‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 5 sur 215 · Maspero, Études égyptiennes, t. I, p · texte numérisé non relu

Maspero, Études égyptiennes, t. I, p

L’ÉGYPTE PRIMITIVE. 45

çaient d’une seconde mort, c’est-à-dire de l’anéantissement. Les prières des survivants, habilement rédigées, eurent pour effet de lui donner des vivres, une maison, un cortège de domestiques et de gardiens qui le protégeaient contre ses ennemis. Ses actions d’ ici-bas n’exerçaient aucune influence sur le sort qui lui accroissait au delà : bon ou méchant, juste ou injuste, du moment que les riles avaient été accomplis et les prières prononcées sur lui, il florissait riche et heureux dans sa tombe. D’autres transportèrent l’âme en un monde nouveau, et ils joignirent à la croyance d’une vie future dans un milieu différent celle d’une rétribution proportionnée au bien ou au mal achevé pendant la durée de l’existence terrestre. Avanl de connaître son sort, l’âme désincarnée devait comparaître devant le tribunal où Osiris, maître de l’Occident, siège, entouré des quarante-deux membres du jury infernal1. Sa conscience, ou, comme disaient les Égyptiens, son cœur parle pour elle ou contre elle. Le témoignage de sa vie l’accable donc ou l’absout2; ses actions sont pesées dans la balance infaillible de vérité et de justice, et, selon qu’elles sont trouvées lourdes ou légères, la cour divine rend son jugement. L’âme impie tombait dans l’enfer, où elle n’avait pour nourriture et pour boisson que des matières immondes, où les scorpions et les serpents la poursuivaient, où elle subissait, après mille tortures, la mort et l’anéantissement final. L’âme juste, après avoir subi son jugement,' n’était pas encore exempte d’épreuves et de dangers. Sa science s’est confirmée, ses pouvoirs se sont agrandis, elle est libre d’assumer toutes les formes qu’il lui plaît revêtir3; mais le mal se dresse contre elle sous

i. Todtb., ch. cxxv. - 2. Todtb., ch. xxx, 1. 1 sqq : « O cœur, mon

cœur qui me vient de ma mère, mon cœur de quand j’étais sur terre, ne te dresse pas comme témoin; ne lutte pas contre moi en chef divin, ne me charge point devant le dieu grand !» — 3. Celles de YÉpet'vier d'or ( Todtb ., ch. lxxvii), du Lotus (ch. lxxxi), du Phénix (ch. lxxxiii), de la Grue (ch. cxxxiv), de Y Hirondelle (ch. lxxxvi), de la Vipère (ch. cxxxn). L’assomption de toutes ces formes est volontaire et ne prouve pas le passage de l’âme humaine dans un corps de bête. Chacune d’elles était une des ligures de la divinité; l’entrée de l’âme en elles marquait seulement l’assimilation de l’homme 'au type divin que chacune représentait

mille figures hideuses et tente de la détruire ou du moins de l’arrêter par ses menaces et par ses épouvantements1. Pour triompher il faut qu’elle s’identifie avec Osiris2 et qu’elle reçoive d’isis, de Nephthys et des dieux bons les secours qu’Osiris en avait reçus. Grâce à leur appui, elle parcourt les demeures célestes3 et célèbre dans les champs d’Aïlou les rites du labourage mystique, puis elle se mêle à la troupe des dieux et elle marche avec eux dans l’adoration du Soleil4. Afin de mériter ces destinées heureuses les Égyptiens avaient rédigé comme un code de morale pratique dont les articles se montrent plus ou moins développés sur les monuments de toutes les époques*, mais dont la version la plus explicite forme le chapitre cxxv du Livre des Morts.

Le Livre des Morts, dont chaque momie portait un exemplaire plus ou moins complet, était un recueil de prières à l’usage de l’autre monde. On y lit comment l’âme, amenée au tribunal d’Osiris, plaide sa cause par-devant le jury infernal. « Hommage à vous, Seigneur de Vérité et de Justice! Hommage à toi, Dieu grand, Seigneur de Vérité et de Justice! Je suis venu vers toi, ô mon maître; je me présente à toi pour contempler tes perfections! Car je te connais, je connais ton nom et les noms des quarante-deux divinités qui sont avec toi dans la salle de la Vérité et de la Justice, vivant des débris des pécheurs et se gorgeant de leur sang, le jour où se pèsent les paroles par- devant Osiris à la voix juste ; Esprit double, seigneur de la Vérité et de la Justice est ton nom. Moi, certes, je vous connais, seigneurs de la Vérité et de la Justice; je vous ai apporté la vérité, j’ai détruit pour vous le mensonge. Je n’ai commis aucune fraude contre les hommes! Je n’ai pas tourmenté la veuve! Je n’ai pas menti dans le tribunal 1 Je ne connais pas la mauvaise

1 . Dans les vignettes des Papyrus funéraires, le mauvais principe est figuré par le Crocodile (ch. xxxi, xxxii), la Tortue (ch. xxxvi) et diverses espèces de serpents (ch. xxxm, xxxv, xxxvu, xu). — 2. A partir de la XIIe dynastie, le défunt est nommé couramment Y Osiris N. Aux époques antérieures, ce titre est joint rarement à son nom, mais l’ensemble des textes connus jusqu'à présent prouve que l’identification était complète entre le mort et le dieu. — 3. Todtb ., ch. lxxiv-lxxv. — 4. ld.t ch. cj cxlvi. — 5. Lepsius, Denkm ., pl. Il, 43 et 81.

L’ÉGYPTE PRIMITIVE

foi! Je n’ai fait aucune chose défendue! Je n’ai pas fait exécuter à un chef de travailleurs, chaque jour, plus de travaux qu’il n’en devait faire!... Je n’ai pas été négligent! Je n’ai pas été oisif! Je n’ai pas failli ! Je n’ai pas défailli! Je n’ai pas fait ce qui était abominable aux dieux! Je n’ai pas desservi l’esclave auprès de son maître ! Je n’ai pas affamé ! Je n’ai pas fait pleurer! Je n’ai nointtué! Je n’ai pas ordonné le meurtre par trahison! Je n’ai commis de fraude envers

Le jugement.

personne! Je n’ai point détourné les pains des temples! Je n’ai point distrait les gâteaux d’offrande des dieux ! Je n’ai pas enlevé les provisions ou les bandelettes des morts!... Je n'ai point fait de gains frauduleux! Je n’ai pas altéré les mesures de grain! Je n’ai pas fraudé d'un doigt sur une paume! Je n’ai pas usurpé dans les champs! Je n’ai pas fait de gains frauduleux au moyen des poids du plateau de la balance ! Je n’ai pas faussé l’équilibre de la balance ! Je n’ai pas enlevé le lait de la bouche des nourrissons ! Je n’ai point chassé les bestiaux sacrés sur leurs herbages! Je n’ai pas pris au filet les oiseaux divins! Je n’ai pas pêché les poissons sacrés dans leurs étangs! Je n’ai pas repoussé l’eau en sa

saison ! Je n’ai pas coupé un bras d’eau sur son passage ! Je n'ai pas éteint le feu sacré en son heure! Je n ai pas violé le cycle divin dans ses offrandes choisies! Je n’ai pas repoussé les bœufs des propriétés divines ! Je n’ai pas repoussé de dieu dans sa procession! Je suis pur! Je suis pur! Je suis pur! »

Les mêmes formules de confession négative sont répétées presque mot pour mot dans la deuxième section dù chapitre, jointes chacune au nom d’un des quarante-deux membres du tribunal. La troisième section se borne à reproduire dans un langage parfois très mystique les idées exposées dans la première : « Salut à vous, dieux qui êtes dans la salle de la Vérité et de la Justice, qui n’avez point le mensonge en votre sein, mais vivez de vérité dans Onom et en nourissez votre cœur, par-devant le Seigneur Dieu qui habite en son disque solaire. Déiivrez-moi de Typhon qui se nourrit d’entrailles, ô magistrats, en ce jour du jugement suprême ; donnez au défunt de venir à vous, lui qui n’a point péché, qui n’a ni menti, ni fait le mal, qui n’a commis nul crime, qui n’a point rendu de faux témoignage, qui n’a rien fait contre lui -même, mais vit de vérité et se nourrit de justice. Il a [semé partout] la joie; ce qu’il a fait, les hommes en parlent et les dieux s’en réjouissent. Il s’est concilié Dieu par son amour; il a donné des pains à l’affamé, de l’eau à l’altéré, des vêtements au nu; il a donné une barque à qui était arrêté dans son voyage; il a offert des sacrifices aux Dieux, des repas funéraires aux défunts. Déîivrez-le de luimême! Protégez-le contre lui-même (variante), ne parlez pas contre lui, par-devant le Seigneur des morts, car sa bouche est pure et ses deux mains sont pures1 ! »

La lutte de Sit et d’Osiris se terminait par le triomphe de Si t : pendant quatre cents années au moins5, Sit régna sur l’Égypte à la place de sa victime. Mais Osiris avait eu, après sa mort, un enfant, Horus, qui devait le venger. Le récit de la guerre d’Horus contre Sit nous a été conservé par les

1. Revue critique , 1872, t. II, p. 358-348. — 2. Une date de l’an 400 du règne de Sit, roi d’Égypte, se trouve sur un monument de Ramsès II, découvert à Tanis par M. Mariette (Maspero, Revue critique. 1880, t. I, p- 407).

L’EGYPTE PRIMITIVE

inscriptions du temple d’Edfou avec un luxe de détails que ne comportent pas toujours les inscriptions vraiment historiques1. Horus prend ici le nomd’Harmakhis (Harmakhouîti). fl a une cour, des ministres, une armée, une flotte. Son fils aîné, Harhoudîti, héritier présomptif de la couronne, commande les troupes. Le premier ministre, Thot, dieu de son métier et inventeur des lettres connaît sa géographie et sa

La triade Osirienne* Osiris, Isis, Horus.

rhétorique sur le bout du doigt : il est d’ailleurs historiographe de la cour et on l’a chargé, par décret royal, du soin d’enregistrer les victoires de son seigneur et d’inventer pour elle des noms sonores. Un souverain si bien servi ne pouvait pas souffrir qu’un usurpateur comme Sit jouît trop longtemps de son pouvoir : aussi, en l’an 363 de son règne, se décidet-il à la guerre. Il s'ébranle avec sa flotte, ses archers et ses

1. Naville, le Mythe d'Horus, 1870, Genève, in-folio; Bnigsch, Zh'e Sage von der geflügelten Sonnenscheibe , Gôttingen, 1870, in-4°.

chars, il descend le Nil sur sa barque, il ordonne des marches ët dès contremarches, il livre des batailles rangées, il soumet des Villes, jusqu’au moment où l’Égypte entière se prosterne devant lui. Son triomphe d’est pas si complet cependaht qu’il anéantisse l’adversaire : après diverses vicissitudes, la querelle des deux prétendants est évoquée devant le dieu Gabou, qui jugé de leurs titres et qtti partage la vallée du Nil en deux royaumes, dont la limite est à Titoouï, un peu au sud de Mëriiphis*. Désormais la constitution politique de l’Égypte est un fait accompli : elle se compose de deux moitiés , la moitié d’Horus et la moitié de Sit, la Haute et la Basse Égypte, qui, réunies* formeront le royaume des Pharaons.

Le premier roi qu’on lui connaisse, le premier du moins dont les Égyptiens eussent gardé le souvenir, portait le nom de Mîni (Ménès)*. 11 était originaire de Thini, dans la Haute Égypte5. Jusqu’alors Onou et les cantons dii nord avaient eu la part principale dans le développement de la civilisation égyptienne. Les prières et les hymnes* qtti servirent plus tard de noyau aux livres sacrés, avaient été rédigés à Onou. Le dieu d’Onou, Râ, avait fourni le type sur lequel s'étaient modelés peu à peu les autres dieux locaux. 11 semble bien que l'avènement du Thinite détruisit la supériorité que la ville du Soleil avait exercée si longienips. La monarchie dont il fut officiellement le fondateur dura quatre mille ans au moins, sous trente dynasties Consécutives. On tliviSe d’ordinaire cet intervalle de temps, le plus long qu’ait enregistré l’histoire, en trois parties : l’Ancien Empire, de la première à la onzième dynastie ; le Moyen Empire, de la onzième dynastie à l’invasion des Pasteurs; le Nouvel Empire, de l’invasion des Pasteurs à la conquête persane. Cette division a l’iiicoù vénient de rie pas tenir un compte suffisant de la marché dés événements. 11 se produisit en effet quatre grandes révolu-

1. Goodwin, dans Chabas, Mélanges éggptôlàgiques, IIIe série, t. I, p. 246-286. — 2. Sur la vocalisation de ce nom et des noms égyptiens en général, voir Maspero, Réponse à la lettre de M. Édouard Naville , dans la Zeitschrift , 1883, p. 110-123. — 3. Des fouilles exécutées en 1883-1884 me portent à croire que Thini est, ou bien la ville même de Girgéh, ou bien le village de Birbéh situé un peu au nord-oiiést de Girgéh, sur la rive gauche du Nil.

L'EGYPTE PRIMITIVE

lions dans la vie politique de l’Égypte. Àu début des âges, le centre de gravité du pays repose sur Thinis : Tliinis est la capitale et le tombeau des rois. Bientôt, toutefois, avec la troisième dynastie, Memphis impose séfe souverains à tous et elle est l’entrepôt du commerce et de l’industrie. C’est la seconde période, celle qui marque l’apogée de l’Égypte archaïque; mais, vers la sixième dynastie, le centre de gravité se déplace et tend à s’abaisser vers le sud. 11 s’arrête d’abord à Héracléopolis dans la Moyenne Égypte (neuvième et dixième dynasties), puis il descend encore et se fixe à Thèbes sous la onzième dynastie. Dès ce moment, Thèbes reste la capitale réelle et elle fournit les rois : à l’exception de la quatorzième dynastie, xoïte, toutes les dynasties, de la onzième à la vingt et unième, sont thèbaines de naissance. Quand les Pasteurs envahissent la vallée, la Thébaïde s’ouvre comme un refuge à la nationalité égyptienne, et ses princes, après avoir lutté pendant des siècles contre les conquérants, finissent par affranchir le royaume entier au profit d’une dynastie thébaine, la dix-huitième, qui ouvre l’ère des guerres étrangères. Sous îâ dix-neuvième dynastie, un mouvement inverse à celui qui s’était produit vers la fin de la sixième redresse peu à peu le centre de gravité vers le nord et vers la mer. Avec la vingt et unième dynastie, tanite, Thèbes perdit son rang de capitale, et les villes du Delta, Tanis, Bubaste, Mendès, Sébennytos et surtout Saïs, se disputèrent la primauté avec acharnement. Désormais toute la vie active se concentra dans les nomes maritimes : ceux de la Thébaïde, ruinés par les invasions éthiopiennes et assyriennes, furent privés de leur influence; Thèbes tomba en ruines et ne fut plus qu’un rendez-vous de touristes curieux. Je proposerai donc de diviser l’histoire d’Égypte en trois périodes, correspondant chacune à la suprématie d’une ville ou d’une portion du pays sur le pays entier1 ;

1° Période archaïque (première-dixième dynasties). — Elle se subdivise en deux périodes secondaires :

a. Empire Thinite. Première-deuxième dynasties.

b. Empire Memphile. Troisième-dixiéme dynasties.

Page 1