‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 42 sur 215 · I. Juges , h, t · texte numérisé non relu

I. Juges , h, t

les faits. Les Juges ne se sont pas succédé régulièrement les uns aux autres. Ils n’étaient pas des magistrats revêtus d’une autorité officielle et reconnue par toute la nation, les présidents d’une république bien organisée, élus directement par le dieu national1. Ils n’étaient que des héros locaux, illustres chacun dans sa tribu, mais le plus souvent sans influence sur les tribus voisines : Éhoud est Benjaminite, Jephtôh sort de Galaad, Gédéon de Manaslishé. .Plusieurs d’entre eux ont existé réellement; mais d’autres ne sont, comme Othniel, que la personnification mythique d’une race ou d’un clan. « Enfin, le Juge sur lequel nous avons les récits les plus étendus, le fort Samson, doit être considéré, il est vrai, comme un personnage historique, mais la description de ses exploits et de ses souffrances a un caractère tout légendaire et montre un tel mélange de raillerie amère et de profondeur tragique, qu’on ne rencontre rien de semblable dans l’Ancien Testament2. »

11 ne peut donc être question d’annales suivies pour cette époque. L’oubli le plus profond a enseveli les luttes d’Israël contre les cités de Canaan : le souvenir de quelques épisodes a surnagé çà et là. Joseph se posa comme le « champion de Dieu » et comme le protecteur de ses frères plus faibles. Quand les Cananéens demeurés dans la vallée du Kislion eurent réduit au désespoir les tribus du nord, ce fut lui qui souleva une véritable coalition contre leur chef Sisera, et qui assembla pour la première fois, en vue d’une entreprise commune, la moitié de la nation. A la voix des opprimés, « d’Éphraïm Amalek envoie ses rejetons; — à eux « tes bataillons, Benjamin, vont se joindre ; de Makîr accou- « rent les capitaines, — et de Zabulon ceux qui tiennent le « bâton de commandement. — Les chefs d’Issakhar avec « Déborah — [et Naphtali] avec Barak, — à sa suite se pré- « cipitent dans la plaine. » Buben et Gad, Ashsher et Dan refusèrent de répondre à l’appel qui leur avait été adressé. De son côté, Sisera rassembla les cheikhs des Cananéens et

1. Ed. Reuss, la Bible. Histoire des Israélites , t,. I. p. 99-100. —

2. Th. Nôldeke, Histoire Littéraire de l’Ancien Testament , trad. Derenbourg et Soury, p. 62. Cf. Wellhausen, Prolegomena , p. 245.

LES HÉBREUX AU PAYS DE CANAAN

descendit en plaine. Le choc des deux troupes eut lieu « à « Taanak, sur les eaux de Maggeddo ». — « Du haut des « cieux les astres combattirent, — de leurs orbites ils com- « battirent Sisera. — Le torrent du Kishon les entraîna, —

« l'antique torrent, le torrent de Qishon ! — Élance-toi, mon « âme, hardiment! Alors ils frappaient le sol les pieds des « chevaux, — au galop, au galop de leurs braves! — Mau- « dissez Méroz, dit l’Éternel en personne, — maudissez,

« maudissez ses habitants, — de ce qu’ils ne sont pas venus « au secours de l’Éternel, — au secours de l’Éternel contre « les guerriers. » Dans sa fuite, Sisera s’arrêta auprès de la tente de Jaël, femme d’Héber le Kénile ; « il demanda de « l’eau, elle lui donna du lait, — dans le gobelet d’honneur « elle présente la crème. — Sa main, elle l’étend vers le « pieu, — de sa droite elle saisit le maillet, — elle assomme « Sisera, lui brise la tête, — elle lui perce le crâne d’outre « en outre ; — sous ses pieds il se renverse, il tombe, il « s’allonge, — à la place où il est tombé, il gît écrasé1. » Longtemps encore après la victoire on chanta dans Israël comment, « par sa fenêtre, à travers le treillis, — la « mère de Sisera regarde et appelle : — « Pourquoi son « char tarde-t-il à venir? — Pourquoi ses coursiers ralen- « lissent-ils le pas? » — Les plus avisées de ses dames lui « répliquent, — et elle-même se donne cette réponse : — « Ne trouvent-ils pas du butin à partager? — Une fille ou c< deux pour chaque homme, — un butin d’étoffes teintes « pour Sisera, — un tissu bigarré ou deux pour mes « épaules! » — Ainsi périssent tous tes ennenis, Éternel! — « Et que tes fidèles soient comme le soleil — quand il se « lève dans son éclat2. »

L’effet d’une pareille victoire ne durait pas longtemps. Les clans, associés pour un effort commun, se disloquaient aussitôt après l’événement, et les Cananéens, comme jadis aux siècles de la sujétion égyptienne, se remettaient promp-

1. Juges , iv-v. Le Chant de Déborah est seul authentique (voir cependant M. Yernes, les Débuts de la nation juive , dans la Revue de l'Histoire des Religions , 1885, p. 531-558) : la narration en prose qui le précède est remplie d’erreurs et n’a aucune valeur historique (YVelIliausen, Prolegomona , p. 251). — 2. Juges , v, 2-30, trad. Ed. Reu9s.

tement de la défaite et devenaient plus pressants que jamais. Us n’étaient pas d’ailleurs les seuls ennemis qu’Israël eût à redouter : les Bédouins du désert traitaient les Hébreux comme ceux-ci traitaient les Cananéens. Leurs bandes ne se contentaient pas de harceler sans cesse Ruben et Gad ; elles franchissaient le Jourdain et elles fondaient à l’improviste sur les tribus du centre. Déjà Éhoud le Benjaminite avait délivré ses compatriotes en allant tuer Églon, roi des Moabites, jusque dans son palais1. Mais, Moab repoussé, Madian était entré en lice, et ses incursions, répétées d’année en année, avaient ruiné Éphraïm.Le sentiment de leur faiblesse poussa les opprimés à se coaliser une fois de plus et même à se choisir un chef unique, un roi. Le premier qui paraît avoir porté ce titre en Israël fut un homme de Manashshé, Jéroubbaal, que d’autres nomment aussi Gédéon. D’après le récit le plus vraisemblable, deux cheïks madianites, Zébah et Salmounna, eurent le malheur de tuer ses deux frères auprès du Thabor. Il se lança à leur poursuite, les atteignit au delà du Jourdain et les égorgea de sa propre main en expiation de leur crime : son exploit en imposa aux nomades et assura la tranquillité, au moins pour quelques années2. Les gens de Manashshé offrirent la royauté à Jéroubbaal : celui-ci eut sa résidence à Ophra3, et il y fonda, selon l’usage des despotes orientaux, un sanctuaire où les prêtres étaient à sa dévotion. La tradition le représente comme un prince puissant et riche, dont l’autorité était reconnue jusque dans Sichem. A sa mort, l’héritage aurait dû revenir à l’un de ses nombreux enfants légitimes; mais Abîmélek, le fils qu’il avait eu d’une femme cananéenne, se fit proclamer roi à Sichem, grâce à l’appui des frères de sa mère. Comme les chefs bédouins de nos jours, Abîmélek abusait de la position avantageuse qu’il tenait dans la montagne pour lever des

1. Juges , ni, 12-50. — 2. L’histoire de Gédéon se compose de deux parties mal soudées et parfois contradictoires. Le seul récit qui mérite quelque créance est malheureusement incomplet [Juges, vin, 4 sqq). Cf. Weilhausen, Prolegomena, p. 252-255. — 5. Il y avait plusieurs Ophra : celle-ci était distinguée des autres par l’indication du clan auquel elle appartenait, Ophra d’Abiézer. L’emplacement n’en est pas connu avec certitude : elle devait être située à peu de distance de Sichem.

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droits de péage sur les caravanes qui défilaient à portée, et pour piller celles qui refusaient de se plier à ses exigences. La vieille aristocratie de Sichem, alliée aux Israélites depuis * les débuts de la conquête, ne supporta pas longtemps cette domination d’un seul et se révolta, à l’instigation d’un chef d’aventuriers nommé Gaal. Elle paya cher cette velléité d’indépendance : Gaal fut vaincu, Sichem prise sans résistance, et un millier environ de fugitifs qui s’étaient réfugiés dans le temple de Baal Berîth1 périt parmi les flammes. Sichem reconquise, Abîmélek vint mettre le siège devant Tebez; la ville succomba, mais le vainqueur fut abattu d’un coup de pierre à l’attaque de la citadelle. Ainsi se termina ce premier essai de royauté éphraïmite2 *. Après la mort d’-Abîmêlek, les tribus, isolées l’une de l’autre, privées de leurs chefs, s’affaiblirent de plus en plus et offrirent une proie facile aux pillards. La tradition enregistre encore çà et là des succès : ainsi, elle attribue à un chef de brigands, à Jephté, l’honneur d’avoir affranchi des Ammonites le pays de Galaad. Mais ces victoires, si elles furent remportées réellement, n’avaient aucune conséquence durable; quelques années après, l’ennemi reparaissait plus hardi et plus insolent que jamais.

La Palestine et la Phénicie au temps des Juges.

Au midi, la situation était pire encore. Des trois tribus qui s’étaient glissées entre la mer Morte et la Méditerranée, Dan avait renoncé à se maintenir et il était allé chercher fortune vers les sources du Jourdain5, Siméon avait été détruit presque entièrement, et quelques familles, qui avaient échappé, s’étaient fondues dans Juda4 ; Juda luimême n’avait réussi que médiocrement dans ses tentatives d’expansion. Il avait colonisé de force une partie du Negeb et contracté avec les Chananéens des alliances qui le mirent

1. Baal du Pacte. — 2. Selon le rédacteur du Livre des Juges (vin, 22 sqq.), Gédéon aurait refusé la royauté; sur l’invraisemblance de

cette tradition, cf. outre Weilhausen ( Prolegomena , p. 252-255), Stade,

Geschichte des Volkes Israël, p. 190-191. — 3. Cf. plus haut, p. 305,—

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