LE ROYAUME
manda en mariage la fille du Pharaon, Psinakhès ou Psousennés II, qui régnait alors en Égypte et il décida son beau-père à intervenir : les ingénieurs égyptiens eurent bientôt raison de la ville, la démantelèrent et la livrèrent au Juif comme dot de sa femme1. Partout ailleurs il n'éprouva que des échecs. Hadad, fils du roi d’Édom tué sous David, revint d’Egypte où il s’était tenu longtemps caché, et il souleva l’Idumée contre les Hébreux2. Rézon, roi de Zobah, s’empara de Damas et constitua sur ]a frontière septentrionale un État militaire dont l’inimitié fut longtemps dangereuse à ses successeurs2. Par bonheur Moab et Ammon demeurèrent tranquilles, et Tyr, qui aurait pu s’opposer à Israël avec avantage, brigua son alliance. Depuis la chute de* Sidon, elle était devenue la métropole de la Phénicie4 D’abord gouvernée par deux suffètes5, elle s’était donnée un roi, Abibaal, à peu près dans le même temps que les Hébreux acclamaient David. Hirorn Ier, hls d’Abibaal, avait toujours eu des relations d’amitié avec son voisin : il lui avait fourni des bois et des artistes phéniciens pour la construction du palais de Jérusalem. Il continua la même politique sous Salomon, et il y gagna de pouvoir reporter sur les colonies ce qu’il possédait de forces disponibles6.
S’il n’avait pas le goût de la bataille, Salomon fut du moins un administrateur avisé. Il répara les enceintes de Mageddo et d’Hazor; il fortifia Guézer, les deux Bethhoron, Tamar7, sur de nouveaux plans, afin de couvrir la frontière méridionale. Une tradition, d’origine assez tardive8, assurait qu’il avait pavé avec le basalte noir de Bashan les routes qui conduisaient à Jérusalem. Jérusalem elle-même fut entourée de murailles : le roi y édifia des palais, un pour lui, un pour la fille de Pharaon, des piscines, des portiques. La
1. I Rois, ni, 1. — 2. I Rois , xi, 14-22. — 3. I Rois , xi, 23-24.
4. Voy. plqs haut, p. 374. — 5. Voy. plus haut, p. 362, note 2. — 6. Sur l’origine de la royauté tyrienne, voir le fragment de Ménandre (Frag?n. H. Grœc., è dit. Didot, t, IV, p. 445 sqq.). Hirom est peut-être nommé sur les fragments d’un vase en bronze découvert à Chypre [Corpus inscriptionurn serniticarum , t. I, p. 22-26 et pl. V). 7. C était
probablement une petite ville située dans le désert de Juda. La tradition a substitué Tadjnor à Tamar, et elle a attribué la fondation de Palinyre à Salomon. — 8. Josèphe, Ant. Jud.,1, § 4.
guerre ne lui suppléant plus de quoi payer ce luxe, ce fut son peuple qui en supporta les frais : il gréva d’impôts les descendants des Cananéens, et il obligea les Hébreux euxmêmes à la prestation en nature pour l’entretien de la maison royale. Le territoire d’Israël, tendu entre la Méditerranée, la mer bouge et le désert, barrait les routes d’Afrique et commandait ainsi les deux grands marchés du monde, l’Égypte et la Chaldôe. Outre les droits de péage auxquels les caravanes avaient été astreintes de tout temps, Salomon se réserva le monopole de divers produits égyptiens, le fil, les chars et les chevaux. Le fil d’Égypte, le plus fin peut-être que l’antiquité ait connu, était recherché par les teinturiers et parles brodeurs de Babylone. Les chars, à la fois solides et légers, étaient un article de commerce fort précieux, à une époque où l’usage des chariots de guerre était universel. Enfin la race chevaline, importée par les Pasteurs aux bords du Nil, s’y était acclimatée et elle y avait prospéré, grâce aux soins que les Pharaons et les nobles avaient pris d’elle. La plupart des villes de la Moyenne et de la Basse-Égypte, Khmounou, Khninsou et d’autres possédaient des haras célèbres1, où les princes syriens s'approvisionnaient. Salomon décréta que lui seul désormais servirait d’intermédiaire entre les étrangers et le pays de production. Il taxa, dit-on, les chars à six cents pièces d’argent, les chevaux à cent cinquante pièces par tête, et il les livra aux princes des Khati, probablement avec un bénéfice considérable2. Cela même ne lui suffit pas : à l’exemple et peut-être à l’instigation de la Phénicie, il rêva de joindre aux richesses naturelles de son royaume les ressources du trafic avec les contrées lointaines. Hirom lui prêta des ouvriers et des matelots qui équipèrent une Hotte à Éziongaber, et qui cinglèrent sur la mer Bouge vers les parages d’Ophir3. Ils revinrent au bout
1. Cela est prouvé pour le huitième siècle par l’inscription de Piônkhi Mîamoun. Le haras de Khmounou y est mentionné, 1. 64-65, celui de Khninsou, 1. 70-71, ceux de la Basse Égypte, 1.109, 111, 115, 114, 119. — 2. I Rois , x, 28-29. Plus tard encore, au temps de Sargon, les Assyriens avaient les chevaux d’Égypte en grande estime (Schrader. Die liei- Linschriften und das Aite Testament , 1885, p. 187-188). — 5. On remplirait une bibliothèque rien qu’avec les traités qu’on a écrits sur l’em-
LE ROYAUME HÉBREU
de trois ans avec de l’or, de l’argent, de l’ivoire, des pierre-
gfÈëéfi
‘mmm
sSip
Restes du temple de Salomon.
ries, des bois précieux et des animaux curieux, tels que des
placement du pays d’Opliir. On a voulu le placer en Arabie, sur la côte d’Afrique, en Perse, dans l’Inde, à Java et jusqu’au Pérou. Les noms du bois d’Almoug, des paons, paraissent être d’origine indienne, et ont fait pencher la balance en faveur de l’Inrle. Il se pourrait cependant qu’au lieu d’aller chercher ces objets dans l’Inde même, les matelots de bülomon les aient trouvés dans un des nombreux comptoirs de la côte d’Afrique, qui ont pu être en rapport avec Lin le depuis ùue haute antiquité.
singes et. des paons. Le succès du premier voyage encourageait à le renouveler: pendant une partie au moins du règne, les Hébreux entretinrent des rapports réguliers avec les princes de l’Arabie méridionale1. Le profit réel de ces expéditions romanesques ne dut pas être considérable, mais l’audace qu’ elles supposaient frappa vivement les imaginations, et elle valut à Salomon plus de renommée légendaire que ses victoires n’en avaient mérité à David.
Et pourtant Salomon s’acquit un titre plus grand encore que son habileté politique à l’admiration des derniers Juifs. L’ambition des souverains sémites a toujours été d’avoir dans le palais même, ou du moins à côté du palais, un sanctuaire et un prêtre qui relèvent d'eux directement. Les chefs de tribus et de clans israélites avaient multiplié les cultes domestiques. Jéroubbaal avait consacré une imagé dans Ophrah après sa victoire2. David, maître de Jérusalem, avait songé à s’y bâtir un temple et il en avait choisi l’emplacement : Salomon accomplit l’œuvre que son père avait seulement projetée. Le Moriah avait une figure irrégulière dont la surface naturelle s’adaptait mal à l’usage auquel on le destinait : il en rectifia les contours par des murs de soutènemenCqui, selon les exigences du terrain, s’enracinaient aux flancs de la montagne ou descendaient au fond de la vallée; l’espace circonscrit entre ces murs fut comblé de terre et forma une sorte d’esplanade carrée sur laquelle l’édifice reposa. Moyennant une contribution annuelle d’huile et de blé, llirom se chargea d’envoyer les ouvriers, les ingénieurs et les bois de charpente3. Le temple avait la façade tournée vers l’Orient : il était large de vingt coudées, long de soixante et haut de trente. Les murs étaient en gros blocs de pierre, les boiseries en cèdre sculpté et doré; pour y entrer, on passait sous un portique (oulam)e t entre deux colonnes de bronze ciselé, qu’on nommait Yakin et Boaz. L’intérieur ne comprenait que deux salles : le lieu saint (hekal), qui renfermait l’autel des parfums, les chandeliers à sept branches et la
1. I Rois, ix, 26-28; x, 11, 15, 22; II Chron., vm, 17-18; ix, 10, 13, 21. — 2. Juges, vm, 25-28. Cf. Juges , xvn, 5, sqq... l’histoire du Lévite de Juda, de Mikah, et des Üanites, voirp. 406-407. — 3. I Rois , v, 15-26.
LE ROYAUME HEBREU
Table des pains de proposition; le Saint des saints ( débir ), où l’arche de Jahvéh reposait sous l’aile de deux chérubins en bois doré. Sur trois des côtés de la nef, et jusqu à moitié de la hauteur, s’étageaient trois rangées de cellules, où je trésor et le matériel étaient entassés. Le souverain pontife pénétrait une lois l’an au Saint des saints. L hekcil était accessible aux prêtres, et ils y célébraient les cérémonies journalières du culte : on y brûlait les parfums, et l’on y accumulait les pains de proposition- Sur le parvis intérieur, et visà-vis de l’entrée, étaient dispersés le grand autel des holocaustes, la merde bronze et les dix bassins de moindre taille où on lavait les membres des victimes, les chaudières, les couteaux, les pelles, tous les ustensiles nécessaiies aux rites sanglants. lin mur bas, couronné d’une balustrade en bois de cèdre, séparait cette cour vénérable d’une autre cour où le peuple était, admis en tout temps. L’an XII de son règne, Salomon opéra lui-même la dédicace : il transporta 1 arche de Jahvéh de Sion au Saint des saints, et il offrit les sacrifices, au milieu de la joie et de l’admiration universelles1. L’inexpérience des Hébreux en matière d architecture leur fit considérer leur temple comme une œuvre unique : en fait, il était aux édifices grandioses de l’Égypte et de la Chaldée ce que leur royaume était aux autres empires du monde antique, un petit temple pour un peuple petit.
Les religions de Canaan et d’Israël i le schisme des dix tribus.
Il est difficile de tracer un tableau complet de ce que les religions de Canaan étaient au début. De même que le pays a subi l'influence politique de la Chaldée et de l’Égypte, il a reçu l’empreinte de leurs idées religieuses. Le dieu-poisson de Babylone 2 était chez lui dans Ascalon, sous la figure de Dagon3. Le nom de la déesse Àstarté et son rôle semblent
1. I Bois , vi-viii. La description du temple, interpolée par endroits, est en somme assez exacte pour qu’on puisse se faire une idée de 1 édifice, en tenant compte des données matérielles (pie fournit la comparaison avec les temples égyptiens. — 2. Voir plus haut, p. 109-170, 175- 170. 3. Juges, xvi, 23 : 1 Samuel, v, 1 sqq.
être adaptés de l’ishtar babylonienne. Peut-être ces divinités se sont-elles introduites au temps où une partie des tribus cananéennes vivaient sur les bords du Golfe Persique, en contact journalier avec les habitants de la Chaldée1. Les emprunts à l’Égypte ne peuvent pas être plus anciens que la dix-huitième dynastie, mais ils ont modifié profondément la physionomie de certains mythes phéniciens. La légende d’isis et d’Osiris émigra à Byblos et elle s’y greffa sur celle d’Ado-
nis et d’Astarté : on affirmait que le corps d’Osiris, dépecé par Typhon et lancé à la mer, avait été balloté par les flots puis déposé sur la côte de Syrie et qu’il y avait séjourné pendant* de longues années2.
Tliot, naturalisé Phénicien , conserva, dans sa pairie nouvelle, son rang d’historiographe divin et d’inventeur des lettres5. Que ce croisement de types ait été, non pas le fait T1 , , des seuls Phéniciens, mais une
lliol phénicien .,
" sorte d œuvre commune à la¬
quelle Egyptiens et Sémites collaborèrent avec une activité égale, on n’en saurait douter à voir le nombre des divinités syriennes4 qu'on adorait à Mem-
1. Voir plus liant, p. 166-107, 195-196. — 2. De Iside et Onside , XV. D’après l’auteur du De deû Syria, VII, Osi ris serait resté en Phénicie; les fêtes que l’on croyait avoir été instituées en l’honneur d’Adonis, l’auraient été en l’honneur du dieu égyptien. — 5. Cf. le fragment de Sanchoniathon relatif à Thot. dans Bunsen, ligypt's Place , t. V, p. 800. — 4. Hat h or de Byblos, c’est-à-dire la déesse Hathor adorée à Byblos, est mentionnée dans une inscription de Turin (Maspero, Note sur quelques points de grammaire et d’histoire dans le Recueil , t. II, p. 120) ; la grande déesse de Byblos, Baalath-Gebal, est représentée sous les traits d’Hathor sur le fragment de bas-relief découvert par Renan (■ Mission de Phénicie , p. 179) et sur la stèle de fehavméhk ( Corpus inscriptionum semiticarum , t. I, p- 2 et pl. I). Baal-Zéphon et Marna sont mentionnés au revers de Papyrus Anastasi n° IV; Baai, Auati, Astarté, dans le poème de Pentaoïrit et sur des stèles du Louvre, de Turin et du Bristish Muséum.
LE ROYAUME HÉBREU
phis et à Thèbes au temps des Ramessides. Le travail de fusion s’opéra sur les bords du Nil aussi bien qu’au pied du" Liban, et nous avons encore les débris d’une version égyptienne de la légende d’Astarté1; transplantés des sanctuaires phéniciens d’Égvpte aux sanctuaires phéniciens d’Asie, les mythes étrangers se mêlèrent si intimement aux nationaux qu’ils finirent par être adoptés de la nation entière.
Les Cananéens, les Phéniciens, les Édomites, tous les peuples de Syrie dont l’origine sémitique est prouvée, tous ceux qui s’étaient, comme les Khati et les Philistins, amalgamés aux tribus sémites, possédaient une religion analogue à celles de la Chaldée et de l’Assyrie. Mais à Babvlone les concepts, brassés par une caste sacerdotale puissante, s’étaient coordonnés et ils composaient un ensemble de dogmes complet 9. En Syrie, ils continuèrent longtemps à l’état flottant et les dieux se partagèrent le sol comme autant de princes féodaux.
Chaque tribu, chaque peuple, chaque ville avait son seigneur (adôn), son maître, son Baal, qu’on désignait souvent d’un titre particulier pour le distinguer des maîtres, Baalim, des cités voisines3. Les dieux de Tyr et de Sidon s’appelaient Baal-Sour, le maître de Tyr, Baal-Sidon, le maître de Sidon. Les plus exaltés d’entre eux, ceux qui personnifiaient dans sa pureté le principe du feu céleste, du soleil créateur et moteur de l’univers, étaient qualifiés de roi (mélek, molok) des dieux4. Nous ignorons malheureusement les noms de beaucoup de ces rois : El ou Kronos trônait à Byblos, Kamosh chez les Moabites3, Amman chez les
Le dieu de Tyr.
1. Birch, Varia , dans la Zeitschrift , 871, p. 119-120.- — 2. Cf. plus haut, p. 168-174 sqq. — 5. Sur le caractère des Baalim phéniciens, voir Tiele, Vergelijkende Geschiedenis van de Ægyptische en Mesopolamische Godsdiensten, 1872, p. 451-457. — 4. a Un dieu spécial du nom de Holoch n’exisle guère que dans l’imagination des savants » (Tiele, Vergelijkende Geschiedenis , p. 457). — 5. Juges, xi,24, Kamosh est nommé dieu des Ammonites. Milkom parait signifier leur roi , et n’être qu’une corruption voulue de la formule Milkon, notre roi, dont les Cananéens
enfants d’Ammon, et chaque canton des Khati avait son Soutkhou particulier, Soutkhou de Khaloupou, Soutkhou de Tounipoü, Soutkhou de Khissapa1. Melkarth, le grand dieu de Tyr, dont le culte avait été propagé au loin par les colonies tÿriennes, n’était que le Baal de la métropole et les inscriptions parlent de lui comme du dieu Melkarth, Baal de Tyr2. Chacun des Baal se compliquait dune divinité féminine qui était la maîtresse, Baalat, de la cité, la reine (Miîkat) des cieux3, comme il en était le maître et le roi. Elle avait le nom générique d’Astarté, mais elle y joignait parfois celui du dieu auquel elle était mariée, Ashtor de Kamosh4; celui d’un des emblèmes qu’on lui avait assignés, Àshtoreth Karnaïm, à cause des deux cornes du croissant lunaire5; celui de la ville ou du pays dont elle était la patronne, Astarté de lvhati6; un surnom provincial, Tanit, Ashérah, Anati7; une épithète tirée de l’une de ses qualités, Ashtoret INaamah, la bonne Astarté8. Le caractère de ces divinités n'est pas aisé à définir. Les Baalim sont presque tous l’incarnation des forces de la nature, du soleil, des astres; les Astartés président à l’amour, à la génération, à la guerre, et par suite aux diverses saisons de l’année, à celle ou la nature renaît et enfante, comme à celle où elle semble mourir. Dieux ou déesses, tous habitent le sommet des montagnes, le Liban 9,l’Hermonî0, le Sinaï, le Kasios11, les bois12, les
se servaient en s'adressant au dieu (Tiele, Vergelijhende Geschiedenis , p. 457-458). CTest du moins ainsi qu’on traduit les Septante, II Samuel , XIÏ, 50, et I Chron., XX, 2 : MoX^op, ô (3aai>sùç oojtwv. — 1. Cf. la liste des Soutkhou qui est donnée à la lin du traité de Ramsès II avec le prince de Khati, 1. 27. — 2. M. de Vogue, Mélanges d'archéologie orientale , p. 51-52. — 3. Jérémie, vii, 16; xxiv, 17-23. — 4. Ins cript.ion de Mesha, I. 11. — 5. Le nom de la déesse ne s’est plus con servé que dans celui d’une ville [Genèse, XIV, 5). — 6. Traité de Ramsès II avec lé prince de Khati, 1. 28. — 7. Anati est souvent, citée dans les textes égyptiens, même populaires. — 8. L’orthographe 'AdrpovÔY] doit se corriger en ’AdTpovôgY) comme l’ont vu et Movers [Die Phonizier, t. I. p. 636) et Lenormant ( Lettres assyriologiques, t. II, p. 285). — 9. Corpus inscriptionum séniiticàrurh , t. I, p. 25-26, à propos d’une inscription qui pourrait remonter jusqu’à Hirom Ier (Clermont-Ganneau, Hiram king of Tyre , dans le Palestine Expi. Fund, 1880, p. 174-181). — 10. Cf. le nom de Baal-Ilermon, dans les Juges , ut, 3. — il. M. de Voguë, Syrie centrale , inscriptions , p. 103-105. — 12. Sur tous ces points, voir le mémoire détaillé de Baudissin, Studien
LE ROYAUME HEBREU
eaux : ils se révèlent aux mortels sur les hauteurs ( Bamôth ), et ils se logent dans les arbres, dans les buissons, dans les pierres brutes (bétvles), dans les dolmens, dans les blocs taillés en colonne ( masseboth ‘).
Le même penchant à en réduire le nombre qu’on- observe en Égypte et en Chaldée, prévalut également en Syrie. La multitude des Baalim et des Astartés secondaires tendit à se
Un dolmen cananéen.
résoudre en un seul couple suprême, Il et liât. Bel et Baalat, auprès duquel les autres couples divins n’eurent plus qu’un semblant d’existence. Baal ainsi conçu, s’intitulait Élioun, le dieu par excellence, le maître du ciel1, des temps et de l’éternité2 : il était l^e soleil et sa compagne la lune. Dans un autre système, celui que les Grecs ont le mieux connu, sept dieux, les Cabires, fils de Sydyk, le véridique, représentaient la classe des créateurs, et se groupaient autour d’un huitième, Eshmoun, qui les dominait tous. Leur
%ur semitisclïen Beligions-geschichte , t. Il, p. 145 sqq. — 1. Baalsamin. — 2. M. de Vogue, Syrie centrale, Inscriptions n° 73, p. 53, dans un texte palmyrénien. La glose ’AX8r|p.to;, de ÏEtym. Magnum , répond à la formule Baal-Haladim, maître des temps , et s’appliquait au dieu suprême de Gaza.
mythe, populaire dans les villes marchandes, à Ascalon, â Béryte, à Sidon, fut disséminé parles marins sur les cèles de la Méditerranée, et survécut même à la colonisation phénicienne : il eut son sanctuaire et des mystères célèbres dans l’île de Samothrace jusqu’aux derniers jours du paganisme. A l’époque gréco- romaine, Philon de Bvblos, travaillant sur les vieux manuscrits des bibliothèques sacerdotales, essaya, d’après Sancboniaton, de condenser les légendes en 'corps de doctrines et il en composa une sorte de Genèse phénicienne. « Au commencement, disait-il, était le chaos (bohou), et le chaos était plein de ténèbres et troublé, et le souffle ( rouah ) flottait sur le chaos. — Et le chaos n’avait pas de fin, et il fut ainsi des siècles et des siècles. — Mais alors le souffle se prit d’amour pour ses propres principes et il se fit un mélange, et ce mélange fut nommé désir ( khepez ) : — or le désir fut le principe qui créa tout, et le sou file ne connut pas sa propre création. — Le souffle et le chaos se mêlèrent, et mot (le limon) naquit, et de mot sortit toute semence de création, et mot fut le père de toutes choses : or mot avait la forme d’un œuf. — Et le soleil, la lune, les étoiles et les grandes constellations brillèrent. — Il y eut des êtres vivants privés de sentiment, et de ces êtres vivants naquirent des êtres intelligents, et on les appela zophésamin (contemplateurs des cieux). — Or l’éclat du tonnerre, dans la lutte de ces éléments qui commençaient à se séparer, éveilla ces êtres intelligents comme d’un sommeil, et alors les êtres mâles et les êtres femelles commençèrent à se mouvoir et à se rechercher sui* la terre et dans la mer1. » Au dixième siècle avant notre ère, les Phéniciens étaient bien loin encore de donner à leurs idées religieuses une forme aussi abstraite.
Les cultes cananéens comportent une quantité de cérémonies sanglantes ou licencieuses, telles qu’on ne trouve point
1. Philon et Sanchoniathon, Fragm. 2, dans les Fragm. H. Græc., édit. Didot. t. III, p. 5G5. Cf. Bunsen, Egypt's Place, t. Y, p. 257-295. Sur la valeur de ces fragments, consulter E. Renan, Mémoire sur L'origine et le caractère véritable de l’Histoire phénicienne qui porte Le nom de Sanchoniathon, dans les Mémoires de i Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1858, t. XXIII, p. 241 sqq.. et Baudissin dans les Sludicn zur sernitischen Religionsgeschichle, t. 1,1876.
LE ROYAUME HÉBREU
les pareilles dans les cultes contemporains. D’une part, les Baalim avaient le 'tempérament farouche et envieux : ils réclamaient impérieusement le sang, non seulement des animaux, mais de l’homme. En temps ordinaire, celui-ci se rachetait en retranchant une part de lui-môme et en se soumettant à la circoncision1 * * IV, : dans les circonstances graves cette substitution légère ne suffisait plus, et le dieu voulait la mort du premier-né2. Même, dans les cas de danger public, le roi et les nobles présentaient non plus une seule victime, mais tous ceux de leurs enfants que le dieu choisissait. On les brûlait vifs devant lui, et l’odeur de leurs chairs apaisait sa colère; le chant des flûtes et le fracas des trompettes couvraient leurs cris de douleur, et, pour que l'offrande fût efficace, la mère devait être là, impassible et vêtue de fête3. Les Astartès, moins cruelles, n’étaient pas moins exigeantes : elles prescrivaient à leurs prêtres les flagellations, les mutilations volontaires, parfois même la perte de la virilité4. Beaucoup d’entre elles n’acceptaient pour servants que des mignons et des courtisanes ( kedc shôl). Les plus brillantes et les plus scandaleuses de leurs panégyries étaient celles que l’on célébrait près de Bybios en l’honneur de la grande déesse. Deux fois par an, au printemps et à l’automne, les pèlerins accouraient vers le sanctuaire d’Apbaka et vers la vallée du fleuve Adonis5. Au solstice d’été, au moment oii « l’été tue le printemps6 », les mystères auxquels ils assistaient revêtaient un caractère funèbre : la déesse s’était éprise du maître des maîtres, Adôn Adonîm, mais un rival jaloux, caché dans le corps d’un
1. Cf. dans Y Exode, iv, 24 sqq., la manière dont une vieille tradition envisageait le rite de la circoncision chez les Hébreux. — 2. C’était à l’exemple de leur dieu El, identifié par les Grecs avec Kronos, que les Phéniciens sacrifiaient leur premier-né (Philon-Sanchoniathon, Fragm.5, dans tes Frngtn. 11. Græc., t. III, p. 570-571). — 5. Plutarque, l)e Su~ per si., p. 171. S’il faut en croire Tertullien (Apolog., 9), la coutume d’offrir les enfants aurait duré jusqu’au proconsulat de Tibère. — 4. Cf. l’histoire rie Combabos dans le De deâ Syriû , 20. Peut-être l’usage rie l’émasculation volontaire n’a-t-il commencé à se répandre qu’aux der¬
niers temps du culte phénicien. — 5. Sur les fêtes d'Adonis, Tiele, Yer-
gelij/irndc Geschiedenis, p. 4G5-467. — 6. Johannes Lydus, De Mthisibus,