oracles aux particuliers qui venaient le consulter et il remplissait d’une fureur prophétique les enfants qui l’approchaient*.

La durée de sa vie ne devait pas excéder un certain nombre d’années fixé par les lois religieuses : passé vingt- cinq ans, les prêtres le noyaient dans Une fontaine consacrée au Soleil. Cette règle, en vigueur à l’époque romaine, n’existait pas encore ou n’était pas rigoureusement appliquée dans les temps pharaoniques, car deux Hapi contemporains de la vingt-deuxième dynastie vécurent plus de vingtsix ans3. L’Hapi défunt devenait un Osiris et prenait le nom d’Osor-Hapi, Osiris-Apis, d’où les Grecs ont tiré le nom de leur Sarapis. Au commencement, chaque animal sacré avait sa tombe propre dans cette partie de la nécropole memphite que les Grecs appelaient le Sérapèion. Elle se composait d’un édicule orné de bas-reliefs sous lequel on pratiquait une chambre carrée à plafond bas. Vers le milieu du règne de Ramsès II, on substitua un cimetière commun aux chapelles isolées. On creusa dans la roche vive une galerie d’une centaine de mètres de long, sur chaque côté de laquelle quatorze chambres assez grossières furent percées successivement; plus tard, le nombre des galeries et des chambres s’accrut à mesure que le besoin s’en faisait sentir. La momie d’Hapi une fois mise en place, les ouvriers muraient l’entrée de son caveau; mais les visiteurs ou les dévots avaient l’habitude d’encastrer, soit dans le mur même de fermeture, soit dans les parties qui l’avoisinaient du rocher, une ou plusieurs stèles contenant leur nom et une prière à l’Hapi mort. Ce culte, institué d’une manière définitive par le second roi de la deuxième dynastie,

1. Mariette, Renseignements sur les Apis , dans le Bulletin archéologique de V Athenxum français , 1855, p. 54. — 2. Pline, II. N ., VIII, ch. rr, 6. — 3. Auguste Mariette, RenseignementSy dans le Bulletin archéologique , 1855, p. 94-100.

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dura jusqu’aux derniers jours de l’Égypte*. Mais alors, les prêtres se dispersèrent, les tombes furent violées, puis abandonnées, et le désert s’en empara : au bout de quelques années, le sable les avait recouvertes. Il était réservé à Mariette de les retrouver en 1851, après quatorze siècles et plus d’un oubli complet2.

Les trois groupes de dieux ne jouissaient pas d’un crédit égal dans la religion égyptienne telle que nous la connaissons

Apis.

aujourd’hui. Les dieux des éléments, Gabou, Nouît, Tonen, prêtaient peu au culte : leur influence, si elle * fut jamais considérable en dehors de certaines localités, s’effaça de bonne heure devant celle des dieux solaires. Le Soleil, hâ, était le patron de la ville d’Onou, qui joua un rôle prépondérant aux temps antéhistoriques, et c’est à la prédominance de sa ville d’origine qu’il dut de monter dès le début au premier rang parmi les dieux du pays entier. Ses prêtres, essayant de se représenter la création du monde, en étaient

t. Le dernier Hapi dont on connaisse l’existence d’une manière certaine est celui qui fut inauguré sous Julien, en 362 (Ammien, 1. XXII, xiv, 6). — 2. Cf. pour tout ce qui se rapporte à la tombe d’Apis, Mariette, le Sérapéum de Memphis, t. I, Paris, 1882, in-4°.

arrivés à la conclusion qu’elle s’était produite par l’action concertée d’un nombre déterminé de divinités dont chacune avait accompli une fonction nécessaire à l’organisation de l’univers. Ils avaient choisi les dieux des clans voisins et, les subordonnant au leur, ils avaient combiné un système de neuf personnes, une Ennéade toute puissante, dont les membres étaient issus l’un de l’autre. Au début, Râ était sorti des eaux primitives, du Nou, dans lequel il reposait inerte de toute éternité, et, par sa seule énergie, il avait tiré de lui-même un couple divin, Shou et Tafnouît, les maîtres de l’aurore et du crépuscule, de l’atmosphère et de la pluie. Shou et Tafnouît avaient engendré Sibou-Gabou le dieu-terre et Nouît la déesse-ciel, ou plutôt Shou, se glissant entre ces deux êtres qui étaient endormis dans les bras l’un de l’autre, les avait séparés pour former de Gabou la terre, de Nouît le ciel. Gabou et Nouît avaient eu pour enfants Osiris et Typhon, ïsis et Nephthys, qui avaient introduit dans le monde la civilisation, la mort et la résurrection. Cette première Ennéade, la grande, avait été complétée par deux Ennéades moindres, dont la seconde, commençant avec Horus, fils d’Isis, comprenait les dieux civilisateurs et vivificateurs, Thot, Ànubis, Hathor, et ainsi de suite, tandis que la troisième se composait des dieux de la mort et des mânes. Les trois Ennéades et l’idée cosmogonique qu’elles exprimaient s’étaient répandues d’autant- plus rapidement qu'il y avait par toute l’Égvpte l’équivalent exact des êtres qu’elles mettaient en scène. Partout où un dieu Soleil existait, qu’il s’appelât Anhouri, Shou, Khopri, on l’identifia avec le Râ héliopolitain, et l’on vit en lui le chef des Ennéades créatrices et organisatrices de 1 Univers. La plupart des sacerdoces locaux se contentèrent de substituer leur dieu à Râ en tête de l’Ennéade principale, et ils ne modifièrent rien aux données de la théologie héliopolitaine. A Hermopolis seulement les prêtres greffèrent sur la théorie courante une conception originale. Leur dieu Thot était un sorcier qui, par la vertu des formules magiques et de la voix, avait suscité le monde du chaos; ils lui attribuèrent pour assesseurs des dieux au nombre de huit, quatre mâles et quatre femelles, qui symbolisaient le ciel et ses supports, le jour et la nuit, la durée.

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L’Ennéade hermopolitaine, moins répandue que l’héliopolitaine dans la masse de la population, rencontra un accueil favorable auprès des théologiens : elle fournit un thème à leurs spéculations philosophiques ou cosmogoniques jusqu aux derniers instants de la religion égyptienne.

L’homme avait été créé, comme le reste de l’Univers, au même instant où Râ, le Soleil, avait surgi des profondeurs de l’eau éternelle. La tradition voulait qu’au début il ne connût aucun des arts nécessaires à la vie; il n’avait pas de langage, et il en était réduit à imiter les cris des animaux. Les dieux des diverses Ennéades se chargèrent de faire son éducation et ils vinrent le gouverner l’un après l’autre. Leur séjour sur terre dura des milliers d’années, et leur succession forma trois dynasties divines, dont la composition varia selon les temps et les lieux. A Héliopolis, Atoumou prenait naturellement la tête de la liste. Venaient ensuite :

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Râ, v. s. f ;

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Shou, fils de Râ,

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Gabou, v. s. f. ;

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Osiris-Ounnofri,

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Sit, v. s. f. ;

Le roi de la Haute et de la Basse Égypte, Horus, v. s. f. *.

A Memphis, Phtah était inscrit en tête. A Thèbes, Atoumou et Phtah cédaient la primauté à Amonrâ, le roi des dieux, le dieu de la première fois. Le temps de cette première dynastie divine était regardé par les Égyptiens des siècles postérieurs comme un âge d’or, auquel ils ne songeaient jamais sans envie : pour dire d’une chose qu’elle était supérieure à tout ce qu’on pouvait imaginer, ils affirmaient « ne pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ ». Le règne des dieux-rois n’était pas moins rempli d’événements que celui des Pharaons réels. L’histoire ne nous en est parvenue

1. Voici le nom de ces dieux-rois, sous la forme grecque : "Hyaurro', "HXto;, Stîiç, Kpovoç, “0(Tiptç, Tutpwv, *£2po<;. Les lettres v. s. f. sont l’abréviation de la formule vie, santé, force , qui accompagne les noms royaux dans les textes égyptiens

que par fragments, mais le peu qu’on en sait fait le plus grand honneur à l’imagination des Égyptiens. Râ eut à lutter sur son déclin contre l’ingratitude des mortels. Il les avait créés et instruits : ils conspirèrent contre lui et il dut rassembler les dieux secrètement, dans le grand temple d’Onou, pour aviser aux moyens de se défendre. « Voyez les hommes qui sont nés de moi-même : ils prononcent des paroles contre moi. Dites-moi donc ce que vous feriez à leur égard, car, voici, j’ai attendu et je n’ai pas voulu les tuer avant d’avoir entendu vos paroles. » Les dieux décidèrent de détruire la race des coupables, et la déesse Tafnouît à mufle de lionne fut chargée d’exécuter la sentence. Elle descendit parmi les hommes, les massacra et « baigna ses pieds dans leur sang, plusieurs nuits durant, jusqu’à la ville de Khninsou ». Le sang, recueilli et mêlé à diverses substances, fut présenté à Râ en sept mille cruches, et le dieu, apaisé par cette offrande, jura que, désormais, il épargnerait le genre humain; mais, fatigué dé vivre sur la terre, il s’envola au ciel et il remit la royauté à son fils Shou1.

Il courait beaucoup de légendes analogues sur Shou et sur Gabou, mais Osiris était de tous celui dont l’histoire s’était développée le plus. Je n’entreprendrai pas de la raconter ; trop de documents nous font encore défaut, et ceux que nous avons sont trop obscurs pour que nous y démêlions ce qui appartient à chacune des écoles de théologie qui ont fleuri successivement en Égypte*. Son mythe n’est qu’une des formes sous lesquelles on se plaisait à retracer la lutte du bien et du mal, du dieu ordonnateur contre le chaos. Osiris, l’être bon par excellence, Ounnofri, est en guerre perpétuelle avec son frère Sit-Typhon, le maudit : assassiné et démembré par lui, il se ranime sous les manœuvres magiques d’Isis, d’Horus, d’Anubis, de Thot, et il devient le modèle que les dieux eux-mêmes s’efforcent d’imiter. Or, le Soleil

1. Naville, la Destruction des hommes par les dieux , dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, vol. IV, 1875, p. 1-19. — 2. Osiris a été étudié plus particulièrement par M. Lefébure, le Mythe Osirien4 t. I : les Yeux d'Ilorus , in-4°. Paris, 1874; t. II : Osiris, in-4°, Paris, 1875. Sit a fourni Un sujet de thèse â M. Ed. Meyer, Set-Typhon , in-8°, Leipzig, 1875.

• L’ÉGYPTE PRIMITIVE

après sa disparition à l’Ouest du ciel, « le roi du jour, souverain de la nuit, qui avance sans station, ni relâche », Râ, n’arrêtait jamais sa course. Il allait inlassable, « sur la voie mystérieuse de la région d’Occident », à travers les ténèbres de l’enfer, « d’où nul vivant n’est jamais revenu », et il y voyageait pendant douze heures avant de regagner l’Orient et de reparaître à la lumière. Sa naissance et sa mort journalières, indéfiniment répétées, avaient suggéré aux Égyptiens l'identification d’Osiris avecRâ. Gomme tous lés dieux, Osiris s’était fait soleil : sous la figure de Râ, il brillait là-haut pendant les douze heures de la journée ; sous la forme d’Osiris Ounnofri, il régissait la terre. De même que Râ est chaque soir attaqué et vaincu par la nuit qui semble l’engloutir à jamais, Osiris est trahi par Sit, qui le met en pièces et disperse ses membres pour l’empêcher de ressusciter. Malgré cette éclipse momentanée, ni Osiris, ni Râ ne sont morts. Osiris Khont-Àmentit, Osiris infernal, soleil de nuit, revit, comme le soleil au matin, sous le nom d’tlarpechroudi, Horus enfant, l’Harpochrate des Grecs. Harpochrate, qui est Osiris, lutte contre Sit et le bat, comme le soleil levant dissipe les ombres de la nuit; il venge son père, mais sans anéantir son ennemi. Cette guerre, qui se rallume chaque jour et qui symbolise la vie divine, servait aussi de symbole à la vie humaine. Celle-ci n’était pas, en effet, confinée à notre terre. L’être qui naissait à notre monde avait déjà vécu et devait vivre ailleurs : les moments de son existence terrestre n’étaient qu’un des stages, un des devenirs ( khopriou ) d’une existence dont il ne connaissait ni le commencement, ni la fin. Chacun des moments de cette existence, et partant la vie humaine, répondait à un jour de la vie du soleil et d’Osiris. La naissance de l’homme était le lever du soleil â l’Orient, et sa mort la disparition du soleil à l’Occident du ciel : une fois mort l’homme devenait Osiris comme Râ lui-même, et il s’enfonçait dans la nuit, jusqu a l’instant où il renaissait à une autre vie comme Horus Osiris à une autre journée.

Chez les Égyptiens, l’homme n’était pas composé de la même manière qu’il l’est chez nous. Il n’avait pas ainsi que nous un corps et une âme : il possédait d’abord un corps, puis un double (Ara). Le double était comme un second exem-

plaire du corps en une matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée, mais aérienne, de l’individu, le reproduisant trait pour trait : enfant s’il s’agissait d’un enfant, femme s’il s’agissait d’une femme, homme s’il s’agissait d’un homme. Plus tard, les idées s’élevant, on reconnut dans l’homme un être moins grossier que le double, mais doué toujours des mêmes propriétés que la matière, une substance que l’on considéra comme étant l’essence de la nature humaine et que l’on imâgina sous forme d’un oiseau (Bi, Baï), ou bien une parcelle de flamme ou de lumière, qu’on nomma Khou, la lumineuse. Chacune de ces âmes avait des facultés diverses et ne subsistait pas dans le même milieu que les autres. Le double logeait à l’intérieur du tombeau, et ne le quittait point. Le Bai s’envolait vers « l’autre terre ». comme une grue huppée ou comme un épervier à tête et à bras d’homme : il pouvait, à son gré, sortir de la tombe ou y rentrer. Le Khou, instruit ici-bas de toute sagesse humaine et muni de tous les talismans nécessaires pour surmonter les périls surnaturels, abandonnait notre monde afin de n’y plus revenir et se joignait au cortège des dieux de lumière. Ces diverses définitions sont contradictoires et elles auraient dû se détruire l’une l’autre; mais les Égyptiens, à mesure qu’ils modifiaient leur âme, ne surent pas se débarrasser des notions qu’ils avaient entretenues' antérieurement. Ils crurent au Baï et au Khou, sans renoncer pour cela à croire au double, et chaque homme, au lieu de n’avoir qu'une seule âme répondant à la dernière conception que ses contemporains entretenaient de l’âme humaine, eut plusieurs âmes répondant à toutes les conceptions que les dévots s’étaient faites depuis le début1.

L’idée de la vie future changea aussi souvent que changea l’idée de l’âme. Ceux pour qui la partie durable de l’homme était le double se contentèrent de croire que les morts continuaient la vie sous terre, et ils voulurent leur fournir ce qui faisait la joie et la richesse des habitants de notre monde. Livré à ses propres forces, le double avait faim et soif, il était poursuivi par des animaux monstrueux qui le mena-

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