Voir plus haut, p. 305 et note
en possession d’Hébron et d’Arad, mais il n’avait point dépassé cette limite1. Jébus, Guézer, Gibéon le repoussèrent et se dressèrent comme une barrière entre lui et la maison de Joseph; les Philistins l’empêchèrent de se répandre dans la plaine et le bloquèrent au milieu des montagnes.
Les Philistins étaient, comme leurs rivaux les Hébreux, un peuple nouveau en Canaan. « Une hypothèse très vraisemblable, adoptée par les meilleurs exégètes et ethnographes, les fait venir de Crète2. Le nom seul de Plishti indique une origine étrangère ou de longues migrations, et rappelle celui des Pélasges. Plusieurs fois ils sont appelés dans les écrivains hébreux Crethi, mot où l’on ne peut se refuser à reconnaître le nom de Crétois. Ailleurs3, ce mot paraît s’échanger contre celui de Cari (Cariens?) pour désigner la garde du corps des rois de Juda : on sait que les Cariens étaient alliés aux Crétois, et jouaient4 comme eux dans l’antiquité le rôle de mercenaires. Les traditions hébraïques sont du moins unanimes pour faire venir les Philistins de Pile de Caphtor5, mot vague qui, comme les noms de Kittim, de Tharsis et d’Ophir, n’offrait aux Hébreux d’autre idée que celle d’un pays maritime et lointain. Le mot Caphtor, il est vrai, correspond assez bien à celui de Koupros. Mais quand on voit les Hébreux désigner en général toutes les îles et les côtes de la Méditerranée par Kittim (nom propre de la ville de Kitium, dans l’île de Chypre) et Tharsis (la colonie phénicienne de Tartesse en Espagne), on admet facilement qu’ils aient pu appliquer le nom de l’île de Chypre à bien d’autres îles, et en particulier à la Crète. Étienne de Byzance6 nous présente la ville de
1. Juges, i, 9-16. — 2. Juges, ii-ix; Hitzig, Urgeschichte und Mytho¬
logie der Philistœer, p. 14 sqq. ; Gesenius, Thésaurus, aux mots Caphtor, Crethi, etc.; Ewald, Geschichte des Volks Israël, I, p. 523 sqq., 2e édit; Berthcau, Zur Geschichte der lsraeliten, p. 188 sqq.; Movers, Die Pliœnizier, I, p. 5-4, 10, 27-29, 55 sqq., 665; Tuch, Comment ar über die Genesis, p. 245; Lengerke, Kenaan, I, p. 195 sqq.;
Knôbel, Die Vœlkertafel der Genesis , p. 215 sqq. ; Munk, Palestine . p. 82 sqq. — 5. I Sam., xxx, 14; Sophon., n, 5; Ézéch., xxv, 16. —
4. Il Sam., xx, 23; II Rois, xi, 4, 19. — 5. Ewald, Geschichte, I, 285 ;
Winer, Bibl. Realw., art. Kretlii und P lethi; Bertheau, Zur Geschichte ,
pp. 507. 512 sqq. — 6. Le chapitre x, 14, de la Genèse semble les
LA PALESTINE AU TEMPS DES JUGES
Gaza comme une colonie crétoise1. » Les monuments égyptiens confirment cette hypothèse et ils nous enseignent la date de la migration. Les Philistins faisaient partie des tribus qui assaillirent l’Égypte sous Ramsès III. Battus par lui, ils s’enrôlèrent à son service, et il leur accorda la permission de s'établir sur la côte méridionale de la Svrie*.
Le territoire qui leur fut concédé, entre la montagne, la mer et le désert, s’étendait du torrent d’Égvpte aux environs
de Joppé. On y signale cinq villes considérables, Gaza, Àscalon, Ashdod, Ékron et Gath, qui toutes commandaient les débouchés de l’Afrique et les abords de l’isthme; aussi les Pharaons les avaient-ils occupées solidement dès leurs premières campagnes. Thoutmôsis III, Sôtoui Ier, Ramsès II avaient une garnison à Gaza3 : Ramsès III y introduisit les
faire venir d’Égypte ou du pays des Casloukhim, mais il est probable qu’il y a en cet endroit une transposition et qu’il faut placer les mots.,.. et les Caphtorim après Casloukhim. — 1. Aux mots TâÇa et Mivwa. E. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, 4° édit., t. I, p. 53-55. — 2. Chabas conteste cette opinion, Études sur l'antiquité historique, lre édition, p. 292-29G ; Recherches sur l'histoire de la dixneuvi'eme dynastie, p. 99-101; cf. à ce sujet, Maspero dans la Revue cri tique, 1875, t. II, p. 84-85, et Fr. Lenormant, Histoire ancienne, t. I , p. 207-208. — 3. Voir, au Papyrus Anastasi III, verso, pl. v-vi, la liste des chefs sémites en garnison à Gaza, sous Minéphtah Ier, un demi-
Philistins, sur Ici fi cIgI i té desquels il pensait pouvoir compter. La banlieue et les bourgs ouverts dont elle était semée étaient peuplés par des Avvim, qui n’offrirent point de résistance. Les Philistins se rendirent maîtres des cinq villes et se mêlèrent par des alliances répétées aux maîtres primitifs du sol, dont ils adoptèrent la langue et la religion : Marna de Gaza et les dieux-poissons d’Ascalon, Dagon et Derkéto, devinrent leurs dieux. La race qui résulta de ce croisement se divisa naturellement en deux sections : une classe populaire, composée surtout des familles autochtones, et une aristocratie militaire, issue des vaincus de Ramsès III. Les cinq « villes soeurs » restèrent les capitales de cinq principautés associées en fédération. Gaza exerçait d’ordinaire une sorte d’hégémonie, justifiée par l’importance militaire et commerciale de sa position s venaient ensuite par rang d’influence Ashdod, Ascalon, Gath et Ekron. Chacune d’elles était gouvernée par un chef militaire ou Seren ; à Gath, où la population renfermait une proportion d éléments cananéens, le Seren était héréditaire et il jouissait du titre de roi (melek). Les cinq Sarnim s’assemblaient en conseil pour délibérer des affaires communes et pour célébrer "des sacrifices au nom de la confédération : ils iaisaient la guerre ensemble, chacun à la tête du contingent de sa cité. Leur armée valait surtout par ses chars que la noblesse montait, et par ses archers dont 1 adresse était proverbiale en Israël1.
Quand les Ramessides cessèrent de se montrer en Syrie, les Philistins, livrés à leurs propres forces, en firent l’essai sur leurs voisins. Les Sidoniens avaient subi des pertes considérables : les Grecs, non contents de leur enlever les îles de la mer Égée, à l’exception de Rhodes, les pourchassaient dans les mers de l’Orient. La Carie, la Cilicie, la Pamphylie, Chypre elle-même furent entamées par les Achéens, vers le même temps que ceux-ci tâtaient l’Égypte. Ils débarquèrent
siècle à peu près avant, l’arrivée des Philistins. Cf. Chabas, Recherches sur l'histoire de la XIXe dynastie, p. 95-99; A. Erraan, Tagebuch emes Grenzbeamten, dans la Zeitschrift , 1879, p. 29 sqq. — 1. Sur les Philistins, on peut consulter encore, avec quelques réserves, la monographie de Starke, Gaza und di Philistinische Küste, Iéna, 1852.
LA PALESTINE AU TEMPS DES JUGES. 371
en nombre dans l’île, ils y fondèrent Salamine et ils obligèrent les Phéniciens à la leur abandonner entière, moins Kition, Lapéthos, et deux ou trois villes secondaires. En avantgarde aux frontière^ du monde oriental, les Grecs de Chypre lui empruntèrent en partie sa civilisation. Leurs artistes, soumis à l’influence égyptienne et assyrienne, penchèient tantôt vers Limitation de l’Égypte, tantôt vers celle de î Assyrie. Ils dérivèrent des Hittites, avec lesquels ils étaient en contact permanent, une partie au moins de leur système d’écriture, et ils s’obstinèrent à l’employer malgré ses défauts, longtemps après que les autres peuples de leur race eurent. adopté et perfectionné l’alphabet cadméen1.
La perte était sérieuse pour les Phéniciens : ils la compensèrent par la découverte de contrées lointaines, où ils dominèrent sans rivaux. Attirés vers l’ouest, comme probablement les Tyrséniens et les autres peuples de l’Asie Mineure2, par la renommée d’un continent productif en métaux précieux, riche de toutes les choses nécessaires à la vie, ils passèrent de Grèce en Italie et en Sicile, à Malte et en Afrique3. Là, deux voies leur étaient accessibles. Partant de la Sicile et cinglant droit vers le nord, ensuite vers l’Occident, ils apercevaient la Sardaigne, puis les îles Baléares; longeant la côte d’Afrique, ils atteignaient le débouché de la Méditerranée dans l’Océan, le détroit de Gibraltar. Il est assez probable qu’ils fréquentèrent les deux routes et qu’ils colonisèrent les Baléares en chemin : la possession de ces îles leur était d’autant plus utile que la côte orientale d’Espagne est assez inhospitalière et que Minorque a l’un des meilleurs ports de la Méditerranée4. Gibraltar marquait pour eux la limite extrême des conquêtes de Melkarth3; sur deux îlots qui se faisaient face, l’un en Europe, l’autre en Afrique, le dieu avait consacré deux stèles
1. C’est du moins l’hypothèse émise pour la première fois par Sayce. The Hamathite Inscriptions, dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, 1876. t. V, p. 31-32. — 2. Voir plus liaut, p. 297 sqq. — 5. 0. Meltzer, Geschichle der Karthager , t. I, p. 28, — 4. On connaît la réponse d’André Doria à Charles-Quint : « Juin, Juillet, Août et Port-Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée. » — 5. Cf. plus haut, p. 279-280.
en commémoration de ses victoires, les Colonnes d Hercule, qui valurent leur nom au détroit. Au delà des Colonnes commençait le pays deTarshish, le Tartessos des Grecs, une des régions les plus fécondes de l’Ancien Monde. Les plaines que le Bétis (Guadalquivir) et l’Anas (Guadiana) arrosent, produisent l’huile et le vin, le froment au centuple : la laine de leurs moutons, fine et souple, se prêtait mieux que toute autre aux travaux de tapisserie et d’aiguille pour lesquels les Phéniciens étaient réputés. Les fleuves roulaient des paillettes d’or : ils étaient larges, profonds et navigables fort avant dans l’intérieur. Les montagnes, alors revêtues de forêts, rccélaient dans leurs lianes les métaux les plus variés, l’or, l’argent, l’étain, le cuivre, le fer. La mer était poissonneuse et nourrissait le thon en abondance1. Les Phéniciens s’y reprirent à plusieurs fois avant de s’emparer des côtes. Leurs stations les plus anciennes paraissent avoir été Six, en deçà des Colonnes d’Hercule, et Onoba au delà. Enfin, une escadre tyrienne arriva dans ces parages vers l’an 1100 avant notre ère; elle débarqua des colons sur une petite île longue, étroite, à peine séparée de la côte par un filet d’eau, et elle y construisit Gadir2. Gadir devint bientôt, grâce à son admirable situation, le centre des possessions phéniciennes en Espagne, Carteia, Malaca, Abdera. De Tyr à Gadir et de Gadir à Tyr, les communications se nouèrent aussi régulières et aussi complètes qu’entre Chypre et la Phénicie.
Les navires faibles des anciens ne pouvaient fournir une croisière aussi longue sans relâcher souvent, soit pour se garer du mauvais temps, soit pour renouveler leurs provisions. Les Phéniciens jalonnèrent leur route de comptoirs, qui servirent de relâches à leurs flottes et qui ouvrirent des débouchés nouveaux à leurs marchés3. S’ils observaient un havre bien abrité derrière uii cap, une petite île placée
1. Polybe, dans Athcnce, VII, p. 502 aristote, Hist. An., VIII, 19.
2 Strabon, L. III, 5. Le nom de Gadir signifiait clos, enceinte, en phénicien : « Pœni Gadir, ita Punica lingua septum significante ». (Pline, H. N., IV, 22.) — 5. Sur la marche suivie dans ces régions par la colonisation phénicienne, cf., en dernier lieu, Otto Meltzer, Geschichte der Karthager , t. I, p. 28-58.
LA PALESTINE AU TEMPS DES JUGES
â proximité de la terre, une plage où tirer les bateaux, ils débarquaient et ils tondaient, selon les circonstances, un dépôt, un, fort, une ville. Ils entourèrent ainsi la Sicile d’une ceinture d’établissements1, Ilosh Melkarth2 au sud, Motya à l’est3, Soloeis4 et Ziz5 au nord. Le sanctuaire d’Astarté, qui couronnait le mont Éryx, conserva sa réputation de sainteté jusqu’aux derniers jours du paganisme, et leur garantit, pendant de longs siècles, la domination sur le canton environnant6. Les mines de Sardaigne les attirèrent; ils y bâtirent Caralis, Tharros, Sulci aux endroits les plus favorables. Le triangle d’Afrique, qui s’avance à l’encontre de la Sicile, offrait d’amples débouchés à leur commerce, et leur prodiguait les matières premières, ivoire, bois rares, épices, métaux précieux, dont leurs manufactures avaient besoin : ils s’emparèrent de lui. Une tradition, malheureusement peu précise, faisait remonter au douzième siècle avant notre ère la fondation d’Utique, le plus ancien de leurs boulevards sur cette côte. D’autres villes, les deux Hippo, Hadrumète, Leptis, peut-être Carthage7, surgirent bientôt à côté d’Utique. S’il faut en croire ce qu’on racontait au temps de Salluste8, leurs progrès auraient été dus à
1. Thucydide, YI, 2. — 2. L’Héracle Minoa des Grecs. Héraclide de Pont (xxix, édit. Didot, Fragm. H. Gr., t. IL p. 220-221) nous donne la forme grécisée du vieux nom Makara ou Makaria. — 3. Située sur une île, à environ un kilomètre de la côte, non loin de Lilybée. — 4. Le nom grec est dérivé de Sela , le roc, qui revient plusieurs fois dans la nomenclature phénicienne. — 5. Le nom de Makhanath,
qu’on voit sur les médailles et qu’on applique d’ordinaire à Panorme, ne désigne qu’une monnaie frappée dans les camps pour la
paye des mercenaires carthaginois. Le vrai nom phénicien de la ville
paraît être Ziz (cf. Schrôder, Die Phônizische Sprache, p. 278-279). — G. Il n’est pas dit expressément que le sanctuaire d’Éryx remonte aussi haut dans le passé : cependant la vénération dont il était l’objet chez les
Carthaginois semble montrer qu’il avait été fondé par les Phéniciens
longtemps avant que Carthage elle-même eût pris de l’importance. —
7. Suivant l’historien Philiste, bien placé pour connaître l’histoire de
Carthage, cette ville aurait été fondée vingt et un ans avant la prise de Troie, par Ézoros (Zoros? Tyr) et Carchédon, Tyriens (Fragm. H. Gr., édit. Didot, t. I, p. 190, fragm. 50). Pour tout ce qui regarde la fondation de Carthage, cf. 0. Meltzer, Geschichte der Karthager, t. I, p. 90- 141. — 8. Salluste, Bel. Jug. 18. Sur l’invraisemblance de cette tradition, trop bien accueillie par Movers, voir O. Meltzer, Geschichte der
la présence de races apparentées à la leur. Soit au moment de l’invasion des Pasteurs, soit ail moment de l’arrivée des nations de la mer, des bandes d’origine asiatique auraient cheminé en Libye jusqu’au delà des Syrtes, et peuplé la Byzacène. Une tradition judéo-chrétienne vint plus tard se greffer sur la punique. On prétendit que les Cananéens, chassés delà Terre Promise par les Hébreux, s étaient retirés en Phénicie d’abord, puis en Afrique : parmi ces fugitifs, on citait, au sixième siècle, les' Girgaséens. « Ils habitent encore le pays, dit l’historien Procope, et ils se servent de la langue phénicienne. Ils construisirent un fort dans une ville de la Numidie, où est maintenant Tigisis. Il y a la, près de la grande fontaine, deux stèles de pierre blanche, chargées de caractères phéniciens, qui, en langue phénicienne, expriment ce qui suit : Nous sommes ceux qui ont pris la fuite devant Josué, fils de Nauê 1 . » Quoi qu il en soit de ces légendes, les colons disséminés sur la côte exploitèrent régulièrement l’intérieur dans l’intérêt de la mère patrie. Blé, laine, plumes d autruche, dents d éléphant, poudre d’or, gomme, tout ce que l’Afrique occidentale produit, tout ce que les caravanes y apportent du Soudan, afflua 'dans les bazars de Sidon et de Tyr.
Les Philistins ne pouvaient donc que gagner à courir sus aux Phéniciens. Une de leurs flottes, partie d Ascalon, détruisit l’escadre sidonienne et prit Sidon elle-même vers la fin du douzième siècle avant notre ère : ceux des habitants qui échappèrent au désastre se réfugièrent à Tyr, et Tyr devint dès lors et pour longtemps l’État le plus prospère de la Phénicie2. Sur terre, les Philistins ne furent pas moins heureux. Au début, ils paraissent s’être contentés de repousser les Hébreux : Dan, accueilli chaudement, par eux lorsqu’il voulut empiéter sur leur plaine, émigra en partie vers le nord, et Juda ne se hasarda guère à dépasser la lisière
Karthager, t. I, p. 54 sqq. Vivien Saint-Martin [le Nord de l’Afrique ,
р. 113 sqq.) a bien vu que l'erreur de Salluste venait d’une ressemblance fortuite des noms classiques Perses, Mèdes, etc., avec les noms de certaines tribus libyennes. — 1. Procope, De Bello Vandahco , II,
с. xx. Cf. Movers. Die Phônizier , t. II, 2,er Theil, p. 427-435 2- Justin, XVIII 5.
LA PALESTINE AU TEMPS DES JUGES
de ses montagnes. On ne sait à quelle occasion ils entrèrent en lutte pour la première fois avec les Enfants de Joseph : sans doute le désir de posséder les étapes principales de la voie commerciale, qui conduisait d’Égypte à Damas et dans la Syrie du nord, les entraîna à diriger leurs incursions contre la montagne d’Éphraïm et contre la vallée du Kishon. Des clans danites, campés aux avant-pestes d’Israël, leur tinrent tête avec vaillance, parfois même avec succès*, et
Un navire de guerre philistin.
leurs prouesses renouvelées donnèrent naissance, deux ou trois siècles plus tard, à la légende de Samson2. Elles se terminèrent pourtant par un désastre. Il y avait à Sliiloh, en Éphraïm, une famille sacerdotale, vouée au soin d’un tabernacle mystérieux qu’on appelait l’arche de Jahvéh, le dieu des armées. C’était un coffre ou une sorte de barque sacrée, analogue à celle dont les prêtres égyptiens se servaient pour transporter Amon : elle renfermait deux pierres, images de Jahvéh, sur lesquelles on supposa
1. Sur Dan, cf. Stade, Geschichte des Volkes Israël , t. î, p. 1G5-1G8.
SI- Juges , xiii-xvi.
576 f CHAPITRE VIL
plus tard que la loi avait été écrite. Le prêtre de l’arche, Eli, sans être Juge au même titre que les autres héros, •exerçait une grande influence sur Israël et il était consulté dans les affaires publiques. Les Hébreux, serrés de près par les Philistins, s’adressèrent à lui, et il leur confia l’arche pour la mener à la bataille, en gage de la protection divine. Leur espoir fut déçu dès la première rencontre : ils furent vaincus, malgré l’arche, et les deux fils d’Éli, Khofni et Pinehas, périrent dans la déroute. « Cependant un Benjaminite se sauva et vint ce jour-là même à Shiloh, les habits déchirés et de la poussière sur la tête. Et quand il arriva, voici, Eli était assis sur son siège, à côté du chemin, plein d’attente, car son cœur tremblait au sujet de l’arche de Jahvéh. Et quand cet homme vint publier sa nouvelle par la ville, toute la ville se mit à crier. Et Éli, ayant entendu ces clameurs, dit : « Qu’est-ce que ce tumulte? » Et aussitôt cet homme vint apporter la nouvelle à Éli. Or Eli était âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, et ses yeux étaient fixes, de sorte qu’il ne pouvait voir. Et cet homme dit à Éli : « Je suis « celui qui est venu du champ de bataille, et je me suis « sauvé du champ de bataille aujourd’hui même. » Éli lui dit : * Comment l’affaire s’est-elle passée, mon fils? » Et le messager reprit et dit : « Israël a fui devant les Philistins, « et il y a eu grande déroute parmi la troupe, et tes deux « fils, Khofni et Pinehas, ont péri aussi, et l’arche de Jahvéh « a été prise. » Et quand il fit mention de Larché* de Jahvéh, Éli tomba de son siège à la renverse, à côté de la porte, et se rompit la nuque et mourut : car c’était un homme vieux et pesant1. » Éphraïm se courba sous le joug comme avait fait Juda; les Philistins mirent garnison dans plusieurs villes, à Gibéa de Benjamin, par exemple, et ils régnèrent en maîtres sur la moitié au moins du peuple d’Israël.
i. ï Samuel, iv, 1-18. Cf. ’YVellhausen, Prolegomcna , p. 147 sqq.
LE ROYAUME HÉBREU
Débuts de la royauté juive : Saül, David et Salomon. — Les religion? de Canaan et d’Israël; le schisme des dix tribus. — Israël et .luda jusqu’à l’avènement d’Omri ; la XXIe dynastie égyptienne. — Shislionq Ier; les commencements du royaume de Damas.
Débuts de la royauté juive : Saül, David, Salomon.
Leur domination dura probablement un demi-siècle. La tradition essaya plus tard d’en diminuer la longueur^ ou, tout au moins, d’y intercaler des victoires israélites. Samuel, fds d’Elkanah, avait été voué dès l’enfance au culte de Jahvéli par sa mère, la pieuse Hannah; vêtu d’un éphod de lin et d’un petit manteau, qu’elle lui tissait chaque année, il servit l’Eternel en présence d’Éli jusqu’au jour où l’inspiration divine l’anima. Dès lors, « Jahvéli fut avec lui et ne laissa point tomber une seule de ses paroles. Tout Israël, depuis Dan jusqu’à Bershéba, connut que c’était chose assurée que Samuel serait prophète de Jahvéli1. » Vingt ans après la mort d’Éli, Samuel crut que le temps était favorable à secouer le joug philistin. Il exhorta le peuple à rejeter les Baalim et il le convoqua à Mizpah pour confesser ses péchés devant Jahvéli. Les Philistins, inquiets de ce rassemblement qui ne présageait rien de bon à leur autorité, « montèrent contre Israël; ce que les enfants d’Israël ayant appris, ils eurent peur des Philistins. Alors Samuel prit un agneau de lait et il l’offrit tout entier à Jahvéli en holocauste; et Samuel cria à Jahvéh pour Israël, et Jahvéli l’exauça. » Les Philistins, débandés aux grondements du tonnerre, eurent peine à regagner leur térritoire. « Alors Samuel saisit une pierre et il la dressa entre Mizpah et le rocher; et il
\. I Samuel, ni, 19.
appela le nom de ce lieu-là Ebenezer, et il dit : « L’Éternel nous a secourus « jusque en ce lieu-ci ». Il se hâta de profiler de la victoire, frappa les Tyriens, les Amorrhéens, reconquit, les villes perdues. Puis il fixa sa résidence à Rama, sa ville natale, où il avait bâti un autel à l’Éternel : chaque année, il la quittait et il s’en allait en tournée à Béthel, à Guilgal, à Mizpah, où il présidait des assemblées populaires et « jugeait Israël1 ». Ainsi parlait la tradition sacerdotale : une autre tradition, plus proche de la vérité, dépeint la position d’Israël avec des couleurs moins brillantes. Elle raconte que les Philistins avaient désarmé les vaincus par crainte d’une revanche. « Il n’v avait plus de forgeron dans Israël, car les Philistins avaient dit : « Il faut empêcher que les Hébreux « ne fabriquent des épées ou des hallebardes. » C’est, pourquoi tout Israël descendit vers les Philistins, chacun pour aiguiser son soc, son coutre, sa cognée et son hoyau, lorsque leurs hoyaux, leurs coutres et leurs fourches à trois dents et leurs cognées avaient la pointe gâtée, même pour raccommoder un aiguillon5. » La guérison sortit de 1 excès du mal. Une première fois l’invasion des Ammonites avait suscité la royauté éphémère de Jéroubbaal et d’Abîmélek. La tyrannie philistine contraignit les Hébreux à chercher le remède de leurs souffrances dans l’union de leurs ressources entre les mains d’un homme; mais cette fois, comme le péril était plus sérieux, l’effort fut plus vigoureux, et le résultat proportionné à l’effort. La royauté d Abîmélek s’exercait sur deux ou trois clans : celle de Saül embrassa la nation entière5.
Benjamin, la moindre et la plus belliqueuse des tribus, n était qu’une avant-garde campée sur la frontière méridionale d’Éphraïm. Son domaine comprenait à peine quelques bourgades, Rama, Mikhmas, Gibéa, Anatot, Nob, que la forteresse cananéenne de Jébus isolait de Juda 4 ; encore deux d’entre elles, Gibéa et Mikhmas, étaient-elles au pouvoir des Philistins depuis la mort d’Éli. La vie religieuse était intense
1. I Samuel , vu, 15 sqq. — 2. I Samuel , xiii, 19-21. — 3. Sur le caractère de la royauté benjaminite et sur le lien qui la rattache à la royauté d’Abîmélek, voir Stade, Geschichte des Volkes Israël , pp. 170 sqq., 197 sqq. — 4. Stade, Geschichte des Volkes Israël, p. 160-162.
LE ROYAUME HEBREU
dans cette marche sans cesse en péril. C’est à Nob que les desservants du temple de Shiloh s’étaient réfugiés après la catastrophe d’Aphek1. C’est à Rama que Samuel siégait; c’est de là qu’il partait pour faire, chaque année, ses rondes à Béthel, à Gilgal, à Mizpah, dans les localités sur lesquelles il exerçait une autorité incontestée'; c’est là que la tradition le met en rapport avec Saül. Saül et son fils Jonathan étaient les chefs d’une des familles les moins considérables de Benjamin : à la tête d’une bande peu nombreuse, mais endurcie au métier des armes, ils surprirent un poste de Philistins à Gibéa et ils enlevèrent la garnison de Mikhmas qui accourait au secours. Benjamin recouvra son indépendance, et le chef qui l’avait si bien conduit acquit grand renom en Israël :
« tout homme fort et vaillant que Saül voyait, il l’attachait à son service9 ». Proclamé roi, il résid^ comme par le passé, à Gibéa, dans le clan dont il était le chéikh ; mais son autorité se propagea à l’est sur Galaad, au sud sur Juda. Les nations voisines, longtemps accoutumées à opprimer les Hébreux, furent défaites et opprimées à leur tour. « Saül guerroya contre tous ses ennemis à la ronde, contre Moab, contre les Ammonites, contre Édom, contre les rois de Soba et contre les Philistins, et partout où il se dirigea, il fut victorieux. Et il fit des exploits et il battit Amalek et il délivra Israël de ces pillards5. »
Les habitudes d’isolement étaient trop invétérées chez les Hébreux, pour que la royauté ne rencontrât pas une opposition violente, au moins parmi plusieurs des tribus. Juda ne s’était pas mêlé jusqu’alors à la vie nationale : perdu et comme noyé au milieu des Cananéens, le fond hébraïque de la race n’avait pas encore réussi à s’assimiler cet élément étranger. 11 avait été conquis assez tôt par les Philistins et il leur était resté soumis, malgré les exploits de Benjamin,
1. Cf. les passages, I Samuel , xxi, 1-9; xxm, 9-23, où il est question du grand prêtre de Nob, Akhimélek, arrière-petit-fils d’Éli.— 2. 1 Samuel , xiv, 52. —5.1. Samuel, xiii-xiv. Pour les débuts du règne de Saül, voir, outre la longue et pénétrante analyse de Reuss, dans le Résumé de V histoire israélite qui occupe le premier volume de la Bible, Wellhausen, Prolegomena , p. 259-274, et Stade, Geschichte des Volkes Israël p. 207-223.
380 CilA 1*11 Üli VIII.
mais quelques-uns de ses chefs étaient allés se ranger sous les ordres de Sa ü 1 . Au nombre de ces aventuriers, comptait David, fils dTshaï, né à Bethléhcm. David est le premier héros judéen, le fondateur réel du royaume de Juda; aussi l’imagination sacerdotale s’est-elle donné libre carrière à son sujet. Elle voulait que le vieux Samuel, mécontent de Saül, se fût rendu à Bethléhcm sous prétexte d’y célébrer un sacrifice, mais en réalité afin d’v sacrer David mystérieusement. Celui-ci, appelé à la cour pour distraire le roi de la mélancolie dans laquelle il était tombé, devint le favori de Saül et l’ami de cœur de Jonathan ; puis, ses hauts faits dans une guerre contre les Philistins le désignèrent bientôt à l’attention du peuple. « Comme il revenait, des femmes sortirent de toutes les villes d’Israël en chantant et en dansant, au-devant du roi Saül, avec des tambours et des cymbales. — Et les femmes qui jouaient des instruments se répétaient l’une à l’autre : « Saül a frappé ses mille et David ses dix « mille. )) Aussitôt la jalousie de Saül s’éveille : dans un accès de fureur, il se précipite sur David, veut le percer de sa lance, puis, revenu à lui-même, il l’éloigne, lui confie le commandement d’une troupe de soldats, et le marie à sa seconde fille, dülikal. Sauvé à plusieurs reprises par sa femme, par son beau-frère Jonathan et par le grand-prêtre Akhimélek, David fut enfin obligé de se retirer chez Akhis, roi de Gath. Le seul fait certain qu’il y ait dans ce récit, c’est que David, après avoir mené la vie d’aventures au service de Benjamin, se déclara vassal des Philistins et reçut d’eux en récompense la ville de Ziklag.
Les Philistins ne pouvaient renoncer du premier coup à la suprématie profitable qu’ils avaient exercée sur la Syrie méridionale. Assurés qu’ils étaient de la neutralité de Juda et des clans méridionaux, ils assaillirent les tribus du centre et ils manœuvrèrent pour dégager la route des caravanes, dont l’occupation du Thabor par les Hébreux leur barrait le passage. Saül les attendit dans la plaine de Jezréel, au pied des monts de Gelboé, mais il fut battu et tué ainsi que son fils Jonathan : les vainqueurs coupèrent la tête du cadavre et pendirent le tronc ù la muraille de Bethshéan, où les habitants de Jabesh virent l’enlever pour lui rendre les derniers
LE ROYAUME HEBREU
honneurs. La légende ne se résigna pas à donner des motifs purement humains à la catastrophe dans laquelle le premier roi disparut. Maudit par Samuel, Saül était parti pour la guerre en proie aux plus sombres pressentiments. La veille du combat, il avait consulté secrètement une magicienne d’Endor et il l’avait priée d’évoquer l’ombre du prophète. Celui-ci apparut, la ligure cachée dans sou manteau, et il
Le mont Tliabor.
renouvela jnort les malédictions qu’il avait lancées vivant contre Saül. « Jahvéh a déchiré le royaume entre tes mains et l’a donné à ton serviteur David, parce que tu n’as pas obéi à la voix de Jahvéh et que tu n’as pas exécuté l’ardeur de sa colère contre Amaleu ; à cause de cela, Jahvéh t a fait ceci aujourd’hui. Et même Jahvéh livrera Israël avec toi entre les mains des Philistins, et vous serez demain avec moi, toi et tes fils; Jahvéh livrera aussi le camp d’Israël entre les mains des Philistins1. » En apprenant la nouvelle du désastre, David